‹ La comtesse d'EgmontChapitre 7 sur 35 · CARACTÈRE LT PORTRAIT DU DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

CARACTÈRE LT PORTRAIT DU DUC DE RICHELIEU

Peul-èlre il m'est permis de tracer ici, dans le vif s'il est possible, et sans obéir à la fantaisie, une image de ce fameux duc de Richelieu dont on dit tant de fables. L'image aujourd'hui s'efface, elle a été cependant le portrait même du xviiie siècle, et c'est pourquoi je ne serais pas fâché de la raviver et de la rajeunir; tant les fantômes passent vite, et tant le caprice est peu durable, même le caprice de l'histoire! Ainsi pendant que l'image, vraiment illustre, et que le portrait, vraiment historique, vont sans cesse et sans fin s'agrandissant toujours, la fantaisie, à peine arrivée à son apogée, est emportée avec

22 LA CO^JTESSE D EGMOXT.

les heures. Le temps donne au marbre le poli et la durée du bronze ; il donne au bronze la couleur du granit; au contraire, il efface, d'un souffle, le frais pastel. Ton image, ô frivole beauté, est tout au plus un déjeuner de soleil !

Mais quoi! il n'est pas facile à faire, le portrait de M. le maréchal duc de Richelieu î Latour luimême (le peintre de madame de Porapadour), Latour. qui les a fixés sur sa toile d'une heure ces papillons en bonne fortune, il a tenté cette œuvre futile, il y a perdu son plus frais ramage... un souffle du mois d'avril remporta ce grand maréchal de France aux pays des chimères, sa vraie patrie!

Enfant, M. le duc de Richelieu avait été élevé sur le giron des princesses de Louis XIV vieillissant : il avait vu se coucher le grand soleil qui avait été si longtemps une des clartés de ce bas monde. Il avait entendu, jeune homme à peine formé, les premiers doutes et les premiers rires du siècle qui allait appartenir à Voltaire, et comme il y avait en lui tout ce qui fait les beaux esprits, les vaillants capitaines, les amoureux sans pitié, les grands seigneurs sans trêve ni merci, passions d'une heure, héroïsme d'un jour... toutes les lâchetés aimables du courtisan, toutes les perfidies permises du diplo-

LA COMTESSE d'eGMOXT. !23

raale, il était monté à une hauteur fabuleuse dans l'admiration, dans l'estime, et dans le mépris de ce peuple ami des éblouissements, heureux quand on l'élonne, heureux quand il admire, heureux même quand il a peur : haine, amour, répugnance, enthousiasme, il excitait à un degré incroyable ces sentiments si divers, et rien ne plaisait davantage, en fin de compte, à son égoïsme, à son orgueil, à sa vanité.

Voilà l'homme! Et maintenant quelle tâche ingrate de tirer du néant cette grêle poussière ! Où le prendre, à quoi le reconnaître, cet aventurier de la toute-puissance, ce paladin de coulisse et ce Charlemagne de boudoir? Par quel appât l'attirer à notre ombre, afin d'amuser quelque frivole lecteur, ce grand seigneur dédaigneux, ce vert-galanl habitué, de si bonne heure, à toutes les gâteries de la fortune insolente? Enfin quelle séduction opposer à ce lionceau qui foulait, à douze ans, les gazons de Marly, tenu en laisse par madame la duchesse de Bourgogne, à la façon d'un petit chien espiègle et joyeux qu'on ne veut pas lâcher sur les platesbandes?

Cet homme a réuni, en sa personne perverse et charmante, tous les contrastes. A tous les vices de la femme galante, il alliait les

grâces du galant homme; à l'insolence il unissait la gaieté ; à la colère il ajoutait le charme ; il était fier et superbe envers tous... envers son maître il était abject. Général d'armée, il se battait poudré, à la bergamote un jour de bataille, à l'iris un jour d'assaut. Chaque matin son valet de chambre lui donnait en même temps son épée et son flacon, sa carte militaire et les billets de ses maîtresses. C'était un bel esprit qui lisait Virgile et qui ne savait pas l'orthographe ; un amoureux qui diffamait ses amours. A seize ans, ce favori du vieux roi Louis XIV, ce jouet blond de madame de Maintenon, couchait déjà à la Bastille, où il préparait le logis de Voltaire.

