‹ La comtesse d'EgmontChapitre 29 sur 35 · LE GRAND COUVERT DU ROI LOUIS XV · texte numérisé non relu

LE GRAND COUVERT DU ROI LOUIS XV

Ce jour-là madame d'Egmont avait été menée à Versailles par M. le duc de Richelieu , sou père. Jamais peut-être la comtesse n'avait été plus belle, plus brillante et mieux parée. Elle portait un grand habit de satin semé de fleurs, tout garni de broderies en perles; sur toute sa personne, à son cou, à ses bras, à ses mains, sur son front élincelaient les diamants de sa maison ; et vous jugez si elle était belle î Dans cet appareil et dans cette beauté madame d'Egmont alla s'asseoir au grand couvert du roi, à la tète des femmes titrées, comme c'était son droit. Il y avait à ce grand couvert toute la noblesse

(le France : duchesses, grandes d'Espagne; les feninies des maréchaux de France , et les dames du palais ; tous ceux qui avaient les honneurs du Louvre et qui étaient cousins du roi. En un mot, c'était ce que les courtisans appelaient une qrosse cour.

Au milieu de cette cour vous pouviez reconnaître, aux derniers vestiges de celte beauté perverse, aux vieux restes de cet esprit perverti, à la langueur de ce regard éteint, à la tristesse répandue sur toute celte personne anéantie et misérable, ce prince malheureux, ce roi fainéant, perdu dans le Parc-aux-cerfs , dont on a dit tant de vérités et tant de fables , également destiné à l'apothéose et aux gémonies, Sa Majesté le roi Louis XV en personne. Un roi si charmant et si souillé, que Thistoire elle-même, dans ses plus grandes et plus téméraires habilelés, ne pourra jamais concilier ces adorations et ces immondices , ces élégances et ces infamies ; tant d'éclat dans ce bourbier , tant d'esprit dans ces turpitudes, toute cette intelligence au milieu de cette misère et de cet abandon.

Ce malheureux prince que la prospérité avait anéanti, que la fortune avait brisé, qui élail né rassasié de toutes choses, et que la volupté enveloppait d'un linceul, était passé, avant de mou-

rir, à l'état de problème, de cnriosité, de mystère, etqui l'eût voulu deviner, tel qu'il était, dans celte honte impuissante et dans ce vice implacable, eût tenté une chose impossible. Ce n'était pas un vieillard, ce n'était pas un cadavre, c'était une chose sans nom, qui mettait sur son front une couronne, et qui se montrait, de temps à autre, à son peuple abasourdi, afin que la voix glapissante du meneur de funérailles nese mît pas à crier soudain : Le roi est mort. En un mot, pour en finir avec cette image digne de l'Apocalypse, les hommes intelligents, qui comprenaient que la fin était proche, et qu'une royauté ainsi faite ne pouvait pas durer, se hâtaient afin d'en contempler les derniers débris, chacun voulant conserver un souvenir de cette fumée, un bruit de cet écho, un reflet de cette lueur.

Et comme, à cette heure suprême de la monarchie, il était facile de voir et de comprendre que ce règne était le dernier règne, et que cette maison de Bourbon : a qui n'avait pas son égale sous le soleil » s'en allait croulante de toutes parts, l'empressement de ce peuple avide et curieux n'avait jamais été plus grand autour du fantôme; ils venaient tous, les uns et les autres, à cette curée; il leur semblait vraiment qu'au delà de cette ombre et de cette nuit.

une aurore allait paraître, mais savaient-ils en effet que cette aurore dût être Taurore même de la philosophie et de la liberté?

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