UN JOUR DE CHASSE
Avant d'appartenir à ce marbre, à ce fantôme, à ce fossile, la jeune et charmante fille de M. le duc de Richelieu avait vu, à ses pieds, les plus jeunes et les plus beaux gentilshommes de la cour où son regard était un ordre, oi^i son sourire était un enchantement. De ces jeunes gens beaux comme le jour, elle n'avait rien vu, ou rien entendu, et pas un n'avait pu se vanter d'avoir louché la belle indifférente. En vain les serments, en vain les paroles brûlantes! Elle était restée indifférente et calme au milieu de l'incendie. Elle recherchait le silence et l'ombre avec autant de soin que les jeunes filles de son
âge recherchent le mouvement et le bruit ; pas une fois la subite rougeur n'avait monté à sa joue. Elle était un problème, elle était un mystère; on l'appelait l'Hermine et la Yicnje, et elle portait fièrement ces beaux noms.
Hélas ! c'était pourtant, sous ces froids dehors, une âme blessée, une âme en peine. Autrefois, quand elle avait seize ans, elle avait rencontré un jeune homme, et ce jeune homme... il regardait si tendrement mademoiselle de Richelieu, il savait si bien deviner et retrouver sa trace adorée, il avait en lui-même tant de grâce avec un si vif sentiment de l'obéissance et du respect î... Où elle allait, il allait. A l'église, elle le voyait prosterné au pied de l'autel. A l'Opéra, il se tenait debout sous sa loge, immobile comme ces deux gardes, de chaque côté du théâtre, lorsque le roi assiste à la comédie. Elle allait à cheval dans les bois de 3Iarly, et le jeune homme passait à cheval. Dans le bal, quand Sa Majesté elle-même menait le menuet royal, mademoiselle de Richelieu retrouvait le jeune homme, vêtu à ravir, et léger comme Vestris. Et si habile et si heureux il était que pas un ne s'aperçut des assiduités du jeune gentilhomme; à peine si l'on savait son nom, il était silencieux dans la foule, et il ne parlait qu'au roi quand
Sa Majesté lui adressait la parole, c'esl-à-dire assez souvent.
Cette intrigue dura toute une année! Un jour, enfin, un jour de chasse dans le parc de Sainl- Cloud. comme elle allait sur la verte pelouse au galop de son cheval, mademoiselle de Richelieu entendit... elle l'entendit venir. Comment elle devina que c'était lui, il n'y a qu'une femme qui le puisse expliquer, encore faut-il que cette femme ait à peine vingt ans ; il accourut, elle piqua sa monture; il dévorait l'espace, elle franchit d'un bond la haie et le fossé, et, des bois de Saint-Cloud, dans celte course haletante, ils passèrent dans les bois de Ville-d'Avray; et tant il courut après elle, et tant elle courut devant lui, qu'il finit par l'atteindre, et seuls, dans cette ombre, ils osèrent se regarder face à face. Ah! comme elle se dédommagea de sa contrainte, et comme il racheta sa peine ! Ils ne s'étaient jamais vus ainsi et tête à tête; ils n'avaient jamais entendu la voix l'un de l'autre; un mol leur suffit pour comprendre et pour se savoir à quel point ils s'aimaient.