‹ La comtesse d'EgmontChapitre 18 sur 35 · LE COMTE CASIMIR AUGUSTE D EGMONT PIGNATELLI · texte numérisé non relu

LE COMTE CASIMIR AUGUSTE D EGMONT PIGNATELLI

Madame d'EgmonI, resiée seule, et nionlanl peu à peu son ànie et son esprit dans les mille visions qu'amène avec elle la chose inconnue, arriva bien vile à l'extrême, et, en moins de temps que son historien n'en met à le dire, elle se trouva véritablement dans une grande épouvante. La seule idée de pénétrer, ce soir même, à l'heure des fantômes, dans la vieille maison (lu vidame de Poitiers, finit par être une idée horrible. Tout ce qu'elle avait entendu, de cet homme et du mystère qui l'enveloppait, lui revenait alors en mémoire. Les uns disaient qu'il s'était enfermé pour un crime, dans celle cita-

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délie inaccessible; les autres disaient qu'il s'y était enfernié par désespoir; quelques-uns, les plus forts d'esprit, soutenaient que ce n'était pas le vidame de Poitiers qui habitait dans le silence de ces murailles dévastées, mais bien son àme et Tàme de ses serviteurs qui attendaient la résurrection éternelle. D'ailleurs, que lui voulait cet homme, et qu'y avait-il de commun entre elle et lui , que pouvait-elle pour lui et lui pour elle?

— Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle en se tordant les mains, qui me délivrera de celte commission funèbre? Et celle jeune femme si lière et si noble, et qui n'avait jamais eu peur, celte iune moitié Guise et moitié Richelieu, moitié Ligue et moitié Fronde, celle lière beauté qui avait su si bien taire et si bien cacher le mal qui lui rongeait le cœur, que personne encore ne l'avait soupçonné, eh bien! à présent elle éclate, elle tremble, elle n'aura pas la force d'obéir à son père, elle se Tavoue à elle même, et si quelqu'un était là, elle le dirait tout haut. En un mot, elle a peur! El si grand et si terrible était son effroi, qu'elle se résolut, ne fût-ce que pour gagner (jucique répit, à aller trouver son vieux mari , le comte Casimir-Auguste d'Egmonl Pignatelli.

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Vous savez déjà qui élail ce frêle et dernier desceudanl de tant de batailles, de tant de victoires, qui était ce pâle héritier d'un si glorieux écliafaud, reste ingénu de ces géants que la terre enfanta, et qui ont perdu leur vertu à force de fouler le sein de leur mère! Telle est la loi de ces grandes familles : elles succombent par Texcès même. Le dernier maître du Bas-Empire réunissait, sur sa tête débile, le nom du fondateur de Rome et le nom de son premier empereur; il s'appelait Romulus-Augustuleî.-. Les princes de la maison de Turenne ont fini à un impotent. — Enfin, ô perfidie et inconstance de la fortune, à la place d'un héros, elle pose un gentilhomme de la chambre... un gentilhomme accompli, le seul reste, ô misère î de toutes ces grandeurs féodales, dont il fait Taccompagnement obligé de son habit de chambellan. Ainsi était faite Son Excellence monseigneur le comte d'Egmont, le dernier rejeton de ce vaillant comte dEgmont qui fil reculer l'inquisition de Philippe U.

Or, dans ce wiii^ siècle si mouvant et si remué, la noblesse toute seule commençait à ne plus suffire; déjà, de toutes parts, dans l'armée et dans la magistrature, dans l'Église et à la cour, ce n'étaient que gentilshommes révoltés contre

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leur blason, et qui volontiers grattaient leurs parchemins pour y transcrire des livres do philosophie. Et ils les ont si bien grattés et surchargés de paradoxes, qu'il a été impossible, depuis ce temps-là, de retrouver un seul mot des antiques origines sur ces parchemins défigurés. La philosophie entrait alors dans sa toute-puissance, et elle traitait la société ancienne comme une ville prise d'assaut. Tout tombait en silence, et tout croulait, dans le plus profond incognito, de ce qui avait été le temps passé ; enfin c'était un engouement universel à qui se ferait peuple dans ce peuple, par intelligence et par ambition, par vanité et par orgueil, comme si l'on eût dû les reconnaître à coup sûr, même dans la foule, à leur révolte intelligentQ, ces révoltés du privilège, et ces affranchis de l'injustice.

