‹ La comtesse d'EgmontChapitre 13 sur 35 · TUER... LE PERE DE CHIMENE · texte numérisé non relu

TUER... LE PERE DE CHIMENE

A ces mots qui furent entendus de tous, il y eut une angoisse indicible. Mais M. de Gisors se contint; il salua froidement, et sortit sans mol dire, abandonnant aux gens de service la somme fabuleuse qu'il avait gagnée. En même temps chacun se sépare en silence et regagne, à travers ces longues galeries, ce petit coin de chambre à coucher que le roi accordait, sous les combles de son palais, comme une faveur signalée, à ses plus intimes et plus chers courtisans.

Dans Tentre-sol qu'il occupait, à Versailles, en qualité de premier gentilhomme de la chambre du roi, M. le duc de Richelieu attendit que le

palais tout entier fût plongé dans le sommeil. Il avait remis sa fille à sa gouvernante, et, comme il la voyait pâle et tremblante :

— A coup sur, lui dit-il, ma chère enfant, il ne faut pas vous désoler parce que voire père aura perdu quelque argent ce soir ; soyez en repos et dormez en paix, vous aurez votre bracelet demain.

Puis, quand il pensa que sa fille dormait enfin, M. le duc de Richelieu ordonna que Ton fil entrer les témoins de M. de Gisors. Un seul se présenta, c'était un chevalier de Malte, ami de M. de Gisors, un soldat hautain, inintelligent et brave , roide comme une épée et moins flexible. 11 venait, au nom de son ami, demander à M. le maréchal une excuse, ou tout au moins une réparalion. A vrai dire, il ne voyait pas comment M. te maréchal, après une injure si gratuite, pourrait refuser d'en rendre compte. Ainsi ce chevalier, plus habitué à l'action qu'à la parole, en eut fini en quelques mots. Il attendit alors la réponse du maréchal.

M. le duc de Richelieu, cependant, s'était livré aux soins de son valet de chambre ; il se débarrassait de son Saint-Esprit et de sa Toison d'or ; il changea son habit de pourpre, de broderies el de dentelles, contre un habit sombre,

et son épée ornée de diamants, contre une arme parée d'acier. Tout à l'heure encore il portait le talon rouge au soulier, et le voilà qui chausse des souliers de voyage. Il n'était pas plus sérieusement botté et velu lorsqu'il partit pour Fontenoi.

— Vous voyez que Ton vous attendait, dit-il au témoin du chevalier de Gisors; j'ai fait la faute, il faut que je l'expie, et véritablement ce pauvre garçon ne méritait pas ma mauvaise humeur ; c'est bien le joueur le plus loyal.. . Toutefois, je maintiens ce que j'ai dit; à mon âge on ne reçoit pas de leçons, on en donne, et quand on se trompe on n'en convient pas. Hàtons-nous cependant de régler celte affaire ; il ne sera plus temps demain. Demain, à son réveil, le roi sera informé, et il ne voudra pas m'abandonner M.de Gisors. Ajoutez que, tel que vous me voyez, prêta ferraillercomme un jeune homme, je suis le président du conseil du point dhonneur,et que je devrais être le premier à donner l'exemple de la modération. Croyez-moi donc, partons tout de suite. Il fait beau, la nuit est claire, et délicieuse est la saison : tout dort, j'ai le mot d'ordre, les gardes nous laisseront passer. Et, de même que vous êtes le témoin de M. de Gisors, vous voudrez bien être aussi le mien, je l'espère. Tw'is... jeunes

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gens qui se promènent en causant, par une belle nuit d'été, ça n'inquiète personne, et l'on va ainsi où l'on veut aller.

Alors il prit sans façon le bras du sombre chevalier de Malle, et ils allèrent retrouver, au bas du perron , M. le chevalier de Gisors.

M. de Gisors n'attendait que son témoin, et quand il vit que M. le maréchal duc de Richelieu venait à lui dans un habit de combat, il eut un grand moment d'orgueil mêlé d'une profonde tristesse. En toute autre occasion il se serait estimé heureux de toucher de son épée à cette illustre épée, et l'honneur était certes assez rare pour que l'on eu fût glorifié ; mais se battre en duel contre le père de sa maîtresse, courir le risque d'attenter à celte précieuse vie, trembler que la main ne s'égare, et songer que peutêtre Rodrigue tuera îe père de Chimèm... il y avait, certes, de quoi y songer.

Ces trois hommes se trouvèrent réunis sur la dernière marche du vaste escalier qui mène à l'Orangerie; alors ils convinrent de sortir du château, de traverser les jardins, et de marcher dans la libre campagne, jusqu'au moment où va se montrer, à travers le nuage déchiré, le premier rayon du soleil matinal.

COMMENT, ET PAR QUI, M. DE RICHELIEU SE FIT PORTER A CE REXDEZ-VODS DU COMBAT.

Cela étant convenu, iis se mirent tous les trois en route, et ils descendirent, d'un pas silencieux, jusqu'au tapis vert qui conduit, comme on sait, au grand canal. Sur les bords du canal une barque était amarrée; on eût dit qu'elle attendait le caprice et la volonté du maître ; les rames pendaient de chaque côté de la barque; la barque était garnie, à ses deux bancs, de ses coussins de velours bordés de brocart.

— Ma foi, dit le maréchal, si vous m'en croyez, messieurs, nous profilerons de ce coche

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enchanté. Vous êles jeunes et vous avez le pied marin, vous surtout, M. le chevalier de Malle; eh bien! qui empêche que nous allions par eau à notre rendez-vous, sur la terre ferme?

