L HERMINE
La jeune el charmante femme qui est songeante, en ce moment, dans le riche oratoire de l'hôtel de Richelieu, appartient aux deux plus grandes familles que la noblesse antique et la noblesse moderne aient élevées dans l'histoire ancienne et dans l'histoire moderne : aujourd'hui sur les marches du trône, et le lendemain au sommet de l'échafaud !
Celte jeune femme, entourée au plus haut degré de force, de gloire et de puissance, était, à l'heure où nous sommes, le plus rare ornement et le plus exquis de la cour de Versailles. Sa beauté égalait sa grandeur; sa bonne re-
nommée égalait sa vertu. Elle traversait, la lêle haute, et sans se douter des boues qu'elle louchait du pied, ce siècle misérable, où toutes choses se façonnaient à l'image d'un roi souillé de tous les vices, le père et le fauteur de toute corruption. Cette jeune femme les vieillards l'appelaient : V Hermine, et souriaient à cette image florissante de leurs beaux jours. Si jeune encore, elle était sérieuse, elle aimait la solitude, elle cherchait le silence, elle avait, sur elle-même, des retours, inexplicables dans une femme de vingt-cinq ans. Elle était loyale, elle était fière, elle était cachée, et quand elle daignait se montrer à son peuple^ on eût dit une reine, à la voir.
Une reine , en effet , et digne même , par le sang de ses veines, de porter la couronne fermée. Elle tenait, par la suite auguste de ses aïeux maternels, à cette illustre famille des princes Lorrains, dont la reine Marie de Médicis disait souvent : « Tous les autres princes sonl pry pie j auprès de. ces princes Lorrains! » Race illustre entre toutes les familles sorties du sang royal. Ce bonhomme de roi que l'on appelait Louis le Béhonnaire, lorsqu'il divisait son royaume chancelant, entre ses quatre fils : Charles le Chauve^ Louis ie Pieiix^ Charles et
Lothaire, avait laissé à Lolliaire une belle part de son royaume entre la Moselle et la Meuse, campagnes fertiles en blés, coteaux couverts de vignobles, montagnes remplies de fer, de cuivre et d'argent, et tant de belles villes, Nancy, Metz, Toul, Verdun, Ponl-à -Mousson, Mirecourt, Bar-le-Duc, que la prise de Munster donna une seconde fois à la France.
De ces domaines, agrandis par tant de trahisons, tant de négociations, tant de batailles, de grandes forces étaient sorties ^ une histoire entière; et maintenant, après tant de siècles, remplis de ces gloires sauvages et de ces grandeurs sanglantes, après tant et tant de révoltes, de meurtres, d'ambitions et de vengeances, il arrive soudain que l'histoire de ces princes, voisins du trône, s'arrête à cette jeune femme, au fond de ce petit appartement où pas un bruit ne la pouvait distraire de ses contemplations.