A la seule nouvelle du jeune Richelieu captif, les princesses du sang royal ont versé des larmes; les plus belles dames se sont émues; au pied de la Bastille, c'était la mode, à midi, parmi les plus belles, de venir contempler ce beau jeune gentilhomme, enfermé la pour de si charmantes fredaines. Bientôt le voilà libre, il va se battre. Il était le joyeux aide de camp du sérieux maréchal de Villars, à la bataille de Denain, à l'heure solennelle et terrible où la France était en doute, ô misère ! de son roi et de sa fortune î Même ce fut ce beau jeune honime que le maréchal de

Villars envoya porter au roi son maître la grande et fière nouvelle de celte bataille gagnée. Il n'était pas fâché, le vieux capitaine, de donner à sa victoire cette apparence juvénile, et de parer sa gloire des vingt ans de ce muguet !

Ainsi tout le servit, tout l'agrandit, tout lui fut un piédestal. Il animait, de son regard d'espiègle et de héros, ce sombre Versailles; il rapportait le sourire à ces lieux moroses; il était le printemps de celte longue fin d'un règne qui avait commencé par être éclatant comme le soleil.

El maintenant (car depuis 1717, le jour où mourut le Roi î le temps avait marché), et maintenant ce premier des seigneurs, ce favori de son maître, et ce favori de la gloire, ambassadeur, général, duc et pair, maréchal de France, premier gentilhomme de la chambre, et même, à ses moments perdus, directeur de l'Académie française, où il tenait une place énorme, à côté des plus grands esprits français, entre Fontenelle et Montesquieu , maintenant que tout lui obéit, que tout lui sourit et le chante et le célèbre, et que son nom retentit, glorieux, du lac de Genève au parlement de Paris, de Versailles à Ferney, de Berlin à Saint-Pétersbourg, maintenant qu'il vient de conclure, à la façon d'un héros, cette biographie commencée à la

façon d'un beau page, il n'est plus sensible en fait de gloire, en fait de fortune et d'amour, qu'aux émotions de la jeune femme que vous voyez d'ici, avec l'œil de votre esprit ^ !

' Deux précieux volumes manuscrits et compléleraent inédits, contenant les lettres d'amour da duc de Richelieu et appartenant à la plus riche collection d'autographes de ce temps, celle de M. Feuillet de Conches, seront publiés dans la collection Hetzel et Lecou, par les soins de M. Feuillet de Conches luimême.

{Note de V éditeur.)

Celle jeune femme était en effet la fille unique de M. le maréchal duc de Richelieu, l'enfant chéri de ses amours et de ses préférences, l'enfant de la dernière fille des Guise et des princes de Lorraine. Cette jeune femme enchantée et perdue en ses contemplations, elle représentait pour M. le maréchal duc de Richelieu, la dernière héritière du sang impérial, le dernier rejeton d'une femme adorée. Hélas! cette seconde duchesse de Richelieu, tant regrettée et tant pleurée, elle était morte à trente ans,

en donnant le jour à la jeune femme que voici,

madame la comtesse d'Egmont ^

1 Voltaire a raconté qu'il avait marié lui-inérHe madoiuoiselle de Guise à M. le maréchal iluc de Richelieu. « J'avais rnis dans ma tète, il y a longtemps, de « marier M. le duc de Richelieu à mademoiselle de •• Guise. » Et voici les vers charmants qu'il a faits, à propos de ce mariage, huit jours aj)rcs les noces :

Un prêtre, un oui, trois mots latins,.

A jamais fixent vos destins,

Et le célébrant d'un village

Dans la chapelle de Montjeu,

Très-chrétiennement vous engage

A ce Richelieu, le volage

Qui va jurer, par ce saint nœud,

D'être toujours fiJèle et sage.

Nous nous en défions un peu;

Et vos grands yeux noirs, pleins de feu,

Nous rassurent bien davantage

Que les serments qu'il fait à Dieu !

Et plus loin :

A MADEMOISELLE DE RICHELIED.

Le serin de mademoiselle de Richelieu.

J'appartiens à l'Amour, non, j'appartiens aux Grâces, Non, j'appartiens à liichelieu !

L'un dans ses yeux, les autres sur ses traces A la méprise ont donné lieu.