Ainsi, de toutes parts bouillonnait et fermentait cet esprit de sarcasme et d'ironie qui brisait toute barrière; peu à peu la vanité déplaçait et chassait, de ses limites naturelles, celte vieille aristocratie qui disait à la philosophie : // vous le premier pas, madame! (Héroïsme qui coûta cher à la noblesse.) Dans cette émeute et dans ce bouleversement de tous les droits, M. d'Egraont était du petit nombre des hommes pru-

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(lents qui ne cédèrent pas un pouce de terrain à la révolution trionii)lianfe, et qui ne l'empêchèrent point de passer outre; mais celte prudence même n'eut rien été aux yeux de sa jeune et spirituelle compagne, si M. d'Egmonl n'eût pas été le plus obstiné, le plus cérémonieux, le plus accompli gentilhomme de son temps.

COMMENT LE PLUS CEREMONIEUX GENTILHOMME DE CE TEMPS REÇUT LA VISITE DE SA FEMME.

Quand M. d'Egmont vit la comtesse entrer d'un pas résolu dans sa bibliothèque, il resta muet cl interdit : c'était la première fois que sa femme l'honorait de cette faveur. M. le comte d'Egmonl était alors occupé à feuilleter ses recueils de brefs et ses collections de bulles; il était plongé tout entier dans ses dissertations sur les décrelales et sur l'histoire des conciles. A l'aspect de la comtesse il oublia tout à la fois conciles, décrétales, brefs et collections de bulles; il se leva, il vint droit à elle, et, la prenant par la main, il chercha vainement un fauteuil où

la faire asseoir. 0 misère ! il n'y avait que des

chaises à dossier, dans la bibliothèque du comle d'EgmonI î

Le comle, qui tenait toujours la main de sa femme, sonna de toutes ses forces ; aussitôt les deux ballants de toutes les portes furent ouverts.

Au même instant, et comme il s'aperçut qu'il n'avait pas de gants, il passa sa main sous la basque de son justaucorps, et madame d'Egmont ainsi appuyée sur son époux traversa toutes les salles de Ihôlel, jusqu'à l'estrade du dais. Là, M. d'EgmonI établit la comtesse sa femme sur le fauteuil, et lui-mèm.e il s'assit sur un pliant, à la seconde marche de l'estrade, à la place oii restait d'ordinaire, à genoux, son chancelier de Clèves, ou son majordome de Saragosse la royale. Ce ne fut qu'après l'accomplissement de CCS longues cérémonies que madame d'Egmont put parler à son mari; elle lui dit, tout d'abord, l'ordre étrange qu'elle avait reçu de M. le duc de Richelieu d'aller, ce soir même, chez le vidame de Poitiers, qui se mourait.

Elle ajouta, en pâlissant, qu'elle avait été cruellement étonnée en recevant cet ordre inattendu ; elle ajouta, non pas sans jeler ses beaux yeux du côté de son mari qui l'écoulait de toutes

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les forces de son intelligence, que cette démarche lui semblait cruelle, à cette heure, en ce moment; qu'elle ne voyait pas la grande nécessité de celte obéissance; enfin qu'elle ne voulait pas y aller, du moins ce même soir, et surtout ne pas y aller seule. En un mot, elle dit tout ce qu'elle put dire, et elle parla, longtemps, avec cette expression suppliante, avec ce regard mouillé de larmes, avec toute cette irrésistible terreur qu'elle avait dans Tàme.

Mais, qui l'eût pensé? ce fut en vain que la jeune éloquente fît parler ses répugnances et ses terreurs ; le comte d'Egmonl l'écouta, avec plus de sang- froid que s'il avait eu sous les yeux la bulle In cœnd Domini ; il lui dit qu'à la vérité, il ne comprenait pas bien pourquoi M. le duc de Richelieu voulait que la comtesse d'Egmont se rendît chez le vidame de Poitiers ; mais, puisque tel était l'ordre du maréchal, il fallait obéir; que, pour lui, il n'y pouvait rien, et qu'il était affligé de voir madame d'Egmont si désolée... Il finit par se lever, tout d'une pièce, du banc où il était assis, cachant de nouveau sa main non gantée sous le pan de son habit, et il reconduisit madame d'Egmont, à travers ces longs appartements sombres que déjà la nuit de décembre commençait à envahir; avec un profond salut,

le comte quitta la comtesse, il était attendu chez l'abbé Lenguel de Guergy, le curé de Saint- Siilpice, où il soupait tous les vendredis.

