‹ La comtesse d'EgmontChapitre 19 sur 35 · SPECTACLE INATTENDU. — UN CONTE DE FEES EN PLEIN PARIS · texte numérisé non relu

SPECTACLE INATTENDU. — UN CONTE DE FEES EN PLEIN PARIS

L'iiôlel de Liisignan (ainsi s'appelait la maison du vidanie) élnilanssi éclatant au dedans, qn'il était sombre et triste au dehors. Jamais l'ancienne fée prolectrice de cette noble famille, éteinte aujourd'hui, n'avait habité, même dans l'imagination des poètes et dans le récit des conteurs, un palais qui se pût comparer à ce miracle de la splendeur. A peine la jeune comtesse eut-elle mis le pied sur ce perron de marbre, où brillait un lapis de la savonnerie aux armes des rois de l'Orient, aussitôt une douce musique se fit entendre: un gentilhomme orné de la croix de

saint Louis se présenta qui offrit sa main à la comtesse; la reine de France, ou la maîtresse du roi elle-même, n'eût pas été reçue avec de plus grands hommages et de plus profonds respects.

En ce lieu plein de cérémonie et de magnifique, le moindre détail annonçait une attente courtoise, et l'on voyait que le maître de céans n'avait rien négligé pour parer ces ruines, pour éclairer ces ténèbres, pour chasser, loin de ces murs, cette nuit funèbre qui tombait, pesante et massive, de ces nuages amoncelés. Le vestibule, éclatant de lumière, était garni des fleurs les plus belles et les plus rares dans leurs vases armoriés : la soie et Tor couvraient les escaliers qui étaient garnis de statues de bronze et de marbre sur lesquelles l'antiquité avait laissé son empreinte; des lustres immenses, chargés de bougies, étaient suspendus au plafond chargé de peintures ; les antichambres étaient remplies de laquais en livrées magnifiques, debout et rangés sur deux files silencieuses, qui s'inclinaient. La comtesse traversa ainsi plusieurs salons, dignes du palais de Versailles; tel salon était garni de tableaux, tel autre était rempli de meubles gothiques ; un troisième était tout à fait un salon en vieux laque, orné des porcelaines les plus rares

de Sèvres et du Japon ; enfin, tout cet ensemble vraiment royal avait un éclat, une pompe, un air de fête et de mystère tels, qu'il était impossible, en parcourant ces vastes galeries inhabitées, de fte pas se rappeler ces demeures galantes, brodées et cachées à tous les yeux, que hantent les génies infatigables et invisibles, comme il en revient si souvent dans les contes de feu monsieur l'abbé de Voisenon à sa digne acolyte, madame Favart.

Ce qui ajoutait à la féerie, et ce que je ne me donnerai pas la peine de vous expliquer, parce que je n'en sais rien moi-même, c'est qu'une fois arrivé au dernier salon, le gentilhomme qui donnait la main à la comtesse l'introduisit dans une galerie longue et vaste qui était comme un jardin d'hiver, au milieu de ce vaste hôtel. Le gentilhomme salua profondément la jeune femme et la laissa seule. Madame d'Egmont, dont la curiosité était éveillée non moins que la crainte, voulut voir la fin de celle aventure. Elle s'avança donc, toute seule et à tout hasard, d'un pas ferme et léger dans cette forêt de myrtes verls, de rosiers chargés de boutons et d'orangers en fleur. Un gazon frais et clair comme l'émeraude du printemps s'étendait sous ses pieds, une douce lumière éclairait ces beaux

arbres ; on eût dit la fin, le calme et les douces

senteurs d'un beau jour.