En même temps il sautait dans la barque, el les deux chevaliers, assis chacun à son poste, se mettaient à ramer en silence. Celui-ci, le chevalier de Malte, fendait d'un bras vigoureux ces ondes paisibles, celui-là, M. de Gisors, effleurait à peine ce lac limpide comme un miroir ! On eût dit que le premier allait à la bataille, on eût dit que le second revenait d'un rendez-vous d'amour î Entre ses rameurs, le vieux maréchal ressemblait à quelque héros passant le Styx. Il n'y avait certainement, sous la voûte des deux de Versailles, que le duc de Richelieu pour se faire porter ainsi à un rendez-vous de combat, par son adversaire et par son témoin.

Ce voyage à travers ces rivages de marbre et de gazon, cette barque légère qui glisse entre ces ondes complaisantes , le bruit du flot frappé par la rame obéissante, ces douces clartés qui tombent de l'étoile préposée au sommeil du roi de France, le bruit agité de ces campagnes où la royauté, en passant, laisse toujours un peu du bruit et du mouvement qui marchent avec elle ; ici Trianon endormi dans ses vieux arbres,

et là-haut le palais de Louis XlV,plongé dans un silence digne du silence éternel... Ajoutez le calme de ce vieux seigneur, à demi couclié sur ces coussins où la favorite a laissé, tantôt, la trace ardente de son pied et les parfums de sa personne, et vous aurez quelque chose d'approchant de toutes les émotions qui agitent l'àme et l'esprit de M. de Gisors, lorsqu'il promène, en ramant, cet homme dont il adore la Glle, et qui l'a insulté, en présence même de ses amours.

— Tout beau, messieurs, disait le maréchal à ses rameurs, qui vous presse, et pourquoi vous hâter? De bonne foi, nous ne pouvons pas tirer l'épée avant le jour; or, qu'avons-nous de mieux à faire, puisque tout nous y convie, et l'heure tardive, et les douces odeurs qui montent de ces jardins en fleurs, et l'eau qui se tait, et Phœbé qui nous regarde comme si vous ou moi nous nous appelions Endymion, que de nous promener doucement sur le canal du roi Louis XIV? Même j'ai vu le grand roi, dans celle barque et sur ces eaux, le dernier jour où il prit congé du monde et de la gloire, de la vie et de la toute-puissance. Il était calme, et tout semblable au soleil à son couchant.

El, comme il parlait admirablement de ce grand siècle et de ce grand roi, dont il rendait

témoignage, il se fit écouter de ces deux hommes qui lui servaient de rameurs, et, pour l'entendre autant que pour lui plaire, ils ralentirent le mouvement de leurs rames, laissant la barque arriver doucement à Textrémité de cet océan de gouttes d'eau, sur lequel avaient glissé, les premières, les vraies nymphes de ces eaux limpides, mademoiselle de Lavallière , mademoiselle de Fontanges et madame de Montespan !

A l'extrémité du canal, ces trois hommes mirent pied à terre; le chevalier de 3îalte en vrai marin, qui a fait toutes ses caravanes, rentra les rames et attacha la barque au rivage ; à ces signes on reconnaissait l'homme qui avait commandé les galères du roi, et qui se souvenait des moindres détails de sa profession. Au fond de l'avenue, une porte s'ouvrait sur les jardins du vaste potager ; M. de Richelieu en avait la clef : il ouvrit celte porte, et quand il eut fait passer devant lui ses camarades, il la referma avec soin. Cet obstacle étant franchi, il fallut marcher, une heure encore, dans cette seconde enceinte, et Dieu sait l'abondance des fruits, l'abondance des fleurs! Dans cette ombre éclairée, l'espalier brillait comme s'il était chargé d'escarboucles ; l'oranger remplissait l'air de ses suaves senteurs; la treille pliait sous la vendange; caché

SOUS le réséda mêlé aux douces violeltes, le grillon chantait son hymne aux nuits paisibles. On entendait, au loin, le chant des coqs et les aboiements du chenil; à chaque pas quelque gibier s'agitait dans ces herbes fraîches; tout grouillait dans les eaux, tout commençait à gazouiller dans les arbres; Tinsecte éveillé en sursaut, et voyant tant de clarté, saluait le jour. 0 rêve ! ô réveil ! ô beautés de la vie î ô grandeurs du soleil !

Quand les derniers jardins furent traversés, et quand le dernier fossé fut franchi , et quand ils eurent gagné le vaste sentier qui conduisait aux derniers domaines de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, ces trois hommes marchèrent d'un pas moins hàlé. comme s'ils voulaient reprendre haleine. En ce moment chacun se taisait, et lui-même, M. le maréchal, semblait respecter le silence de ses compagnons. Sous un vieux chêne où messieurs les gardes de la chasse du roi avaient établi un banc de gazon, nos trois promeneurs s'arrêtèrent, et, les yeux tournés du côté de l'orient, ils attendirent le signal, qui leur sera donné de là-haut.

Déjà le ciel se colorait de cette première pourpre qui précède, en l'annonçant, l'astre du jour. Le soleil impassible, éternel, montait, il se précipitait dans sa gloire, et tout de suite

ii fît jour et grand jour. A l'inslant même éclata, dans la nature réjouie et reposée, un immense In cxcehis Dco.

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