LA PRINCESSE DE GRAVITE
« Ne louchez pas à la hache, » disait souvent M. de Richelieu parlant de sa fille qu'il appelait la princesse de Gravité ! C'est pourquoi il attendait volontiers, quand il voulait la voir, que sa fille fût visible . que l'accès de cette tristesse profonde eût eu son cours, et que la grande dame, enfin rendue à elle-même, fût redevenue une femme pleine de grâce et d'esprit, dont le sourire, dont la voix, dont le regard, dont le geste royal, charmaient tous les esprits et passionnaient tous les cœurs. Car une fois dans le monde, et sous le regard paternel, la comtesse redevenait une femme du monde : elle était fière, elle était vive.
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elle était belle; elle parlait éloquemment, contre toutes les innovations que le xviiic siècle, à force d'intelligence, à force de courage et d'esprit, par la bonne grâce et par la violence, introduisait, chaque jour, dans les lois et dans les mœurs!
Car, pour être dans le vrai avec cette aimable femme, il ne fallait pas la prendre au dernier mot de son indifférence et de son mépris pour le monde extérieur. Elle rêvait, mais elle avait des réveils puissants en colères soudaines. Elle aimait et recherchait le silence, mais tout d'un coup, si elle prenait la parole, sa parole louchait à l'éloquence. Elle semblait ne rien entendre et ne rien comprendre... elle devinait et pressentait véritablement toute chose. Enfin, celte jeune femme, par son intelligence, par son esprit, par sa grâce parfaite, par cette rare élégance de manières qui commençait à se perdre, et dont elle n'avait rien perdu, appartenait bien plus à la société passée qu'à la société présente ; bien plus à Louis XIY, le grand roi, qu'à son indigne petil-fils. Elle eùl été la passion de madame de Mainlenon... elle n'eùl pas accordé un regard à madame du Barry.
Toutefois, si parfaite, elle avait plusieurs des rares défauts de la vertu, à savoir l'ironie et le
dédain, et le mépris, voisin de l'insolence, pour tout ce qui n'était pas net, clair et parfaitement vrai. Ainsi, elle marchait, tète levée, au milieu des passions et des périls de tout genre ; et si sa robe allait frôlant une femme équivoque, elle retirait sa robe, à la façon de l'homme qui évite une tache de boue... Un mol qu'elle n'eût pas pensé, elle ne l'eut pas dit, pour une couronne. Ainsi faite, elle était la terreur de la cour; le roi lui-même en avait peur.
Et de même que très-souvent elle sortait de son indifférence, par un éclat subit de colère ou d'indignation, très-souvent aussi, au beau milieu de ses discours, revenaient les absences de cet esprit qui ne demandait qu'un prétexte à courir les aventures au delà du monde réel. A l'instant même où les plus beaux salons la croyaient attentive, on la voyait soudain tomber dans ses rêveries profondes ; son œil bleu devenait fixe, et son sourire se perdait au loin, dans ce monde sans forme qui est l'avenir des âmes tendres; on eût dit, à la voir immobile et inallentive, qu'elle parlait tout bas en elle-même, à un être invisible qu'elle voyait dans son âme et qui lui répondait.
Ilélas ! ces visions n'étaient que trop réelles, ses souffrances n'étaient que trop vraies. Depuis
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le jour funcsle où elle avait vu M. do Gisors en proie à la fièvre du jeu et emporté par la fortune, elle n'avait pins entendu, sans frémir, le bniil du cornet où retentit le dé du joueur, le son de Tor qui va et qui vient de celui-ci à celui-là; elle devinait même le frôlement des cartes, battues Tune à l'autre, et ce bruit lui donnait la fièvre. Infortunée, et d'autant plus à plaindre, qu'elle vivait dans un siècle moqueur et sceptique, également prêt à rire, et à douter! Dans ce siècle de folles joies, de plaisirs furieux et de fèies sans lendemain, que pouvait attendre une jeune femme atteinte de ces fièvres et de ces ennuis sans nom, dont pas un poète encore ne savait le secret? Que pouvait-elle espérer de ces béros du dernier carnaval, cette femme qui aimait, qui souffrait et qui se mourait en silence? Elle n'attendait rien d'ici-bas. Elle refoulait sa poésie, avec son amour et sa souffrance ou fond de son cœur !
femm:: rle.^see au coeur et rienfaiteur infatigable.