La comtesse d'Egmont restée seule se dit à elle-même qu'elle n'avait plus qu'à obéir; et elle demanda son service, pour onze heures du soir.

MADAME d'EGMONT OBÉIT. — LE VIDAME.

Le sprvice d'une dame qualifiée était alors une grande aCfaire; il fallait au moins deux heures avant que la livrée et les voitures fussent prêles, et, qui les voyait passer, en ce grand appareil, ces reines de Paris, s'inclinait tête nue et saluait comme pour la reine.

Cependant les habitudes de cette maison princière étaient si régulières, et si rigoureuse en était Téliquette, que pas une seule fois, dans toute une année, il ne survenait un seul changement à toutes ces choses, réglées à l'avance, et transcrites, par la main du majordome, sur une pancarte officielle qui s'attachait dans l'antichambre. Aussi bien, lorsque le gentilhomme de

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service s'en vint prendre l'ordre de la comtesse, à la portière de son carrosse, et qu'il lui fui répondu : « Au Marais, chez le vidanie de Poitiers,» le cocher, qui était gentilhomme (on ne dérogeait pas à mener des dames de cette qualité), au lieu de partir comme un trait, demeura tout ébahi sur son siège, il semblait dire : Où prend-on le Marais ? où prenez-vous le vidame de Poitiers ?

Cependant le ciel, qui depuis le matin était gros de nuages, se brise tout d'un coup ; tout d'un coup la pluie tombe à flots, et voilà que les murs ruissellent, voilà que les ruisseaux se changent en torrents, voilà que le ciel est en feu, que toute la ville est déserte ; car il en est des Parisiens comme de ces insectes qui, dans les belles soirées d'été, s'amoncellent, et montent joyeusement dans un transparent rayon de soleil : au premier nuage qui tombe, plus d'insectes... plus de Parisiens î

Pourtant, en dépit du tonnerre, de la pluie et de la tempête, madame d'Egmont eut bientôt franchi la distance qui sépare ce fameux pavillon de Hanovre, bâti par une victoire injuste et violente, de la Place Royale et du Marais. Mais arrivée en ces royaumes du silence et de la solitude (et pourtant l'ancienne société française est sortie, armée de toutes pièces, des splendeurs de

la Place Koyale), la livrée de la comtesse ne sut plus que devenir. Ces pauvres gens cherchaient à se reconnaître dans ces déserts et pour rien au monde ils n'auraient voulu convenir, le lendemain, qu'ils s'étaient éloignés à ce point du centre de la bonne compagnie et des grands quartiers. Le carrosse incertain allait çà et là, les chevaux se cabraient, épouvantés par l'cclair; la nuit était profonde, le ciel était noir, la rue était déserte; on n'entendait que la pluie, et pas un bruit qui fît reconnaître, nous ne dirons pas la grande ville, mais le hameau le moins habité. Pardieu! suivre à la piste un vidame, la belle aventure à chercher dans ces détours, car c'était à peine si l'on voyait à se conduire, à la clarté fumeuse des deux torches que portaient les deux coureurs !

Heureusement, dans un coin du carrefour, à travers les fentes d'une fenêtre mal jointe, on put reconnaître enfin je ne sais quel taudis sombre, orné d'une enseigne criarde qui flottait au gré du vent, avec un son plaintif; le valet de pied frappa à la porte de cette taverne, où le vin même prenait l'apparence du crime, et il fallut que cet homme menaçât d'enfoncer la porte, pour que la porte s'ouvrît enfin.

