LE JEU DU ROI A VERSAILLES ET M. DE GISORS
Le soir même, au jeu du roi, la foule était grande, le jeu était vif, et M. le chevalier de Gisors attirait tous les regards. Nous disons son nom pour la première fois , parce que ce fut en effet, pour la première fois, que mademoiselle de Richelieu entendit, ce même soir, appeler M. de Gisors. Autant jusqu'alors il avait été timide, humble et réservé, autant à cette heure il portait la tête haute. On lisait sur son front i'intime contentement de l'amour ; il portait dans ses regards toutes les charmantes insolences d'un homme heureux. Par son esprit, il allait de pair avec les plus grands seigneurs ; par sa bonne
grâce, il était le compagnon des plus belles dames de la cour. Évidemment il était dans la faveur du roi, car le roi lui dit à plusieurs reprises :
— Tenez-vous. Gisors?
— Je tiens, sire, disait-il en s'inclinant.
Et tantôt il gagnait, tantôt il perdait des sommes fabuleuses, aussi gai dans la perte que dans le gain. La chance allait surtout du beau côté de la jeunesse, quand mademoiselle de Richelieu regardait ce beau joueur.
Un homme qui gagne au jeu sera toujours un spectacle; on veut savoir comment il est fait, ce favori de la fortune ; on veut deviner par quelle habileté sans nom il domine le hasard même, et il semble que quelque chose va rester de son bonheur à ceux qui le contemplent. Que sera-ce donc si vous ajoutez à ces enivrements, l'enivrement d'un jeune homme qui tout à l'heure a touché, pour la première fois, d'une lèvre enivrée et tremblante, le beau front de sa maîtresse, qui respire encore cette douce haleine, qui resplendit de l'éclat de ces beaux yeux?
— J'ai tout perdu, dit le roi en quittant la table de jeu, et à minuit, je rentre, j'espère que tu me feras crédit jusqu'à demain, Gisors?
Alors chacun salue, et le roi passe en disant:
— Continuez, messieurs, si le cœur vous en
dit, et lâchez de venir à bout du chevalier. Ainsi, le jeu continua et se prolongea bien avant dans la nuit, Gisors tenant tête à tous et à chacun avec un entrain, une vivacité, une bonne humeur, que nul n'avait surpassés jusqu'à présent. Même parmi les courtisans assidus de celte élégante royauté qui tenait chacun et toute chose à sa place, il y eut comme un étonnement suprême de ce bruit, de cet éclat, de ce transport, de celte fureur et de cette faveur qui venait soudain prendre en flanc, comme un coup de canon, ce petit chevalier dont personne ici ne savait le vrai nom et ne connaissait la fortune. D'où est-il et d'où vient-il? Qui le connaît et quel aiguillon le pique en ce moment, de s'attirer à ce point le suffrage et le regard des dames, l'intérêt du roi, l'argent des plus riches, la curiosité de tous? Enfin, les uns et les autres, ces hôtes du grand Versailles, ils pressentaient que ce n'était pas parce qu'il était en train de leur gagner leur argent, et de leur extorquer leur admiration que ce petit chevalier semblait si heureux, ce soir.
Comme il avait déconcerté les plus intrépides joueurs, et fait reculer les héros mêmes du lansquenet :
— Pardieu, se dit à lui-même le duc de Richelieu, en voyant que sa fille était restée at-
tenlive et curieuse à celle longue parlie, elle qui savail à peine comment était fait un louis d'or, ce M. de Gisors m'a tout Pair d'un favori de la fortune et de l'amour; voyons donc, par moimême, si véritablement il est invincible.
En même temps Tillustre maréchal-duc, prenant place en face même de M. de Gisors:
— M. le chevalier, lui dit-il, voulez-vous permettre que je fasse votre jeu?
A quoi le chevalier répondit en s'inclinant.
Aussitôt le jeu, qui semblait suspendu «faute de combattants», recommença de plus belle, et vous pensez si les assistants furent curieux de savoir comment jouait M. le duc de Richelieu, qui ne touchait jamais une carte! — Il joue, il perd. Il demande une revanche; il perd la revanche. Une seconde revanche; il perd de nouveau. Et, tout en perdant, il riait, il se moquait du jeu et de la fortune ; il demandait aux dames si l'une d'elles voulait être de moitié dans son gain. C'était un bel esprit qui aimait la raillerie, à condition qu'il serait le railleur. Quant à se troubler pour une somme d'argent, quelle que fût la somme, il n'admettait pas que l'argent pût le jeter en la moindre inquiétude. Enfin, s'il tenait à gagner, c'était uniquement par amour-propre et par vanité; en ce moment où tout le monde
le regardait, il eût donné mille louis pour en gagner cinquante à M. de Gisors.
De son côté , le chevalier portait impatiemment cette fortune. On voyait qu'il gagnait à son corps défendant, et qu'il aspirait à voir tourner contre lui-même cette chance heureuse qui le persécutait. Mais la fortune a ses caprices , et qu'elle vous aime ou vous haïsse, elle ne fait rien à demi. Tel, qui veut perdre absolument, se voit accablé sous l'implacable bonne volonté du hasard ; tel autre, qui sent suspendus à une carte sa vie et son bonheur, voit soudain tourner contre lui, même la certitude. On va gagner sans savoir comment on gagne , on va perdre sans savoir comment on perd. Bientôt on se pique, on se fâche, et je ne sais quelle rage soudaine gronde entre deux hommes qui étaient deux amis, il n'y a qu'un instant.