‹ La comtesse d'EgmontChapitre 15 sur 35 · L.\ BLESSURE DE M. DE GISORS ET LE MARIAGE DE LA JEUNE PRINCESSE · texte numérisé non relu

L.\ BLESSURE DE M. DE GISORS ET LE MARIAGE DE LA JEUNE PRINCESSE

Ce fut ainsi que grâce à son courage, à sa prudence, à son esprit, 31. le duc de Richelieu vint en grande protection à cette enfant de son cœur. 11 lui apprit, avec tous les égards qu'une mère aurait pour sa fille, la blessure de M. de Gisors, et bientôt le départ du chevalier pour cette même île de Malte où l'appelait la guerre contre les corsaires. Plus tard encore il rendit à sa fille son bracelet où se voyait le coup de répée. — El tu peux dire que ton bracelet lui a sauvé la vie, ma fille. — Enfin, quand la doueur sembla tout à fait calmée, il maria la jeune

princesse au comte d'Egmonl, dans tout le prestige du nom, de la puissance et de la fortune, et dans un comble prodigieux de succès, d'adorations, de faveur et de respects.

Cependant, au milieu de ces splendeurs à rendre les reines jalouses, la comtesse d'Egmont, dans toute la fleur de son bel âge, et dans tout l'éclat de sa souveraine beauté, semblait porter un intérêt médiocre aux cboscs d'ici-bas î Elle était sérieuse et calme, fuyant le bruit, fuyant le grand jour, évitant Versailles, et ne parlant au roi lui-même, qu'à de rares intervalles. Rarement on l'avait vue sourire, et son sourire était doux comme son visage! Elle vous regardait sans vous voir : ses beaux yeux étonnés passaient dun objet à un autre objet, sans que Ton put dire, à coup sur, si elle avait reconnu quelqu'un ou quelque chose. En vain autour d'elle, à sa droite, à sa gauche, à ses pieds, bondissaient ces passions, ces amours, ces délires de la tête et des sens, rien ne semblait l'intéresser, et rien ne semblait lui plaire. Elle était indifférente même à la gloire; de ce grand bruit de philosophie et de révolte qui se faisait autour d'elle, jusqu'à défier la foudre de Dieu, elle entendait à peine un écho. Ces grands noms de chaque jour, cette noblesse nouvelle, qui se manifes-

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taient au inonde épouvanté, parmi les tonnerres de Voltaire et les éclairs de Diderot, ne troublaient pas cette âme tranquille et profonde ; elle passait, et chacun lui faisait place, étonné de cette ombre qui tenait à peine à la terre des mortels.

En vain ces renommées, ces oppositions, ces gloires, ces batailles, ces révoltes, ces esprits, ces montagnes, l'Encyclopédie et ses démons, l'Académie et ses fantômes, le Parc-aux-cerfs et ses spectres, M. de Choiseul et ses bons mots ; en vain la maîtresse royale et le Pandémonium qu'elle traînait avec elle, avec un bruit à épouvanter le ciel, à réveiller les morts, à abasourdir le monde épouvanté... à ces révolutions en germe, madame d'Egmont restait étrangère. Elle ne vivait pas de la vie accoutumée. M. le duc de Richelieu lui-même, ce duc et pair de tous les vices charmants et de toutes les vertus élégantes, avait renoncé à la distraire de ses songes! Aussi la voyant insensible et muette à ce point, chacun se demandait ce qu'elle avait fait des grâces éloquentes de son esprit, cette jeune femme enfouie au fond de ce pavillon de Hanovre, qui était un monde à part au milieu de Paris.

Il n'y a plus aujourd'hui, dans ce Paris changé et bouleversé de fond en comble, une seule

maison, même princière, qui se puisse comparer à riiôtel que M. de Riciieiieu avait construit pour servir d'abri à sa fortune, à sa gloire, à son génie. On a fait de cette maison une place publique; on a bâti, je l'ai dit, une ville sur remplacement de ses jardins. A voir, au siècle passé, ces murailles sombres, ces portes discrètes, ces fenêtres fermées, ces préaux silencieux, on eut pensé à quelque prison d'État... prison au dehors, Louvre au dedans. Ces grilles renfermaient des chefs-d'œuvre, ces murailles contenaient des trésors.

Ordinairement M. le maréchal habitait le palais de Versailles; la cour était sa patrie, et quand par hasard il vivait à Paris, certes les retraites galantes ne manquaient pas à son caprice. Il possédait, dans deux ou trois faubourgs reculés, des toits mystérieux, des asiles discrets où il avait toute liberté et toute licence. En revanche il respectait sa maison, cet hoiiime qui ne respectait pas grand'chose; il avait peur de sa fille, ce maréchal qui n'avait peur de rien et de personne. Dans ce vaste emplacement qui suffisait à peine à contenir sa toute-puissance, il voulait que tout sentît son grand seigneur, et en même temps il se faisait humble et petit, se conformant volontiers à la tristesse et au silence de

celle enfant qu'il aimait, beaucoup plus qu'un égoïste ne peut aimer.

Le jour où commence en effet cette histoire qui n'a guère d'autre intérêt que l'intérêt même de ces grands noms, évanouis dans l'indifférence moderne, madame la comtesse d'Egmont, s'abandonnait librement à sa passion pour la solitude. Elle s'enivrait d'isolement et de silence, autant que les jeunes femmes de son âge s'enivraient de bruit, d'intrigues et de vanité. La journée était sombre, l'hiver était proche, et semblait justifier ce grand silence. Qui eût osé la troubler dans sa retraite, eût été le malvenu certainement, tant celle femme était maîtresse absolue ai son ch z-8oi.

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