Aussitôt celte porte ouverte, du fond de son

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carrosse madame d'Egmont put apercevoir Tintérieur de ce misérable réduit. Tout ce que la misère a de hideux était entassé dans cet étroit espace : des tables tachées d'une lie impure, des escabeaux chancelants, un feu à demi éteint, des pots cassés et des verres rougis, un haillon gras. Certes, c'était un curieux contraste celuilà : la brillante voiture de la comtesse d'Egmont, ses quatre chevaux fringants, ses valets de pied et ses heiduques, en un mot, tout l'appareil des grandeurs d'autrefois, arrêté sur le seuil suintant de celte masure ; un seul clou de ce carrosse eût acheté, et au delà, celte cabane enfumée.

0 contraste encore, entre la plus belle, la plus jeune, et la plus élégante femme de la cour de France, el cette vieille hideuse, en guenilles, décrépite et sourde, qui attendait les chalands, à Tombre d'uue lampe infecte î La vieille, voyant la porte de son cabaret s'ouvrir brusquement, s'était levée enfin, et, plus semblable à une sorcière qu'à une femme, plus semblable à une furie qu'à une sorcière, elle contemplait, béante, ce nouveau monde arrêté à la porte de sa caverne; même dans ses plus extrêmes ivrogneries, cette misérable créature abandonnée n'avait jamais entrevu un songe pareil.

CE gU UNE VIEILLE FEMME RACONTAIT DU VIDAME DE POITIERS.

Et, comme elle regardait de tous ses yeux, celle fée, en ce carrosse de soie et d'or, l'écuyer de madame d'Egmont, touchant cette vieille du pommeau de sa cravache : — Dis-moi, la femme, ou prends-tu l'hôtel du vidame de Poitiers''

Mais la femme éblouie entendit à peine la question qui lui était adressée; il fallut même s'y prendre à deux fois pour l'arracher à sa contemplation muette, à présent que ses regards s'étaient portés sur la belle dame qui se tenait dans le fond de ce riche carrosse; elle semblait ne pouvoir en détacher ses yeux.

Certainement les gens de madame d'Egmont auraient perdu patience à voir le sang-froid de la sorcière, sans l'intervention de leur maîtresse. Madame d'Egmont, qui plus elle allait moins elle avait hâte d'arriver, mit la tête hors de la portière, comme pour parler à la vieille; mais à l'instant même le tonnerre-gronda de plus belle, la lune se voila de nouveau ; le vent, qui s'était un peu calmé, se mit à rugir, et l'enseigne du cabaret tourna plus vite que jamais sur ses gonds plaintifs.

C'étaient là certes de tristes présages; mais les grandes dames de ce temps-là ne croyaient pas aux présages; elles étaient complètement sûres de leur beauté et de leur toute-puissance, et, dans le vent qui gronde, elles ne voyaient que l'ennemi de leur chevelure; aussi bien, quand elle eut ramené sur son front calme et fier la dentelle de son voile, quand ses beaux cheveux furent rendus à leur souplesse naturelle, elle adressa la parole à la vieille femme, et elle lui parla d'une voix si douce, avec un regard si bienveillant, que la vieille aussitôt :

— Vous demandez, dit-elle, le vidame de Poitiers?

— Le vidame de Poitiers, reprit la comtesse. Au même instant elle fut frappée du changement

qui s'était opéré dans les traits de la vieille femme.

En effet, je ne sais quelle profonde terreur s'était répandue tout à coup sur ce visage, naguère impassible. Toujours est-il qu'au seul nom du vidame de Poitiers, ses yeux éteints s'étaient ranimés, sa taille voûtée s'était relevée, ses vieilles mains s'étaient contractées; même on eût vu cette vieille bouche essayer une malédiction.

En même temps la vieille répétait tout bas : Le vidame de Poitiers! Et, ainsi debout, à la lueur des torches, ses vêtements agités par l'orage, on l'eût prise, de loin, pour quelque menace de la destinée. Et elle répétait toujours la question : Le vidame de Poitiers?

Enfin elle se rapprocha de ce carrosse aux armes de Guise et de Lorraine ; on eût dit qu'elle était fascinée et qu'elle obéissait à une force invisible; elle se mit à la portière, à la place des pages, et elle dit tout bas à la comtesse :

— Me parlez-vous bien en effet du vidame de Poitiers? En ce cas vous vous adressez bien, ma noble dame : c'est presque notre voisin. Il y a longtemps, bien longtemps qu'il est mort. Attendez : dix-huit ans décela, vienne la nuit deNoël. Dix-huit ans! c'est à peine si vous étiez née.

