‹ La comtesse d'EgmontChapitre 28 sur 35 · LE VERSAILLES DE MADAME DU BARRY · texte numérisé non relu

LE VERSAILLES DE MADAME DU BARRY

Venez donc avec nous (vos peines ne seront pas perdues) dans ce palais de Versailles, à la cour du vieux roi Louis XV, un jour de grande réception et de grands appartements. Tout ce qu'on raconte des gloires, des majestés, des grandeurs, toute riiistoire passée et tout le poëme des jardins d'Armide, en un mot, rien de ce qui brille aujourd'hui et de ce qui brillait jadis, ne peut donner une idée approchante de ce Versailles à son apogée, à son déclin, dont un abîme nous sépare. 0 ruine, sur laquelle une révolution a pesé de tout son poids; palais de Louis XIV, qui avez contenu les deux plus grands siècles

(le noire liisloire, jardins où chaque pas élail une trace poétique ou guerrière... on eût dit que la fée avait enfanté ces merveilles, presque divines, d'un coup de sa baguette d'or, et que, s'étant repentie de son œuvre, elle l'avait remportée en un pli de son manteau.

Ce doit être, en effet, une étrange contemplation , cette royauté française qui s'éteint dans sa pourpre, comme le soleil au déclin du jour; tout semble encore impérissable, et cependant, du faîte à la base, la ruine est imminente ; au milieu des apothéoses et des cantiques, vous entendez, dans le lointain, les premiers murmures d'un immense De profiDidis .' On obéit encore, ou pour mieux dire, jamais Tobéissance n'a été si complète, jamais l'adoration plus humble et l'admiration plus fanatique. Eh bien, prenez-y garde, vous avez, sous les yeux, des fantômes qui s'agitent dans un monceau de nuages. Cette royauté française, que le monde admire à genoux, elle est semblable à ce Florentin, à ce damné du Dante; l'âme du Florentin est dans les flammes, pendant que son corps est resté dans Florence, avec toutes les apparences de la vie. Ainsi, dans le Versailles de madame du Barry, la royauté est morte, ou du moins elle se meurt dans les fêtes, dans les plaisirs , dans les licences , dans

les chansons, dans tous les abus de la fortune, du vice et de la toute-puissance. Elle expire étendue sur les roses; inintelligente autant qu'avilie, elle ne comprend pas que la vapeur enivrante monte à son cerveau comme un poison ; elle a déjà un pied dans l'abîme, elle ne se doute pas de l'abîme; à sa plaie il y a la gangrène, elle ne se doute pas qu'elle est blessée!

0 fêles éternelles, le premier vent d'orage vous aura bien vite emportées! 0 murailles chargées d'emblèmes , où l'épée et le sceptre, la houlette et l'éventail se croisent, à l'abri d'une couronne fermée, entre les lauriers et les lys, le doigt vengeur, le doigt invisible, écrit déjà sur vos parvis dorés les paroles sacramentelles du dernier festin de Ballhasar !

Allons cependant, hommes et femmes de Versailles, contempler jusqu'à la fin celte étoile; allons, gens de Paris, allons saluer le roi, noire seigneur et maîlre, en allendanl que le ver s'empare de ce cadavre anéanti.

C'était, en effet, une des grandes fêtes de Paris, d'assister, de temps à autre, au grand couvert de Sa Majesté, et il n'était bourgeois de la Cité, ou prestolet de la province, qui ne s'accordât à lui-même ce grand spectacle, au

moins une fois dans sa vie. On partait de Paris dès le malin ; on arrivait à Versailles en toute hâte, dans toutes sortes de véhicules ; on était reçu au château de ces sultans d'Asie, par un homme en grande livrée, et quand enfin l'heure avait sonné du défilé public, on passait, à pas comptés, dans la salle où mangeait le roi tout seul ; puis, le repas à peine achevé, on se précipitait aux regrats du palais, et l'on se disputait les restes de la table royale, chacun plongeant sa main affamée dans ces plats d'or que Sa Majesté avait à peine regardés d'un regard rassasié et dédaigneux; comme aussi c'était l'usage, à certains jours marqués dans le calendrier de Versailles, que les ducs et pairs, et, en un mot, toute la cour, se portassent en foule au grand couvert; là chacun faisait sa cour au monarque, et c'était à qui mériterait le mieux une parole, un geste, un signe, un sourire, un regard.

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