UNE NUIT D EFFROI
La comtesse d'Egmont passa une nuit fort agitée. Comment remettre à M. de Guys cette cassette, et que dire à ce jeune liomme, et comment lui parler? Après y avoir un moment réfléchi, elle résolut de confier au curé de Saint'Jean-en-Grève, qui était son directeur spirituel, tout ce qu'elle pouvait lui confier de cette histoire, afin qu'il fût témoin de son entrevue avec le soldat aux gardes françaises, ou que du moins elle en reçût un bon conseil.
Toute la nuit se passa ainsi dans mille projets , dans mille inquiétudes, dans mille terreurs ; elle voyait tantôt le jeune comte de
Gisors tout souillé de poussière et de sang, qui lournail vers elle son dernier regard ; tantôt le vieux vidame de Poitiers qui l'adjurait, par une épreuve solennelle; tantôt l'uniforme du jeune garde française se détachait entre les deux linceuls de M. de Gisors et du vieux Lusignan. Ce fut une nuit d'effroi, de remords, de frissons, de transes incroyables. Une fois, il lui sembla qu'une main froide et glacée venait la saisir. Au contact de cette main, elle se réveilla en sursaut. Cette fois elle ne rêvait pas.
Trois femmes tout en noir : longue robe noire à la queue traînante, long voile noir et large mante noire, si bien que c'était à peine si l'on pouvait voir leur visage, étaient debout, au chevet du lit de la comtesse. Tant d'événements s'étaient passés pour elle, et depuis vingt-quatre heures, que madame d'Egmont avait tout à fait oublié que le lendemain elle devait assister, en grand costume, aux obsèques de la reine de Portugal, morte empoisonnée, disait-on, comme cela se disait pour toutes les morts royales. Or, ces trois dames venaient chercher madame d'Egmont pour la mener à Notre-Dame. Ces trois dames, c'étaient madame de Mazarin, madame le comtesse de Tessé et madame la duchesse de Brissac. Vous jugez si la comtesse,
les voyant ainsi toutes les trois, vieilles, austères et toutes couvertes de deuil, qui la tiraient brusquement de son sommeil, se prit à avoir peur et à trembler!
Cependant les femmes de madame d'Egmont entrèrent dans la ruelle ; la comtesse fut tirée du lit, elle fut vêtue de crêpes funèbres, et elle partit pour la cathédrale, entre madame de Mazarin , madame de Tessé et madame la duchesse de Brissac.
Ce jour-là, toute l'église de Notre-Dame de Paris était tendue de noir. Mesdames, filles du roi de France, assistaient en personne aux obsèques de la reine de Portugal, la reine très-fidèle. Voilà pourquoi les dames les plus qualifiées de la cour avaient été invitées, el assistaient en effet à cette lugubre cérémonie. Le deuil était mené par Madame Louise de France. Madame d'Egmont, en sa qualité de grande d'Espagne, servait de dame d'honneur à la princesse, et portait la queue de sa mante, ou plutôt la tête du voile qui la couvrait de la tèle aux pieds, et qui traîna de quatorze aunes, lorsque, en entrant dans le sanctuaire, madame d'Egmont en laissa tomber la pointe. Quant au voile de madame d'Egmont il n'avait que trente-six pieds de roi, ni plus ni moins, selon l'usage et le compas de
rétiquelte du Louvre. Une femme, également voilée, portait la pointe du voile de madame d'Egmonl.
Chose étrange! celte troisième femme voilée, elle avait été un instant la maîtresse souveraine de cette cour de France oij elle ne paraissait plus qu'aux jours de deuil, et cela par grande bonté du roi, et à la faveur du crêpe qui la couvrait. Cette femme toute noire et toute courbée, elle avait donné au xviii'= siècle le signal du plaisir et des folles amours ; elle avait dansé, la première, sur les ruines encore respectées du grand siècle; elle avait remplacé madame de Maintenon, elle avait osé, la première en France, être folle et reine, mener à la fois la vie d'une grande dame et la vie d'une courtisane ; cette femme avait été l'amour le plus chaste et la passion la plus innocente de M. le régent d'Orléans; cette femme, c'était madame de Parabère, ellemême, si flattée, si enviée, si aimée, qui était trop heureuse de porter le voile de madame d'Egmont!
Ainsi, madame d'Egmont se trouvait tout à fait à sa place, entre madame Louise de France, et madame de Parabère ; l'une qui a passé sa vie dans les vertus chrétiennes, et qui l'a achevée sous la bure de la sœur grise, l'autre qui
consacra les plus tristes moments de sa vie aux royales et passagères amours ; Tune en retard, par sa croyance , de plus de cinquante ans au moins, l'autre qui avait été en avance de vingt ans surmadamedePompadour. Cesiècle terrible, en effet, ce siècle calomnié, insulté, injurié, ce n'est ni la vertu de la sœur grise, ni l'abandon de la courtisane ; il n'était pas né pour tant de vertus, il n'était pas fait pour tous ces désordres. Dans son acception la plus naïve et la plus aimable, ces temps heureux de la IVourelle liéloïse et de r Ingénu seraient très-bien représentés par madame la comtesse d'Egmont, cette jeune femme qui aime, qui est aimée, qui se sacrifie à sa naissance, qui pleure un amant, en silence, et qui marche, d'un pas égal, entre la vertu et la passion profane, dame d'honneur de celle-ci, et faisant porter son voile par celle-là.
Cependant, l'office des morts commença.
Comme il ne s'agissait guère que d'une reine qui était morte, et comme c'était là une de ces douleurs officielles qui n'ont jamais fait couler tant de larmes, que lorsque Bossuet, du haut de la chaire chrétienne changée en Sinaï, se livrait tout entier à ces paradoxes de génie qui épouvantaient la cour et la ville, les funérailles de la reine de Portugal ressemblaient à toutes les fu-
Dérailles, indi(|iiées dans le grand céi'émonial de Versailles. En ce moment soleimel, le plus vif intérêt de toutes ces femmes en grand deuil, c'était de voir, après l'absoute, madame d'Egmont passer devant le catafalque, et faire alors une de ces révérences hautaines et charmantes tout ensemble, qu'elle avait retrouvées, et dont elle donnait l'exemple à toutes les dames.
Parmi les femmes qui avaient conservé le secret de cette charmante révérence à la Fontanrje, une révérence qui s'est perdue avec tant d'autres supériorités non moins regrettables, la cour de Louis XV distingua surtout madame