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Depuis ce temps sa maison est fermée, sa maison est muette, on n'y entend rien, on n'y voit rien. Quelquefois, à minuit, on y chante l'office des morts, mais à voix basse; on dirait plutôt une plainte qu'une prière, et c'est à peine si j'entends chanter, moi qui suis sourde, tout bas, tout bas.

0 le vieux renégat, ce vidame endormi dans ce sépulcre! On dit qu'il était tout couvert de sang, et qu'il a succombé sous le remords de son crime en disant : Grâce! pitié! merci ! Et figurez-vous, madame, qu'il n'a pas fait une seule aumône, et qu'il est mort sans prêtre, et qu'il n'a pas été enterré en terre sainte!... Vous voulez aller chez le vidame?

Au fait, on dit qu'il a donné sa maison au premier qui osera la prendre; et depuis dix-huit ans je vous dis que personne n'y est entré, ni pauvre, ni riche, ni la justice, ni les héritiers, ni les mendiants, ni les vagabonds, ni les voleurs, ni les amoureux, personne, à peine la chauve-souris et le hibou. Croyez moi, ma reine, j'en atteste votre jeunesse et votre beauté, renoncez au démon qui vous pousse, et n'allez pas chez le vidame ce soir, n'y allez pas cette nuit, n'y allez pas demain, ni après, ni jamais. Vous allez à un abîme, à un piège, à la perte, et, d'ailleurs, qu'allez- vous faire chez le vidame?

quel malheur allez-vous chercher? qui vous a faite si hardie et si imprudente, que d'aller, belle et charmante comme vous êtes, dans un lieu où je ne voudrais pas aller, moi, si misérable et si vieille? Qui vous l'a dit? qui vous l'a ordonné? répondez-moi.

La comtesse, à cette voix, à cet accent, à ce regard qui flambait comme le feu pétillant de la vigne, au foyer du vigneron, se sentait émue, étonnée et troublée au fond de l'âme... Elle se remit peu à peu, et elle répondit à la vieille femme qui l'osait conseiller :

— C'est par l'ordre absolu de M. le maréchal de Richelieu, mon père, et avec la permission de M. le comte d'Egmont, mon mari, que je dois aller chez le vidame de Poitiers; on m'attend ce soir; ainsi, ma bonne femme acceptez cette aumône et indiquez à mes gens le sentier qui mène à la maison que nous cherchons.

La vieille se tut, elle parut réfléchir; puis, sans quitter son poste, elle dit au cocher :

— Tu vas aller tout droit ton chemin ; tu détourneras à gauche, puis à gauche, encore à gauche, et toujours à gauche ; on t'arrêtera quand il sera temps.

Et voilà la voiture partie de nouveau ! Et ce devait èlre une chose bizarre, cette vieille

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femme en guise de page galonné, ces cheveux blancs flollanls, tout droits et tout roides, au hasard du vent qui rugit, ces liideuses guenilles qui faisaient tache sur les panneaux de la voiture, voilant tour à tour la croix des Guise, le casque des Richelieu et le glaive des d'Egmont.

Enfin, la voilure s'arrêta net au seuil d'une immense porte cochère, entre deux colonnes ruinées à demi.

La maison était muette et la muraille était sombre; on n'entendail que le bruit de la pluie et les derniers bruits du tonnerre. Le mur semblait avoir cent pieds de hauteur; il était bâti en briques et en pierre de taille. Cette porte, pareille à la porte d'une citadelle, semblait fermée depuis tantôt un grand siècle, mais à peine le valet de pied eut-il touché le marteau rouillé, aussitôt la porte s'ouvrit à deux ballants, et les chevaux entrèrent dans la cour.

La vieille femme, qui n'avait pas quille son poste, ouvrit la portière, déploya le marchepied, lendit son bras décharné et sa main livide à la jeune comtesse, qui descendit, pâle et tremblante, sur le perron de l'hôlel ; le perron était recouvert d'un tapis chargé de fleurs.

Alors commença, pour madame d'Egmont, le spectacle inattendu qne je vais vous raconter.

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