Dans ce vaste holel qui portait le nom de M. de Richelieu . madame d'Egmonl avait arrangé, à son usage, une retraite cachée où son père, aux grands jours seulement, et son mari osaient parfois se hasarder. Le jour dont je parle ici , madame d'Egmont était seule en son oratoire, lorsque 31. le maréchal de Richelieu se présenta chez sa fille. Il entra si doucement, ou bien elle était si profondément attentive aux douleurs qui se plaignaient dans son àme, qu'elle ne l'entendit pas venir. Le vieux courtisan, voyant
sa fille immobile en ses conlemplalions , s'arrêla indécis; il allait même se retirer, et remettre à une heure mieux choisie la confidence qu'il avait à faire, lorsque tout à coup la comtesse, sortant de sa rêverie, leva la tète, et regarda son père comme si elle eût été réveillée en sursaut.
Elle était d'une pâleur extrême, son œil était sec, sa bouche était fermée, sa main droite serrait sa main gauche, à la briser. Un autre homme, moins heureux que M. le maréchal, à voir ce visage tendu et ce beau front tout couvert de nuages, eût compris que c'était là une femme blessée au cœur ; mais à ces maladies morales que pouvait comprendre M. le duc de Richelieu? La mélancolie était une maladie inconnue en ce temps-là. Une femme à la mode avait des vapeurs tout au plus, et M. de Richelieu savait très-bien le sens de ces vapeurs ! Au reste , la comtesse fut bientôt revenue de son effroi : son front se détendit, la douce couleur revint à sa joue, le mouvement à son sein, le sourire à ses lèvres. Elle présenta, en s'inclinant, ses deux belles mains à son père, et celuici se figura qu'elle venait de se réveiller.
Quand il eut bien regardé sa fille, avec autant d'amour qu'il en pouvait trouver dans son cœur, et qu'il eut retrouvé madame d'Egmont préve-
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nanle, docile, soumise, pleine de déférence et de respect :
— Vous êtes surprise de ma visite , lui dit-il, et vous le serez davantage quand vous en saurez le sujet; mais je vous jure, mon enfant, que si c'était toute autre que vous, et que si vous n'aviez pas dans les veines du bon sang de Lorraine et de Richelieu, j'aurais hésité à vous faire la demande que je vais vous adresser.
Ainsi parlait le maréchal; en même temps, sa fille le regardait d'un air étonné , mais aussi sans inquiétude, comme une femme, que rien ne peut plus intéresser en ce monde, et qui est prête non -seulement aux accidents les plus étranges , mais encore aux événements les plus vulgaires.
Ainsi, elle attendit sans impatience et sans résignation. On reconnaissait à son attitude un esprit sans reproche et sans peur.
De son côté, quand il eut donné à sa fille le temps de se reconnaître et de répondre à sa prière, M. le duc de Richelieu :
— Mon enfant, reprit-il, je vous ai souvent parlé d'un mystérieux gentilhomme avec qui j'ai fait mes premières armes, et qui s'est toujours rencontré prêt ii me servir, et à me sauver dans
les grands événemenls de ma vie! Il doit êlre un peu plus vieux que moi, mais pas de beaucoup. Nous avons assisté l'un el l'autre à la bataille de Denain , où j'ai pris un drapeau, mais le soldat qui portait le drapeau avait été tué par ce gentilhomme. Ce fut lui qui me ramassa, brisé que j'étais d'un éclat de pierre , sous les murailles de Fribourg, et M. le duc de Villars me donna, pour ma belle action, le cordon rouge.
Quand mourut mon père, me laissant libre d'errer tout à l'aise dans cette carrière des grandes actions et des grandes folies, l'homme dont je parle me conseilla d'accepter les dettes que laissait M. le duc de Richelieu, et il m'aida à les payer.
En plusieurs circonstances difficiles, je l'ai retrouvé au moment où j'en avais le plus grand besoin, tantôt pour me donner un bon avis, tantôt pour m'éviter un coup d'épéeî 11 avait pour moi de ces sourires qui sont une louange ; il avait de ces regards qui sont un châtiment. Certes, je ne vaux pas grand' chose, el le peu que je vaux, c'est à ce galant homme que je le dois!
Il m'a protégé auprès de M. le régent qui ne m'aimait guère; il a traîné, pour mon compte, sur le préau, M. de Gacé, le fils du maréchal de
Matignon, un grand brelleur, et c'est lui-même qui m'a enseigné à parer cette fameuse botte secrète qui faisait peur aux plus habiles et qui intimidait les plus braves. J'ai même retrouvé ce précieux ami à ma première ambassade, lorsque le cardinal de Fleury m'envoya représenter la France à la cour du roi Philippe V. Que vous dirai-je encore? le jour où fut découverte la conspiration de Cellamare, s'il manqua, dans mes papiers, une preuve, celte preuve avait clé enlevée par les soins de mon mystérieux protecteur. Si bien que des quatre têtes que M. le régent voulait absolument couper sur le cou de votre père, il me resta celle-ci dont vous n'avez pas trop à vous plaindre, mon enfant.
