‹ La comtesse d'EgmontChapitre 25 sur 35 · LA BONNE AVENTURE · texte numérisé non relu

LA BONNE AVENTURE

Ils en étaient, là de leurs causeries et de leurs rêves, lorsqu'une vieille en vieux habits, semblable à ces messagères d'amour comme on en voit tant dans les petits romans de Cervantes, se présenta dans l'atelier de Greuze et demanda, d'un ton délibéré, la permission de dire à ces messieurs leur bonne aventure. Et véritablement cette vieille aux traits réguliers avait tout à fait l'aspect d'une sorcière : un petit œil, une main ridée, une voix de l'autre monde et l'air inspiré. Elle prit la main de Greuze.

— Oh! dit-elle, en voilà un qui pourra se vanter de contempler de beaux visages ! Homme

heureux! Les pins jeunes et les plus belles ne seront pas les seules à reconnaître ton génie, et lu seras de moitié dans le secret de leur beauté et de leurs amours î Pour toi, point de voiles, point de mystères, pas de refus! Elles viendront à loi ces reines de Paris et de Versailles, comme va au feu le jeune capitaine, comme va le papillon à la lumière, et le jeune homme à l'amour. Tu les verras, tu les connaîtras, tu les sauras par cœur. Pour toi, mon artiste, ces fronts suaves, ces bouches riantes, ces yeux remplis d'une flamme mouillée, et ces jeunes cœurs palpitants sous la passion cachée! Et ta vie ainsi se passera à contempler, à reproduire ces divines beautés que le vieux roi ne verra pas : il ne les verra pas, il ne les verra plus, et ce sera le regret le plus cruel de son agonie!

El comme Greuze insistait pour savoir la fin de son aventure ici-bas !

— Tu demandes comment tu finiras , comment vous finirez tous... lu es bien hardi ! s'écria la sorcière. Tu m'interroges, tant pis pour loi. Tes modèles périront par le supplice ! Elles tomberont sous le fer du bourreau, ces tètes charmantes! Ils tomberont dans le grand abîme, ces poètes, ces philosophes, ces grands esprits, ces princes de sang royal, ces jeunes magistrats,

ces ministres, ces abbés musqués, que ton pinceau va reproduire, et toi, quand tout aura passé sous le fatal niveau, lu resteras vieux, pauvre, oublié pendant la tempête, inconnu, méconnu, et tu pleureras, jusqu'à ton dernier jour, ce monde charmant qui te devra pourtant un jour son éternelle beauté.

— Ma foi, la vieille, dit Greuze en souriant, (mais son sourire était triste), c'est dommage que tu me gâtes le : Soyoïis amis, et que la fin de ton conte ne vaille pas le commencement. Ça commençait bien, ça finit mal! Merci, pour les beaux modèles que tu m'annonces, et foin de l'abîme ! et d'ailleurs, si j'en crois ton discours, nous serons là en grande et belle compagnie... Allons î vogue la galère, et, à ton tour, M. de Guys.

Le jeune homme, interpellé par Greuze, obéit tout de suite ; et tendant à la vieille sa main dégantée, il attendit son arrêt dans celte attitude inquiète d'un amoureux sans espoir, qui espère, à chaque bruit qu'il entend, que la personne aimée arrive. Allons, lui dit-il, c'est moi! me voilà! je suis à vous!

C'était beau à voir (pour le peintre qui n'en perdit rien ), la belle main de ce jeune homme touchant à regret celte main ridée qui lui ser-

vait de repoussoir. Évidemment, la vie et la jeunesse éclataient en toutes ces lignes d'une harmonie et d'un agencement, dignes des plus heureux présages, à la guerre et en amour ! C'était bien la main faite pour tenir une épée, et c'était bien la main faite pour s'emparer doucement d'une main adorée où l'àme elle-même a passé! Comme c'est .difficile, à tout prendre, et comme il faut être un grand sorcier pour lire à livre ouvert dans ces belles mains de la poésie, de la force et de la santé!

La vieille au regard sympathique auraitpulire en un clin d'œil ce qui était écrit dans ce réseau de veines, colorées de tous les feux du soleil levant; mais on voyait que cette étude lui semblait douce etcharmante, et que ses deuxyeux, habitués à toutes sortes d"horribles spectacles, se reposaient doucement sur cette main ouverte à toutes les générosités de la vie, à toutes les ardeurs de la jeunesse et de l'espoir.

— Ah! jeune homme, dit-elle enfin, vous étiez né pour être un grand capitaine et pour être un prince du sang! Vous avez la main qui gagne des batailles et qui soumet toutes les beautés. Ici la vie et la force... Et pour peu que cette ligne imperceptible qui traverse, en les croisant, ces grandes chances de bonheur, s'arrête à temps,

VOUS serez quelque jour un vrai prince ! II y a dans voire main une étoile, il y a sur voire front un diadème ! 11 y a dans votre cœur une fleur, la fleur de la royauté de la France î Heureuse la main qui touchera la vôtre, monseigneur!

— Bravo! la sorcière , cria Greuze, qui déjà traçait à la hâte un profil de celle vieille, éperdue en sa contemplation, voilà ce qui s'appelle un beau sort! Voilà ce qui s'appelle parler, et si lu m'avais dit la moitié de ce que lu viens de dire à ce jeune soldat, sur mon Dieu, je l'aurais embrassée, et... Mais, juste ciel! le voilà qui lui saule au cou! 0 fortune! ô miracle! ô monseigneur! quel mystère a glissé à votre oreille cette vieille femme pour que vous l'embrassiez ainsi?

Et, véritablement, M. de Guys avait embrassé la vieille femme, et sans prendre congé de son ami Greuze, il parlait heureux comme un roi, léger comme un fou !

Ce que la vieille avait dit à l'oreille de M. de Guys? Elle lui avait dit ceci, tout bas (outrepassant quelque peu ses pouvoirs, car enfin la sorcière n'était pas une sorcière) :

« Jeune homme, une dame, la plus belle dame de France, vous attend dans telle maison du Marais. . . ce soir, à huit heures. Soyez discret, soyez heureux !

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