‹ La comtesse d'EgmontChapitre 20 sur 35 · U.N LIEN SECRET · texte numérisé non relu

U.N LIEN SECRET

Le premier regard du vieillard, quand il se réveilla, se porta sur madame d'Egmont. Il la vit si belle et d'une beauté si touchante, et d'une pâleur si pleine d'expression, avec tant de résignation à tout ce qui pouvait arriver, bien qu'elle n'en pût rien prévoir, qu'il se sentit louché jusqu'au fond de Tàme, en trouvant celle jeune femme à ce point obéissante à sa dernière et suprême volonté. Madame d'Egmont, de son côté, fut merveilleusement étonnée à l'aspect de ce vieillard qui semblait renaître, et qui sortait, pour ainsi dire, de la mort, afin de la saluer, une première et dernière fois, de Pâme

et du regard! La lête de cet homme était belle ; tout couché qu'il était dans son drap de toile écrue, et tout enveloppé qu'il était dans son morceau de serge verte, au milieu de cette cabane, entre ces deux génisses qui lui servaient de gardes-malade, il était facile encore de voir qu'il y avait, sur cette paille, et dans ce lit villageois, quelques nobles restes de la famille des Lusignan.

Si bien qu'au premier coup d'œil la jeune comtesse se sentit toute disposée à écouter ce beau vieillard, et qu'en elle-même elle fut bien aise d'avoir eu du cœur.

Cependant le vieux Lusignan, rappelantloutes ses forces, se plaça sur son séant.

— Madame la comtesse, lui dit-il d'une voix éteinte, mais claire et calme, je commence par vous demander pardon de vous avoir fait venir ici, seule avec moi qui vais mourir, et d'avoir employé, pour vous amener en ce lieu perdu, à cette heure mauvaise, l'autorité que j'avais sur M. le maréchal ; mais, vous le voyez, je n'attendais que vous pour rendre à Dieu mon dernier souffle ; je ne pouvais pas mourir sans vous avoir parlé : je vous le jure — par ce que nous avons de plus cher, vous et moi t

A ces mots la comtesse, qui s'était tout à fait

remise, redevint pâle el tremblante : elle comprit tout d'un coup qu'il y avait un lien invisible entre elle et cet homme; elle baissa les yeux, et elle porta la main sur son cœur pour l'empêcher de se briser. Le vidame continua :

— 3Iadame, dit-il en prenant doucement la main de la comtesse entre ses deux mains tremblantes d'émotion, regardez-moi... je suis le père du chevalier de Gisors.

Comme il vous a aimée, et comme il vous aimait, mon enfant t Je l'ai vu plus d'une fois pleurer à cette place, de douleur et de désespoir, quand je lui rappelais qu'il n'était que le fils naturel d'un gentilhomme étranger et d'une mère, fille du peuple, qui n'avait que sa jeunesse et sa beauté.

Pauvre Gisors! Il avait le courage et les nobles instincts d'un Montmorency et d'un Grillon, et il me fut impossible de faire ses preuves pour l'ordre de Malte ! Je pouvais le faire riche, mais je ne pouvais pas en faire un noble qui fût digne d'aspirer à la main de mademoiselle de Richelieu. 11 m'a tout dit, madame; il m'a dit ses amours, ses angoisses, ses douleurs, son adoration muette et sa contemplation quand vous passiez, comme un songe, au milieu de Versailles où il était entré pour vous voir. Hélas I tant d'hon-

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neurs d'une pareille alliance n'étaient pas faits pour lui ! Il le savait, et quand votre père le lui eut fait comprendre, il ne chercha plus qu'une occasion pour bien mourir. Vous voyez, madame, qu'entre vous et le père du chevalier de Gisors, il existe un lien secret que rien ne peut rompre, et que si vous n'avez pas été ma fille en présence des hommes, vous êtes ma fille en présence de Dieu!

Et, comme au nom seul de M. de Gisors, madame d'Egmont, surprise au milieu des plus profonds secrets de son àme, hésitait à répondre :

— ^'est-ce pas, reprit le vieillard d'un accent vraiment paternel, n'est-ce pas, ma fille, qu'il était jeune et beau, qu'il vous aimait de toute son âme, et que vous l'aimiez, vous aussi, dans le fond de votre cœur?

Ici il s'arrêta, soit pour prendre haleine, soit pour entendre la réponse de la comtesse ; mais la comtesse ne répondit pas. Alors, il reprit en ces termes :

— Madame, madame, écoulez-moi; il y va d'un intérêt majeur. Mais avant tout, pardonnez et prenez courage, ô ma fille, par pitié pour VOUS; et par pitié pour moi !

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