Aux paroles de son père, madame la comtesse d'Egmont se sentit touchée. Elle l'aimait; depuis son enfance elle s'était habituée à l'honorer, et maintenant qu'il lui racontait, avec lant de simplicité et de naturel, les diverses actions de sa vie, elle redoublait de zèle, de déférence et d'attention.
Quand il vit l'émotion de sa fille, M. de Richelieu continua son récit commencé.
— D'où me vient une amitié si tenace, et pourquoi donc cet homme, que j'ai à peine entrevu , m'a-l-il entouré de cette adoption puis-
santé? Voilà, mon enfant, ce que je ne saurais vous dire; ce qui est vrai, c'est que jamais son amitié n'a manqué à ma jeunesse, à mon âge miir et même aux |iremiers jours de ma vieillesse qui commence, et qui durera longtemps, je vous jure. Ainsi, grâce à ce hienfaileur infatigable, j'ai évité toutes les embûches, j'ai déjoué tous les pièges. Grâce à lui, je suis venu à bout des infamies et des trahisons du cardinal Dubois; j'ai lassé la surveillance du cardinal eiifermeiir, le cardinal de Fleury; j'ai échappé aux embûches de madame de Prie, et le jour où i>f. de Riperda, moi présent, voulut prendre le pas sur Tambassadeur du roi de France , mon homme était là qui m'aida à insulter 31. de Riperda.
Voilà comment cet homme a été mon bon génie en toutes choses. Il m'a donné Texemple de toutes les magnificences ; il m'a appris les paroles qui se font écouler au Vatican; il m"a enseigné l'art de parler au roi et aux femmes, et de les flatter sans s'avilir. Quand j'eus le malheur de tuer le comte de Luxen , votre oncle maternel, qui m'avait attaqué dans l'honneur de ma maison, chacun me regardait avec horreur, mon guide seul approuva ma vengeance, il la soutint k'gilime. « Oui, me dit-il, vous avez eu
raison de luer M. de Luxen, puisqu'il insultait les hommes du nom de Richelieu ; mais en revanche il faut absolument que vous soyez tué, demain, sous les courtines de Philipsbouri;; allons-y donc. » Et du même pas il me mena sur la tranchée, où je fus laissé parmi les morts! Ce fut lui qui me rapporta de la bataille, et qui me fit lieutenant général et cordon bleu!
Ainsi, ma fille, vous comprenez que je serais un gentilhomme indigne de voir le jour, si j'oubliais un seul instant tous les bienfaits dont j'ai été comblé par cet homme-là. Toute ma vie je l'ai aimé comme on aime un père, et je l'ai redouté comme on redoute un censeur. A toute heure il me semblait qu'il était près de moi, ce témoin invisible de toutes mes actions ; à chaque instant je me demandais ce qu'il allait penser de moi. Présent, j'aurais voulu le l'uir; absent, j'aurais voulu le rappeler. Depuis longtemps cependant il s'était éloigné et m'avait laissé à moi-même. 11 m'avait quitté lorsque à une guerre honorable eut succédé celte paix frivole et déshonorante où nous nous plongeons aujourd'hui, enivrés que nous sommes d'oisiveté, de luxe et d'ironie, attendant je ne sais quelle catastrophe, au milieu des louanges et des blasphèmes, et regrettant les longues batailles qui étaient jadis
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les grandes excuses aux innocentes perversités de notre jeunesse.
EnGn , ma fille, vous voyez que je dois beaucoup à cet homme : il m'a aimé beaucoup plus que ne m'a aimé monsieur mon père; il m'a ])rotégé en toute espèce de péril ; il m'a défendu en toutes sortes de dangers; il m'a conseillé, il m'a prêché, il m'a prêté de l'argent pour payer mes dettes d'honneur. Il était à mon côté dans les plaines vaillantes de Fontenoi, m'indiquant les quatre canons qui ont brisé la colonne ennemie, et si j'ai sauvé l'honneur du roi, c'est que mon maître l'a voulu. Que vous dirai-je après ces exemples, après ces services? el comprenezvous, mon enfant, que je tienne à contenter ce galant homme, au moment où il invoque, pour la première et pour la dernière fois, les longs services qu'il m'a rendus?