CE QUI SE PASSA AUX OBSÈQUES DE LA REINE DE PORTUGAL
Donc toute la cour était dans Timpatience de voir madame d'Egmont saluer le catafalque ; déjà même la jeune femme s'avançait, d'un pas solennel, sous le dais mortuaire. C'était bien sa démarche élégante, sa taille > de nymphe errante sur les nues, » toute sa belle et admirable personne. On n'eût pas su le nom de celte reine des élégances, que sous les voiles noirs qui la recouvraient, chacun l'eût reconnue... Tout à coup, et au moment où elle allait, à son tour, saluer le cercueil, au moment où tous les regards étaient fixés sur elle, elle s'arrête au milieu du chœur. On eût
dit qu'une force invisible la tenait à celte place, immobile comme un marbre ; ce fut un instant de grande terreur dans cette église qui tout à Tlieure était seulement remplie d'un vain cérémonial. A l'instant même, toutes choses furent suspendues, même le chant des prêtres ; il se fit un silence terrible. On ne voyait pas le visage de la comtesse, mais il y avait tant d'effroi, dans toute sa personne, qu'on pouvait aisément deviner la pâleur de son visage. Cependant, chacun restait immobile à la même place, dans Tattenle de ce qui allait venir.
Les plus étonnés, dans cette foule de courtisans et de grandes dames, qui se connaissent depuis des siècles, c'étaient quatre gardes-françaises qui avaient été placés, comme autant de statues animées, aux quatre coins du poêle funèbre. Ces jeunes gens revêtus de leur riche uniforme, et l'arme au bras, tenaient la place de quatre grands cierges d'honneur, et personne n'y avait fait plus d'attention qu'on n'en fait aux colonnes mêmes du catafalque.
Quoi d'étonnant? Ces courtisans de Versailles vivaient entre eux et ne voyaient qu'eux seuls au monde... comment auraient-ils fait attention à quatre gardes-françaises, placés en sentinelle au pied d'un tombeau de cérémonie et
d'étiquette? Tout au plus quelques vieilles femmes avaient-elles porté un regard distrait sur un jeune soldat qui était le premier à droite, immobile ; car en effet c'était là un beau jeune homme : dix-huit ans à peine, élancé et bien pris dans sa taille, l'œil noir, grand et mélancolique, le visage pâle et pensif; c'était tout à fait la têle et le port d'un gentilhomme , « d'un homme fait pour marcher devant un roi n eût dit Shakespeare, et sans doute c'était une méprise du sort qui avait fait de ce jeune homme un simple soldat.
Mais, encore une fois, c'étaient là des remarques que peu de femmes avaient faites, si quelques-unes les avaient faites ; et, d'ailleurs, à cet instant solennel, l'hésitation de madame d'Egmonl, ainsi arrêtée au milieu du chœur par une force invisible, attirait toute l'attention, tout l'intérêt, ou du moins toute la curiosité de cette assemblée réunie par la même étiquette dans le même deuil.
Ce fut cependant ce même beau jeune homme, ce simple soldat, cette statue vivante placée là, par hasard, comme un des ornements obligés du cénotaphe, ce fut lui qui s'aperçut le premier que cette femme voilée qui se tenait immobile, devant lui, était chancelante, qu'elle allait tomber,
et peut-être se briser la tête contre le pavé de l'église. Aussitôt le jeune homme, oubliant sa consigne, se précipite vers cette femme qui se meurt. Juste ciel! il était temps : la comtesse d'Egmont tomba inanimée et mourante dans ses bras î
l'atelier de GREOZE et m. de GUYS.
Dans un atelier de peinture du faubourg Saint- Germain, au quatrième étage, comme c'est l'habitude du grand faubourg qui n'a qu'un grenier à l'usage des jeunes gens destinés à vivre de leur talent et de leur jeunesse, deux jeunes gens étaient occupés, le premier à poser devant un peintre, et le peintre à mettre la dernière main à l'un de ces charmants portraits qui ont fait la fortune de la peinture au xviii" siècle, admirable couleur flamande qui n'a rien perdu de sa vivacité et de son frais coloris. Le jeune artiste s'appelait Greuze. Le beau militaire qui était devant lui paraissait plongé dans une profonde
mélancolie qui faisait un grand contraste avec son habit de soldat aux gardes. Greuze travaillait, el de temps à autre il portait son regard, delà toile à son ami.
A la fin, voyant que le jeune soldat s'obstinait à garder le silence :
— Qu'as-lu donc, lui dit-il, et d'où te vient, mon ami , ce front chargé de nuages ? Quel si grand malheur est tombé sur toi, que j'ai connu naguère l'enfant de la joie et du plaisir?
— Hélas ! dit le jeune homme, en rougissant, à son ami Greuze, je suis un homme perdu, je suis amoureux! J'ai la fièvre, j'ai le délire, je suis fou; à chaque instant, je me demande si je suis le jouet d'un songe î Hâtez-vous, cependant, mon cher artiste, et finissez, croyez-moi, ce portrait aujourd'hui, il ne sera plus temps demain.
Et comme il était interrogé par l'amitié la plus dévouée et la plus tendre, le jeune soldat raconta, non pas sans hésiter et sans frémir encore, comment naguère sous les voûtes sacrées de Notre-Dame, il avait reçu, dans ses bras tremblants d'émotion, une femme... une reine... une beauté... un ange et qu'il l'avait emportée à travers la foule qui s'ouvrait devant lui.
— Ah! mon ami, qu'elle était belle et tou-
chanleî El quand ses femmes me l'eurent ravie, sans qu'il me fût permis de voir revenir le sang à celte joue et le feu à ce regard, il me sembla que j'avais tout perdu, et que j'allais mourir! Voilà pourquoi je suis triste, mon cher Greuze. Plus de jeunesse et plus d'espérance: il n'y a plus rien pour moi sous le soleil sans cette femme, et celle femme est plus au-dessus de moi que le soleil !
II disait ces choses-là, comme on les pense à son âge ; il les disait d'une voix attendrie et convaincue, et le grand artiste, qui l'écoulait, rêvait peut-être de son côté que celte femme, un jour, lui viendrait demander l'image charmante de sa beauté. Et nos deux amis s'abandonnaient ainsi, chacun à sa contemplation.
— Sais tu bien, reprit M. de Guys après un instant de silence, que je n'ai, d'ailleurs, pas sujet de rire en ce moment? Je t'ai dit qu'après avoir été aussi gueux qu'un rat d'église ou un peintre (ici Greuze s'inclina en souriant), j'avais fini par rencontrer un protecteur invisible qui chaque mois me faisait une petite pension, avec laquelle je vivais comme un duc et pair. Je t'ai dit que chaque année, au jour de l'an, il arrivait même que cet ange gardien payait l'arriéré de ma dette, et me constituait royalement, que dis-je?
patcrnrllemcnt un nouveau crédit... eh bien ! mon ange gardien s'est envolé; mon protecteur m'a planté là, Parme au bras, ma pension est à vau-Vcau ; plus d'argent, plus de dettes ; et si le mois prochain je n'ai pas remis ma dépense à un bon ancrage, je vends mes chevaux, je congédie mes gens, je renonce à mener la vie des mousquetaires et des gardes du corps... et me voilà pour tout bien avec quelques sous par jour... Bien obligé!... Encore si je devais jamais vous revoir, ô ma dame, ô ma reine, ô ma beauté î reprenaitil en soupirant.