UN RENDEZ-VOUS SUPREME
Il y avait tant de feu, (réiiergie et de confiance dans l'appel du vieux gentilhomme à sa fille , que madame d'Egmont, s'inclinant profondément :
— Eh bien! monsieur, dit-elle à son père, qne pouvons-nous faire et que puis-je faire moi-même pour reconnaître de si grands bienfaits ? Vous savez que je vous aime , que je vous honore, et que vos moindres désirs seront toujours pour moi des ordres absolus!
— Nous pouvons, nous devons faire ceci, mon enfant; obéir en toute confiance, en toute
soumission au vidame de Poitiers, car c'est maintenant le titre et le nom que se donne mon gentilhomme. Voici déjà longtemps qu'il s'est retiré du monde, et qu'il vil en plein silence, en pleine solitude, au fond d'une antique masure du Marais, bâtie et meublée au temps du roi Louis XlII. La maison, m'a-t-on dit, a été bàlie par M. le cardinal mon grand-oncle, qui l'avait donnée à Marion Delorme. On dit aussi que le lieu est sombre et triste. Ceux qui passent par hasard sous ces voûtes solennelles prétendent que ce lieu est hanté, que l'on y voit des fantômes, et que l'on entend, à minuit, des gémissements et des plaintes. Ceux qui parlent ainsi sont de hardis inventeurs , car nul ne peut dire ce qui se passe en cette maison. Quand on frappe à la porte obscure de ce manoir tout bardé de fer, la porte ne s"ouvre pas. Les fenêtres en sont fermées, les murs sont muets, la fumée même est discrète, et elle se cache. Enfin on ne sait rien de ces solitudes. Certes , le roi s'ennuie et il est curieux de nouveautés. Eh bien, ni le roi, ni le lieutenant de police, ni moi-même, personne ne sait ce qui se passe en cette maison, qne chacun respecte. Enfin, après vingt ans de cette vie et de ce silence, voici mon vieil ami, )e vidame de Poitiers, qui se réveille et qui
m'écrit. Ce qu'il me demande, devinez-le, mon enfant, s'il vous plaît.
— Moi, mon père! dit la comtesse légèrement émue.
— Vous-même, ma fille, ou plutôt, sans vous mettre à la torture, lisez la lettre qu'il m'écrit du fond de ce tombeau dont il n'est sorti que deux ou trois fois, toujours pour me défendre et pour me protéger.
« — Je vais mourir, mais avant ma mort il faut que je parle absolument à mademoiselle de Richelieu, à madame la comtesse d'Egmont, veux-je dire. Mettez à ses pieds les derniers vœux, et s'il le faut, les dernières volontés d'un vieillard. Adieu ! i>
A la lecture de ce billet funèbre, écrit d'une main ferme encore, madame la comtesse d'Egmont sentit le frisson courir dans ses veines. Il lui semblait que l'écriture de ces lignes nelui était pas inconnue, et qu'elle avait vu ces rudes caractères sur quelque billet dont elle se souvenait confusément. En un mot, elle eut peur, non pas à la seule idée de ce vieillard qu'elle allait voir lête à tête et gisant sur son lit de mort, mais encore à je ne sais quel secret pressentiment qui l'avait saisie. C'est pourquoi elle voulut tout d'abord traiter en plaisantant la fantaisie
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de cet homme qui la faisait demander, quand c'élail un prêtre ou un confesseur qu'il fallait appeler. Mais quel fut l'élonnemenl de la comtesse quand elle vit son père, son père luimême qui riait de tout, ne pas sortir un moment de sa gravité, et lui déclarer positivement qu'elle irait ce soir même, et seule, au rendez-vous suprême que lui assignait le vidame de Poitiers.
— Songez, ma fille, aux obligations de notre maison à ce vieillard ; songez qu'il y va de notre honneur, que les rois seuls ont le droit d'être ingrats, que la reconnaissance est œuvre de gentilhomme, et, loin de résister à mes ordres, soyez heureuse et fière que cet homme vous aitchoisie. Il y va nécessairement de votre honneur et du mien, mon enfant, à ne pas désobéir à ces ordres! En un mot, soyez digne de vous et digne de moi, partez î
— Partir! s'écria la comtesse, partir ce soir, tout à l'heure, y songez-vous, mon père?
— Oui, ma fille, partir sur-le-champ, il le faut, je le veux, je l'ordonne, ou plutôt, c'est la mort qui commande. Songez que le vieillard vous attend et que la mort n'attend pas.
— Au moins, reprit la comtesse qui d'instant en instant devenait plus craintive, au moins,
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monsieur, prendrai-je la permission et le congé de M. le comte d'Egmonl?
— Je ne m'y oppose pas, reprit le maréchal. Si pourtant monsieur mon gendre était assez malavisé pour refuser son consentement, vous savez que je suis votre père, que je vous aime, et mes ordres doivent passer avant ceux de M. le comte d'Egmont.
En même temps il se relira, très-aise en apparence de la fin de son ambassade. Il avait été moins gêné à la cour du roi d'Espagne, lorsqu'il avait pris le pas sur tous les ambassadeurs.