‹ La comtesse d'EgmontChapitre 31 sur 35 · M. DF. GUYS, LE ROI ET MADAME D EGMONT · texte numérisé non relu

M. DF. GUYS, LE ROI ET MADAME D EGMONT

Tout à coup le mouvement régulier de cette foule, qui s'écoulait en silence devant Sa Majesté, s'arrête, et soudain une légère rumeur, que retient le respect, se fait entendre. Au même instant, les regards qui étaient tournés vers le roi se portent sur un beau jeune homme qui s'était arrêté au beau milieu de la table carrée, et que nulle force humaine n'eût poussé en avant. Il était là, immobile, hors de lui, sans mouvement et sans voix, les yeux fixés sur madame d'Egmont; on eût dit que ce jeune homme se trouvait, lui aussi, en présence d'un fantôme, d'une apparition. Mais l'extase de son visage disait assez que c'était une vision du para-

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dis, et non une évocalion de l'enfer qui le clouait au plancher. En vain la voix des huissiers de la verge noire se faisait entendre : « Marchez, messieurs, y> rien n'avançait. A la Gn le roi luimême, voyant que madame du Barry portait ses yeux vers le groupe arrêté, fît comme elle, et il vit en effet ce jeune soldat aux gardes, M. de Guys, car c'était lui qui contemplait, dans un muet enchantement, la grâce et la heauté de madame d'Egmont. Il y eut même le moment où ce jeune homme allait parler, mais il fut arraché violemment à son extase par deux gardes de la manche, et bientôt on n'entendit que le bruit de ses pas dans la longue galerie. En même temps, madame d'Egmont poussa un grand cri de désespoir.

Et cependant la pauvre femme ne comprenait pas qu'elle était perdue, elle oubliait que tout ce monde la regardait, et que déjà un chuchotement énorme recommençait parmi les courtisans, si habiles à tout saisir, à tout comprendre, et qui d'un mot, d'un sourire, d'un regard, d'un coup d'épaule, auraient déshonoré, en un clin d'œil, pour amuser un instant le roi leur maître, les plus honnêtes femmes de la monarchie, et les enfants de leurs petits-enfants.

Il était facile en effet de deviner les résultats de

celte aventure, aussilùl qu'elle aurait passé par les commentaires charitables de ces messieurs et de ces dames : Comment donc î madame la comtesse d'Egmont, la vertu même, une dame sérieuse s'il en fut, et connue par l'austérité de ses mœurs..., une femme qui n'a rien pardonné à personne, et qui n'a jamais voulu saluer madame du Barry, elle s'évanouit à Notre-Dame, un jour de grand'messe, parce qu'elle a vu un jeune garde attaché au cénotaphe de la reine d'Espagne; et voici maintenant, voici le jeune homme, à son tour, le même jeune homme, vous l'avez reconnu, duchesse ! qui fait un grand scandale au grand couvert du roi, parce qu'il aura reconnu... ou retrouvé madame la comtesse d'Egmont!

Et les commentaires, et les suppositions, et les noiivol/cs à la main, ces œuvres de bandits, et déjà les sourires, les explications, les allusions, les regards... Heureusement que le roi Louis XV vint en aide à celte infortunée. Il était très-habile en toutes les choses de l'amour. Il en avait fait l'occupation de toute sa vie, il en savait tous les mystères, et bien qu'il imaginât, lui aussi, que madame d'Egmont n'était peut-être pas aussi innocente que le disait son pur visage, il lui vint en aide :

— Allons, dit-il, c'est votre faute à vous toutes, mesdames, si ce jeune homme a été changé en statue, et je ne veux pas qu'il soit châtié, parce qu'il aura passé sous le feu de vos beaux yeux.

Puis s'adressant à l'exempt de ses gardes :

— Charost, dit-il, que Ton relâche ce jeune garde, et qu'il aille en paix. Je ne veux pas qu'il porte plus longtemps la peine de son admiration.

Au même instant le roi se lève, il salue, et se retire , laissant là enfin son sceptre, sa couronne, sa gloire, et sa majesté et toute celte pompe qui lui pèse. Roi perdu, Majesté anéantie, il n'a pas touché à un seul des plats qui lui ont été présentés en si grand apparat, au bruit de tant de fanfares; il n'a pas goûté à un seul de ces vins généreux que son échanson a essayés avant lui; il ne sait pas manger quand on le regarde, il déteste l'appareil et le grand jour. Il faut à ce roi, blasé sur sa propre majesté, non pas la liberté, mais la licence, non pas le demi-jour, mais les ténèbres. Tu as bien raison de te cacher ainsi, Majesté de plâtre et de hasard. Cache-toi, au milieu de tes courtisans, de tes roués, des flatteurs de ta passion, et des amis de ton vice. Cache-toi au milieu de ces roses

souillées dont l'épine même est arrachée, et vautre-toi sur ces fleurs déshonorées et déshonnèles où pas un pli ne gênera ton sommeil! Et cependant, autour de la Bastille croulante, passe, en grondant tout bas, le grand peuple qui rêve, et qui appelle, en priant, la sainte liberté !

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