‹ La comtesse d'EgmontChapitre 21 sur 35 · OUI, JE L AIMAIS..,, DIT-ELLE · texte numérisé non relu

OUI, JE L AIMAIS..,, DIT-ELLE

Alors elle releva la tête, elle écarta ses cheveux de son front où brillaient l'attention et l'intelligence, et elle fixa sur le vidame ébloui ses deux grands yeux tendres et suppliants.

— Oui, monsieur, dit-elle enfin d'une voix ferme, oui je l'aimais oui, j'ai aimé le chevalier de Gisors. 11 était humble et fier; humble avec moi, fier avec tous les autres; son regard me suivait partout, son âme était avec moi. Son sourire était plein d'une tristesse ineffable. A la cour chacun l'aimait, et plus d'une fois j'ai vu le roi lui-même arrêter son

regard paternel sur ce jeune homme. Ah , monsieur ! les dures lois, les lois de la noblesse ! et comment donc, puisque \ous aimiez le chevalier de Gisors d'un amour paternel, n'avez- vous pas tenté de parler à mon père, et de lui rappeler ce qu'il devait à vos bontés? Malheureux Gisors ! El moi, qui ne l'ai pas arrêté quand il s'éloignait ! Et moi qui n'ai pas osé me souvenir du dévouement de la grande Mademoiselle à M. de Lauzun. des bontés de la fille du régent pour M. de Rioms! Mon père lui-même, à l'âge de M. de Gisors, a trouvé deux princesses du sang royal qui se sont sacrifiées pour le tirer de la Bastille, et moi je n'ai pas osé affronter mon père! Ah! malheureuse! et cependant me voilà mariée au comte d'Egmont qui fait de la théologie, et qui me salue à la façon d'un vassal.

En parlant ainsi elle se prit à pleurer.

Le vieillard qui ne s'attendait pas à tant de douleur, resta silencieux à son tour ; mais bientôt, revenu à lui-même, il se défendit avec l'accent d'un galant homme ; il se serait cru déshonoré, disait-il, s'il avait demandé au maréchal duc de Richelieu une si haute récompense pour les services qu'il lui avait rendus; il savait d'ailleurs que M. le duc de Richelieu ne pouvait pas, l'eùl-il voulu, donner sa fille unique à un

simple officier qui n'était pas même un officier de fortune.

Il parla longtemps sur ce ton là, et maintenant que M. de Gisors était mort...

A ce mot la comtesse d'Egmont se leva, et poussa un grand cri.

— Il est mort, reprit le vieillard. Il n'y a plus de comte de Gisors, madame, pour vous aimer ici-bas. Le comte de Gisors est allé se faire tuer à une escarmouche. Une seule balle a porté : cette balle a été pour lui , et il semble que moi, qui l'aimais tant, je ne sois resté que pour vous dire, à vous, madame, ce que vous eussiez deviné toute seule, peut-être : le jeune comte de Gisors s'est fait tuer, parce qu'il ne pouvait pas épouser, parce qu'il ne devait pas épouser la fille du maréchal de Richelieu î

La comtesse d'Egmont voulait commander à ses larmes, mais sa douleur fut plus forte que sa volonté, et elle finit par s'y livrer sans contrainte. Elle se taisait, elle pleurait !

Le vieillard, qui semblait être rentré dans son repos , laissa pleurer l'infortunée jeune femme.

A la fin il reprit la parole :

. — Vos larmes le disent mieux que je ne saurais le dire, c'était un noble jeune homme,

c'était le plus noble cœur et le plus grand courage. La veille du jour fatal, voici la lettre qu'il m'écrivit :

a Aimez-la ! et parlez lui de moi qui l'aifi mais à en mourir! —Remettez-lui tout ce « que j'avais d'elle , ce ruban qu'elle perdit « dans un bal, à Marly; cette fleur qu'elle « a portée, ce mouchoir brodé aux armes de fi sa maison. Et aussi priez-la, pour l'amour « de moi, de veiller sur mon jeune frère ; « car celui-là avait besoin de mon aide sur « cette terre. Que Septimanie soit sa sœur î « Enfin, dites-lui bien que je lui donne ma foi. « Et maintenant voici l'ennemi : je vais mou- « rir. Adieu, mon père! i>

En même temps la lettre échappait aux mains du vieillard, et deux larmes amères coulèrent de ses yeux.

La comtesse d'Egmont ne pleurait plus, sa main crispée comprimait les battements de son cœur, elle écoulait.

Le vidame recueillit toutes ses forces.

— Écoutez encore, dit-il. Le frère deM.de Gisors qui sera, tout à l'heure, un orphelin, sans fortune et sans nom, s'appelle M. de Guys;

à l'heure qu'il est, il est simple soldat aux gardes françaises. Le comte de Gisors était son appui et lui servait de père. M. de Guys est seul au monde : car, moi aussi, je vais mourir. Voulezvous accepter le legs du comte et du chevalier? Voulez -vous prendre le frère de mon fils à miséricorde et merci? Voulez-vous, jeune femme de vingt ans, servir de sœur, servir de mère à un jeune soldat qui en a dix-huit? Voulez-vous être l'ange tutélaire de cet enfant sans famille? Dites que vous le voulez, et je vais mourir tranquille, et j'en porterai, là-haut, la nouvelle au comte de Gisors !

— J'accepte le legs du comte de Gisors, et celui du vidame de Poitiers, répondit la jeune comtesse en s'inclinant, je l'accepte, oui, je l'accepte...

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