HEUREUX COMME UN' BATARD
Mademoiselle de Richelieu qui contemplait son père et qui savait combien, de sa nature, il était impatient de l'obstacle, eut compris bien vile, à sa façon de jouer, qu'il n'irait pas loin, sans montrer sa mauvaise humeur. M. le duc de Richelieu était une façon d'enfant gâté qui ne comprenait pas que l'on put résister à son ordre absolu ; il déchirait sans pitié la Dame ou le/îotqui donnaient un démenti à ses espérances, encore fallait-il lui savoir gré de sa modération.
Ils jouèrent ainsi plus d'une heure au lansquenet, M. de Gisors et M. de Richelieu, puis le maréchal voulut jouer au passe-dix, espérant
que les dés lui seraient plus favorables que les cartes; rien n'y fît; le dé du maréchal n'était jamais supérieur à celui du jeune homme. 31. de Gisors. pâle et troublé . ressemblait au joueur qui a tout perdu.
Et le maréchal, quand il eut épuisé sa bourse, quand il eut pris de droite et de gauche dans celle de ses amis, quand il eut perdu un dernier coup sur sa parole :
— Allons, çà î dit-il, encore une fois, jeune homme, et puis nous rendrons la liberté à ces dames qui nous regardent comme si elles n'avaient jamais vu deux joueurs.
En même temps il se levait, et, debout, il se mit à agiter lentement les dés dans leur cornet.
En ce moment sa fille, attentive à ce drame (elle comprenait que c'était un drame en efïet,ce jeu cruel où se jouait sa vie entière), se tenait debout aussi , la main appuyée sur la table oij s'agitait sa destinée ; la main était nue et le bras était nu. A ce bras, digne de la Minerve du Parthénon, brillait un bracelet ourlé de diamants et de perles; diamants et perles avaient appartenu au cardinal de Richelieu, qui les avait achetés jadis pour les offrir à la reine de France. La reine les avait refusés, les trouvant trop beaux pour elle.
A l'aspect de ce bijou qui portait les armes de sa maison, M. de Richelieu, dont l'insolence ne connaissait plus de bornes, eut une malheureuse idée. II détacha le bracelet, de ce bras blanc et froid comme le marbre :
— Monsieur, dit-il d'un ton dédaigneux, nous ne sommes pas assez liés, vous et moi, pour que je joue à crédit avec vous. Voilà mon enjeu.
En même temps il jetait à M. de Gisors le bracelet de mademoiselle de Richelieu.
A ce coup, le front de M. de Gisors se couvrit de honte, et peu s'en fallut qu'il ne rendît aussitôt outrage pour outrage... Un regard de celle qu'il aimait l'arrêta, et il se contint. Il fit mieux, il plaça le bracelet à son bras, sous sa manchette de dentelles, et il accomplit celte action avec tant de grâce et de respect mêlé de soumission, que chacun , hommes et femmes, l'applaudit du geste et du regard.
Cependant le maréchal, d'une main impatiente, agitait toujours son cornet, et enfin il amène... onze points!
— Bon, dit-il avec un sourire d'aise et de contentement, voilà enfin que M. le chevalier de Gisors va nous rendre ce bracelet qui va si bien à son bras de damoiseau.
Certes le mol n'avait rien de cruel, prononcé
d'une voix Irès-claire el Irès-calme. M. de Gisors, qui ne demandait pas mieux que d'être désarmé, sentit soudain s'abaisser sa colère; mademoiselle de Richelieu sentit son cœur s'apaiser; Taise et le contentement étaient revenus à toute l'assistance, en même temps que M. le maréchal revenait à sa politesse, à sa gaieté, à sa bonne humeur.
M. de Gisors prit les dés à son tour, et, les jetant devant lui :
— J"ai perdu!... s'écria-l-il.
En même temps il détachait le précieux bracelet.
— Au contraire, monsieur, reprit le duc de Richelieu, vous avez gagné ; gardez mon gage, je le rachèterai demain.
Puis, lançant son cornet à toute volée :