LA DERNIERE FILLE DES GUISE
A quoi elle songe^ et pourquoi elle est rêveuse? Essayez de savoir pourquoi l'oiseau chante au sommet du vieil orme, et pourquoi l'eau se plaint dans son lit de cailloux! Essayez de soulever le voile qui recouvre Fétoile, et de traduire le silence au fond des bois! Elle songe aux mondes qui sont au delà de Versailles î Elle rêve, hélas ! qu'elle est libre, et que soudain tous ces liens, qui la retiennent ici-bas dans la contrainte et dans l'étiquette de sa maison, 'se brisent par une force irrésistible.
— Ah ! Dieu du ciel ! soyez béni , soyez loué! je ne suis plus une princesse, je ne
suis plus qu'une jeune femme obéissant aux volontés de son cœur. Quelle fête, ô ciel ! si véritablement j'étais une fille des champs, errante à plaisir, loin, bien loin de tant de soldats et de capitaines qui n'ont plus que moi pour tenir du fond de leur tombe, à la terre des vivants!...
Voilà à quoi elle songeait, la dernière fille des Guise. En effet, ô vanité des grandeurs de ce bas monde î ils n'étaient plus représentés que par cette frêle et blanche créature, tous ces Guise qui avaient été si longtemps le trouble, l'espérance et l'orgueil de cette nation Capétienne! Ils n'avaient plus que celte enfant qui les fît vivre encore , ces superbes, ces terribles, ces lions, ces cardinaux, ces capitaines, ces halafrès! Ils n'étaient plus que cette ombre, au fond de cette retraite silencieuse, ces marquis de Lorraine, ces ducs de Bavière, ces comtes de Yaudemont, ces Joinville, alliés à toutes les gloires, voisins de toutes les couronnes, habiles à toutes les grandeurs !
Que de batailles, grandsdieux ! que d'alliances formidables, et que de nobles parcelles du sol français noblement conquises, pour en arriver à cette jeune femme pareille à la fée du printemps! Qu'êtesvous devenus, ô duchés : Harcourt, Aumale, Elbœuf, Alençon, Auvergne? Et quand ces Guise
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allaient au dehors, ils allaient, en vainqueurs, à Naples, en Danemark, en Bavière, en Angleterre, en Ecosse (hélas! elle appartenait aux Guise celte reine d'Angleterre et d Ecosse, Marie Stuart qui pleure comme une femme, et qui meurt comme un héros). Comptez aussi les alliances royales contractées par les princes de la maison de Guise, les derniers habitants du château d'Eu ! Comptez que de princesses ils ont épousées qui étaient assises sur le trône de France, et que de fois leurs cadets, ou même leurs bâtards ont porté la pourpre romaine ! Ils ont porté la toison d'or; ils ont porté la jarretière ; ils ont appartenu à toutes les grandesses ; ils ont tenu l'épée à toutes les batailles; ils ont même touché au sceptre, et la royauté française, poussée en ses derniers retranchements, a appelé le poignard à son aide pour se délivrer de ces grands vassaux qui la gênaient... Ils m.archaient en avant des pairies, immédiatement après les princes du sang.
Ils ont été tout ce qu'on pouvait être, quand on n'était pas le roi de France : ils ont été connétables, grands amiraux de France, commandeurs de Tordre de Malte, ducs et pairs, maréchaux et cardinaux, gouverneurs des plus belles provinces, princes du Saint-Em-
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pire, princes souverains et grands maîtres, et grands veneurs, abbés commendalaires, en un root toutes les charges, toutes les dignités, tous les emplois!
Quant aux princesses de Guise, elles ont eu, plus encore que les princes leurs cousins, leur part et leur bonne part dans ces grandeurs et dans ces fables. Elles ont porté sans pâlir la double couronne. Elles ont tenu à l'empire ; elles ont tenu à la royauté. Une princesse de Guise était grande-ducbesse de Toscane, une autre était abbesse de Remiremont, et, dans la majesté et dans la misère extrême, elles ont montré toujours de quelle race elles étaient sorties. Et de même que la race Capétienne s'était divisée en plusieurs royaumes, les Guise se divisèrent en plusieurs branches quasi royales : la branche des ducs de Mercœur, la branche des dues de Guise et de Clievreuse, la branche des ducs de Mayenne, celle des princes d'Elbœuf et celle des comtes d'Harcourl , des comtes de Lillebonne, des comtes d'Armagnac, des comtes de Marsan... toute une histoire!