AUTOUR DU ROI
Cependant, le roi est assis à son grand couvert ; seul il a la lêle nue, et chacun des seigneurs qui l'entourent porte son chapeau sur sa tête. Le grand maître, le grand échanson, toute la bouclic est à son poste; pendant que le dîner passe, porté dans des corbeilles par des pages, les gardes du corps frappent le parquet de leurs talons sonores, et portent les armes au dîner de Sa Majesté. Sur une estrade, les vingt-quatre violons du roi font entendre une symphonie héroïque ; le même orchestre jouera la même symphonie au chevet de Louis XV expirant. Dans la cour de marbre, les clairons, les trom-
pelles et les lambours donnenl une aubade à Sa Majeslé; dans les jardins, les eaux s'élancenî, pareilles à des fleuves qui lonibent, s'élèvent et retombent en frémissant de joie cl d'orgueil.
Cependant le roi, assis dans son fauteuil à bras, apparaît immobile, ennuyé, fatigué, blasé; de cliaque côté de Sa Majesté se tiennent les dames de la cour, les femmes qualiûées assises sur un tabouret, les autres debout à côté des borames debout, épées, bâtons, cordons bleus, cordons rouges, jarretières, toisons d'or, toutes les couleurs, tous les plumets, tous les blasons, toutes les fortunes. Non loin du roi, une femme excessivement parée, accorte et leste à Tavenant, en grand habit jonquille brodé d'or, la mouche à la joue et le sourire à la lèvre, le regard provoquant, la dent aiguisée et la main prompte, joue avec son éventail, tout chargé des parfums d'Orient et des images galantes de Walteau. Cette femme effrontée, et charmante à Tavenant, semble ici chez elle, elle est mieux que le roi, elle est la maîtresse ; du coin de l'œil elle regarde tantôt le roi, tantôt quelque jeune capitaine qui rougit à la voir; évidemment voilà une créature habile à jouer de la prunelle el du sourire; elle remplace la politesse par le sans-
gêne , et l'élégance par la bonne humeur ; cette beauté insolente, hardie et câline comme Vénus elle-même, remplit de son bruit, de son rire et de ses senteurs toute cette assemblée, où l'on voit facilement qu'elle seule elle n'obéit pas à l'étiquette, à la règle, à l'ordre absolu.
Ah ! grisette sans honte et sans vergogne, tu foulais d'un pied léger la majesté de deux grands siècles ; de temps à autre le roi regardait cette femme avec une tendresse languissante, et son air ennuyé semblait lui dire : « Allons, ma belle, encore un moment ; laisse-moi goûter de ces plats qu'on apporte et qu'on remporte ; l'étiquette nous défend de dîner à la même table , mais nous avons , là-bas , dans les petits appartements, à votre ombre, ô profane, ô ma maîtresse, un souper fin qui nous attend; encore un instant, et nous allons rire et boire ensemble, a tire-larigot! et après nous le déluge, ô mon amour î »
Dans cette foule, madame d'Egmont attirait tous les regards par son imposante beauté ; elle était certainement la reine de cette réunion, et sitôt qu'elle tournait les yeux vers madame du Barry, la favorite évidemment se sentait mal à l'aise ; soudain le rire s'arrêtait dans son geste et l'insolence dans ses yeux.
Le public, admis au dîner du roi, entrait par une porte et sortait par une autre porte, décrivant, dans sa marche liàtée, un quart de cercle autour du grand couvert. A peine si quelqu'un dans celte foule osait regarder en face le fantôme de la monarchie, assis à cette table où il buvait la honte, où il dévorait ses ennuis; on passait... tout était dit.