CE QU IL FAUT PENSER DES BONNES FORTUNES DE RÉTIF DE LA BRETONNE
Je serais bien fâché contre celui qui la raconte, si cette histoire vous paraissait même étrange, et que fauteur se vît accusé d'avoir entremêlé , dans une proportion indiscrète, la fantaisie et l'impossible, la bergerie et la terreur. Ce mélange, qui vous déplaît peut-être, est tout entier dans le siècle dont nous parlons; les idylles de M. le chevalier de Florian sont les cousines germaines des contes nouveaux de M. l'abbé de Grécourt; Candide est le voisin du Petit Carême; sont imprimées sur le même papier el par les mêmes caractères , l'encyclo-
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pédie cl le Catéchisme. En ce temps d'expérience et de révolte, il existe un homme qui écrit, en se jouant, la fameuse Lettre sur les avrnf/fcs , pendant qu'un terrible prédicateur de Versailles prépare, au milieu des foudres el des éclairs, le fameux el terrible sermon : Encore quarante jours etNinivc sera détruite! C'est un monde qui s'achève au milieu des foudres el des éclairs, en plein contraste, entre les serpents el les fleurs, dans tout ce que le vice a d'épouvantable, dans tout ce que la vertu a de charmant.
Jamais l'intelligence humaine, poussée à son degré le plus extrême, n'a produit plus de choses étonnantes el considérables, el qui oserait fouiller, jusqu'au fond de ce grand abîme, y trouverait une profusion insensée de fange el de pierres précieuses, de gravier el de diamants. Ce qui ajoute aussi à l'intérêt des histoires de ce temps-là, el ce qui nous y ramène sans cesse el sans fin les uns el les autres, c'est la conscience où nous sommes que bientôt, demain sans doute, el ce soir peutêtre, celle élégante société \a tomber sous la grande révolution qui s'avance, el que ces hommes et ces femmes, derniers héritiers du monde féodal , vont être foulés aux pieds de ce peuple émancipé qui les regarde agir, qui les écoule parler, el qui, depuis tant de siècles, ne
comprend rien à leur langage et rien à leurs actions. C'est surtout pour cette époque flottante entre 1745 et i789, que le mot impossible est un mot rayé de l'esprit humain, et ce serait miracle d'y rencontrer un brave homme qui s'étonnerait de quelque chose.
Enfin songez donc que le dernier livre que ces hommes sans peur et ces femmes sans prévoyance ont dévoré, une heure avant l'heure de l'échafaud, s'appelait les Liaisons dcaujercuses l Pendant qu'ils s'enivraient, ces esprits pervertis, plus que pervers, du spectacle immonde et des crimes de la marquise de Yerteuil, ils n^entendaient pas, dans le lointain, le glas funèbre de leur agonie; ils ne voyaient pas le flot qui monte et qui monte encore, engloutissant aujourd'hui le trône du roi, le lendemain le temple du Dieu, emportant, dans la même tempête, le berceau de l'enfant et les tombeaux des morts.
A la même heure où se passe notre histoire, il y avait, dans les fanges parisiennes, un poète de carrefour, un romancier du ruisseau, un Voltaire de la borne, appelé Rélif de la Bretonne, un des plus terribles niveleurs que l'esprit français ail rencontrés en son chemin; ce brave et galant homme, en fin de compte, était
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une espèce de Diogène emphatique et bavard,
qui prenait pour des réalités les tristes vapeurs
de son cerveau; dans le patois des halles et
dans l'éloquence avinée des crocheteurs , il
racontait mille aventures dont il était le digne
héros.
Entre autres histoires, il assistait, dit-il, au Luxembourg, à je ne sais quelle fête nocturne, où des princesses le prirent par la main et l'entraînèrent dans les bosquets; et là il joua, dit-il encore, et croyez-le, trois ou quatre fois le chaste rôle du triste Jose|)h, à telle enseigne qu'il eût laissé quatre manteaux sous les charmilles du Luxembourg; mais le pauvre diable n'avait pas de manteau.
Une autre fois, dit-il, comme il se promenait dans les fanges de la Cilé, heureux comme le poisson dans l'eau, une femme accorle et masquée passe devant lui, en relevant son jupon brodé à jour, et le voilà (c'était bien ce que voulait la belle dame) qui se met à la suivre. 0 miracle î cette femme le conduit dans une alcôve enchantée, et là-dessus notre homme discret tire un voile pudique... Vingt ans après, dit-il encore, comme il était, charge d'années et de besace, assis sur les marches du Ponl-Xeuf, cherchant un conte à écrire pour avoir de quoi
souper le soir, il vit passer, dans un équipage splendide, celte grande dame à laquelle il avait appartenu, et; assise à côté de sa mère, une fille admirable qui ressemblait justement à l'auteur des Conlemporaines, du Pied Je Fanchette, de la Paysanne pervertie et du Paysan perverti. 0 miracle ! c'était lui-même, à dix-huit ans, sous les traits gracieux de celte adorable jeune fille, entourée de toutes les splendeurs d'une grande fortune et d'un grand nom.
0 misère! ô honte, que de pareilles histoires aient été racontées par de pareils inventeurs! 0 misère encore, que de pareilles histoires aient été répétées par d'honnêtes gens qui cherchent à tout prix l'inconnu, l'effet et l'impossible! Et savez-vous de qui voulait parier, en ce moment de vanterie et d'obscénités, le sieur Rétif de la Bretonne? Il donnait à entendre que l'héroïne de celte nuit perverse n'était autre que madame d'Egmont?