‹ La comtesse d'EgmontChapitre 14 sur 35 · LEPEE AU VENT ET LE BRACELET · texte numérisé non relu

LEPEE AU VENT ET LE BRACELET

— Allons, çà, messieurs, le soleil lui-même a frappé les trois coups. L'épée au venl ! s'écria, le premier, M. le duc de Richelieu. Nous cherchions le point du jour, le voici!

Puis d'un ton grave et d'un accent vraiment paternel :

— M. de Gisors, dit-il au jeune homme, avant de croiser le fer avec vous, je veux vous dire que je vous tiens pour un galant homme, et pour un homme d'honneur. Je ne vous connais pas, il me semble qu'un mystère pèse sur votre destinée et je le devais respecter; certes le mot

d'hier élail cruel : je le relire, et vous voyez que je vous traite en gentilhomme. Ayez cependant la bonté de considérer que j'avais à me plaindre de vous; j'en atteste l'intérêt que vous inspirez à une dame dont la main n'appartiendra qu'à un prince, et que vous ne devez plus revoir!

A ces paroles d'un homme qui avait au suprême degré, non pas la conscience, mais le tact de ce qu'il allait dire et de ce qu'il allait faire, M. de Gisors répondit qu'il était louché de l'honneur que lui faisait M. le duc de Richelieu, et que s'il ne' tenait pas à répondre convenablement à tant d'honneur, il se tiendrait volontiers pour satisfait des paroles qu'il venait d'entendre. Quant à la plainte de M. le duc de Richelieu, il se souvenait aussi (et il en convenait) qu'il avait porté ses vœux et ses espérances plus haut qu'il n'était permis à sa fortune, et il comprenait le mécontentement de M. le maréchal.

En même temps il fit le salut de l'épée, et ils en vinrent aux mains avec plus d'ardeur qu'on n'eût pu croire, à les voir se parler si poliment.

Ces hommes d'épée, une fois qu'ils sentent le fer, ont grand'peine à modérer leur ardeur. En vain l'on se dit, à soi-même, que l'on sera calme.. . aussitôt que l'affaire est engagée il arrive que s'en va toute résolution de ne pas la mener jus-

qu'au bout. Ce fui ainsi que des deux parts chaque adversaire arriva sur le champ de bataille bien décidé, M. de Gisors à ne pas tuer le maréchal de Richelieu, M. le duc de Richelieu tout disposé à épargner M. de Gisors... Certes un coup d'épée au premier sang suflîrait à la justification de celui-ci, à l'orgueil de celui-là.

JUais quand il vit au poignet de M. de Gisors le bracelet de mademoiselle de Richelieu, le fier gentilhomme fut saisi d'une immense envie de le reprendre, et d'un coup de pointe il porta en plein dans ces diamants et dans ces perles où se brisa la pointe de l'épée; en même temps, quand il sentit ce fer qui touchait le bracelet de sa maîtresse, M. de Gisors, oubliant toute modération, se mit à défendre avec rage ce talisman qu'il portait avec amour. Donc, le combat s'engagea vite et bien, avec la même volonté et le même acharnement des deux parts.

Si le jeune homme était hardi, léger, bondissant, le vieux gentilhomme, en revanche, était calme et fort; celui-là procédait par d'impétueuses saillies, celui-ci procédait par le sangfroid; l'un se jetait en avant, à tout hasard, l'autre attendait, tout prêt à profiter de cet emportement maladroit. En un mot, c'était un vrai combat entre ces deux hommes, et, si les

72 LA COMTESSE D FGMONT.

paroles élaicnl courtoises, les épées certes ne l'étaient pas.

A la fin il arriva ce qui devait arriver : le jeune homme se blessa lui-même, à l'arme de son adversaire et il fut bien heureux que M. le maréchal eût conservé son sang-froid, sinon il était mort. Il tomba cependant sur le gazon hunude encore de la rosée matinale, et son premier soin fut de détacher le bracelet et de le rendre à 31. le duc de Richelieu.

— Êtes-vous donc blessé si fort que vous ne puissiez pas vous relever? s'écria le maréchal.

— Ce n'est rien, monseigneur, reprit le chevalier de Malte, je réponds de 3Î. de Gisors.

—Allons, reprit M. de Richelieu en regardant le soleil, je suis de service aujourd'hui et je puis encore être au petit lever... Bonne chance, messieurs î

Page 1