LA COMTESSE D EGMOXT. 29

La comtesse d'Egmont était si complètement le portrait de sa mère, elle rappelait avec tant de charme cette beauté anéantie, elle répondait, même au delà, dans une si rare perfection, à l'orgueil paternel de M. le duc de Richelieu, que parfois ce sceptique et ce vieillard, ce courtisan de la faveur royale, oubliant toute chose, se mettait à contempler cette enfant de ses rêves, et peu s'en fallait que la voyant belle et charmante au gré de son orgueil, il ne se mît à l'adorer à deux genoux. — Oh ! lui disait-il tout bas dans son cœur, en serrant sa main dans ses mains paternelles, soyez bénie entre toutes les femmes, enfant d'une si noble race, qui me reposez des insolences , des chétivités et des misères de monsieur mon fills, le duc de Fronsac! Soyez bénie, ô ma fille ! Vous remplacez ma sainte femme qui m'a pardonné tant de crimes. Vous êtes ma joie et mon orgueil ; vous êtes ma consolation et mon espérance. Et s'il est vrai qu'il y ait un enfer, je serai sauvé par vous, ma fille adorée !

Ainsi il parlait à celte enfant qu'il avait vue grandir à son ombre, dont il avait été le père et la mère tout ensemble. Il lui semblait qu'elle était née hier, et que le matin même elle lui avait souri pour la première fois. Il entendait encore

à son oreille charmée ses petits cris joyeux. 11 guidait lui-même sa démarche enfantine; il assistait aux leçons de ses maîtres, et, de même qu'il lui avait donné pournourrice une marquise, il lui donnait pour gouvernante une duchesse ; puis, comme elle avait dix-sept ans à peine, ii lui cherchait un mari, digne d'elle, dans la plus haute noblesse, autour des grandes monarchies, et il finissait par l'accorder au gentilhomme le plus accompli de la cour de l'impératrice d'Autriche, Henri Lamoral, comte d"Egmont.

Puisque nous vous avons donné, avant de parler de madame d'Egmont, la généalogie des princes de Lorraine, il est juste de vous dire aussi la source de celte race des comtes d'Egmont qui, tout d'abord, se sont heurtés aux soldats de Charles Martel. 11 faut dire aussi que le premier de ces d'Egmont, dont l'origine remonte aux rois de la première race, tenait autant, pour le moins, à Diderot et à l'encyclopédie qu'aux Frisons eux-mêmes, dont cette race illustre est descendue. On raconte, en effet, comme il allait recevoir les eaux du baptême, que ce chef des comtes d'Egmont demanda à l'évêque Wilfrand,

qui déjà tenait Peau sainte en sa main, s'il y avait un plus grand nombre de soldats tels que lui au paradis qu'en enfer.

— «; A coup sûr, les gens de votre race et de « votre nation remplissentrenfer, reprilTévêque, « en leur qualité d'hérétiques î — Alors, reprit le « barbare en se levant, à Dieu, ne plaise que j'é- «c vite les lieux habités par les miens! ;> Et donnant une secousse au bras de l'évêque, il fit tomber le vase rempli d'eau lustrale, et le vase se brisa sur les marches de Tautel.

Eh bien, pour avoir commencé l'illustration de sa maison d'une façon peu chrétienne et tout empreinte d'une résistance à l'évangile, si loin de la soumission de Clovis, ce chef de la maison d'Egmonl produisit, avec les siècles, une grande et puissante famille, A coup sûr, ils étaient de la race des héros, et ils étaient nés pour accomplir de grandes choses. A peine entils quinze ans, on les voit qui se battent sur les bords de la 3Ieuse et sur les rivages du Rhin pour les empereurs d'Allemagne, qui déjà s'inquiètent de ces terribles vassaux. Plus tard, même avant d'être princes à leur tour, ils se battent pour les ducs de Gueldre, de Clèves et de Juliers, gagnant toujours, en avancement d'hoirie, un bon lopin à ces batailles. Fils de

la guerre, ils grandissaient avec elle; ils partageaient volontiers toutes ses fortunes, battus aujourd'hui, vainqueurs le lendemain, hardis toujours. De ces Lamoral la race est partout aux derniers jours du moyen âge. On les retrouva en Palestine, en Hollande, à Naples, à Milan,. à Alger, s'attachant à toutes les hautes fortunes, et déjà se mêlant par mille alliances aux princes de Lorraine, aux Tiennes, aux Vaudemonl, aux Luxembourg-. Ils étaient braves, ils étaient beaux, ils étaient fiers, ils étaient semblables au cheval de Job qui frappe du pied la terre, et qui dit : «Allons ! ' Figurez-vous des Cobourg guerriers que poussent également le souvenir de la grandeur passée, et l'espérance'de la domination à venir,