L'élonuement, dans un esprit bien fait, n'est pas de longue durée. Un sot s'étonne toujours et de peu de chose ; un honnête hi)mme s'étonne rarement, et tout de suite il monte son âme au niveau de ce qu'on lui montre. Ainsi pour madame d'Egmont; une fois entrée en ce lieu qui tantôt lui causait tant de frayeur, à peine si elle hésita, i\ peine si elle pâlit; au contraire, à sa démarche élégante et superbe, on eût dit que celle grande dame était chez elle, et qu'elle marchait dans sa propre maison. Reine ici comme elle était reine au grand Trianon, elle arriva bientôt, voyez l'enchantement ! sur le seuil vermoulu d'une espèce de cabane toute champêtre. C'était tout à fait une cabane de paysan : des murs rustiques, des arbres enlevés à la forêt voisine et chargés de leur écorce, soutenaient le toit de chaume. La porte, évidemment, s'ouvrait au loquet, et peu s'en faut qu'une voix n'ait crié à Tintérieur : « Tirez la chevillette et la porte cheîra î » Véritablement la caverne de l'ogre était devenue la cabane du petit Chaperon. Le conle était un conte de fée, et madame d'Egmont se mil à sourire, en songeant à la galette de beurre et à la mère-grand de M. Perrault.

En ce moment, la noble dame se sentit tout à fait rassurée. Elle avait vu si souvent pareille bergerie, et dans les vers du poëte, et dans les tableaux du peintre, et chez la princesse deVaudemont, et dans les amusements de Versailles, qu'elle se sentit tout à l'aise, et, d'un pied léger, d'un cœur léger, elle entra dans celte cabane.

Le dedans de la cabane répondait tout à fait au dehors : les murs étaient badigeonnés à la chaux vive ; sur les murs on avait cloué trois à quatre gravures coloriées ; sur une table grossière, qui tenait le milieu de celte décoration rustique, on voyait plusieurs pots en terre et des assiettes aussi en terre, posées sur une serviette bise, mais tout cela d'une propreté éclatante. II y avait aussi, dans cette chambre, ou plutôt dans cette étable, quatre ou cinq belles vaches de Flandres, celle-ci qui ruminait couchée à demi sur la litière fraîche, celles-là qui mangeaient leur provende au râtelier. L'une d'elles se mit à lécher les mains de la comtesse et à la regarder tendrement, lorsqu'elle entra. La comtesse croyait rêver.

Enfin, tout au bout de la table aux pieds tors que vit-elle? Elle vit un lit de berger qui était sans rideaux, avec une couverture de laine verte, et des draps de toile ccrue, et dans ce lit

un vieil homme en bonnet de nuit, qui dormait profondément. Un crucifix était suspendu à la muraille, un brin de buis trempait dans le bénitier. Quel tranquille sommeil! quel profond silence ! Comme l'honnête conscience reposait sur l'honnête visage de ce vieillard endormi! Au chevet de ce lit de làge d'or une riclie épée annonçait cependant le gentilhomme. En effet, ce vieillard endormi, c'était le vidame de Poitiers! Vous pouvez juger, en ce moment, de l'embarras et du malaise de cette jeune femme. Quoi donc ! ici tout l'attendait, excepté l'homme qui l'avait cnvoyéchercher? Alors elles'assitsur un tabouret de bois, peu semblable au tabouret des duchesses à Versailles, et elle se mil à repasser, en ellemême, les divers incidents de celle étrange journée. Hélas! tant d'émotions soudaines l'avaient assaillie ce jour-là! Son père, son mari, celle vieille femme, autant d'énigmes! Puis. ce palais sombre, introuvable, et enfin ces soudaines merveilles, ces subites clartés, ce luxe et cet éclat qui rétonnaient elle-même, elle qui avait été élevée dans le palais, dans les meubles, dans le luxe du cardinal de Richelieu; puis ce jardin provençal caché dans un pli du Marais, ces fleurs et cet épais gazon en plein hiver; puis enfin, celle chaumière, celte élable, ces vaches à la crèche,

et dans ce lit de paire cet homme qui dort, cet homme qui l'a envoyé chercher, elle, la lîlle du maréchal de Richelieu, elle, la comtesse d'Egmont, une des plus grandes dames de l'Europe !

Elle ne fut donc pas fâchée, en attendant le réveil du dernier des Lusignan, d'avoir un moment pour se remettre, et, le coude appuyé sur la table, elle attendit paisiblement.

Au bout d'un quart d'heure, le vidame de Poitiers se réveilla.

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