A côté de ces vaillants aventuriers de la guerre, il y avait un certain empereur d'Espagne qui en voulait, lui aussi, à la domination universelle, et qui prit à son compte ces Lamoral, bien décidé à leur faire part de sa fortune. Voici donc Lamoral, prince de Grave, et chevalier de la Toison d'or, qui suit l'empereur Charles-Quint en Afrique, et qui plus tard se bat pour lui, contre les princes de l'Allemagne protestante. Il faut s'arrêter à ce comte d'Egmont, le vainqueur de Saint-Quentin et de Gravelines ;

il avait sauvé l'Espagne et contenté Charles- Quint qui savait la valeur d'une épée et le prix d'un bon conseil. 11 trouva dans ce Lamoral et l'épée et le conseil, et l'esprit et le courage. Ah! celte bataille de Gravelines et ce siège de Saint- Quentin , deux chefs-d'œuvre. Un poëte, un grand poëte, a fait, de cet illustre comte d'Egmonl, un drame où toutes les majestés et toutes les grâces de la force ont trouvé un emploi digne du nom de Gœthe.

Héros malheureux , ce comte d'Egraont, il avait droit à tous les honneurs du drame, et voilà que Goethe en fait une élégie. Ce fut pourtant un crime épouvantable des gouvernements absolus, ce supplice du comte d'Egmont abandonné, par Philippe II, aux sombres fureurs du duc d'Albe. Contrairement à toutes les lois de la Toisond'or, on l'arrête , on l'enferme au château de Gand, on le tient six mois au cachot, loin de sa femme, et loin de ses onze enfants ; en même temps ses biens sont confisqués, et il faut que la femme et les enfants du vainqueur de Gravelines tendent la main, pour vivre, au bourreau des Pays-Bas. « Sa dite maison tant famée étant « apparente de tomber en une extrême désoJa- « tion, délaissant trois fils et huit filles dépour- « vus! i>

Ainsi il se débattit sous la main de celte féroce inquisition d'Espagne , a qui était non € seulement inique et contraire à toutes les I lois divines et humaines, surpassant la plus « grande barbarie qui oncques fut pratiquée < par les tyrans, mais aussi telle qu'elle ne « pouvait redoubler sinon au grand déshonneur € du nom de Dieu et à la totale ruine et dé- « solation de tous ces Pays-Bas ; d'autant que « sous ombre de fausse hypocrisie de quelques- « uns, elle anéantirait tout ordre et police, abolirait toute droicture, atîoiblirait du tout

f l'autorité et vertu des anciennes lois, cou- « tûmes et ordonnances, ôterait toute liberté « d'opiner aux Étals du pays, abolirait tous «anciens privilèges, franchises, immunités, « rendant non-seulement les bourgeois et habif tans dudit pays perpétuels et misérables esclac ves des inquisiteurs, gens de néant, mais « assujétissant même les magistrats , officiers < et toute la noblesse à la miséricorde de leurs « recherches et vexations, et finalement expoce serait tous les bons et fidèles sujets du roy « en évidents et continuels dangers de leurs « corps et biens. > Telles étaient les haines et les répulsions ; au fond de ces haines il y avait la liberté de conscience, et partant un crime capital.

Voilà les causes et voilà le prétexte de la mort du comte d'Egmont et de son ami le comte de Horn. 0 grandeurs du supplice! 0 majesté de réchafaud î Le bourreau peut tirer son glaive, il trace avec le glaive une auréole au front du martyr. Or, qui pourrait dire à quel point les échafauds politiques grandissent les hommes et leurs gloires? Chalais, Montmorency, Jeanne d'Arc, le comte de Horn, le comte d'Egmont, les frères de ^Vitt, l'honneur même et la liberté de la Ho'lande... et tout ce noble sang, précieux à ce point qu'il a fécondé une généreuse semence d'idées et de principes au delà desquels il n'y a plus que l'abîme! OEuvre énorme des tyrans qui ont peur! Ils frappent, et chaque coup de hache fait surgir en même temps un vengeur et un martyr !

Ainsi, grâce à son supplice autant qu'à ses victoires, d'Egmont 'e décnpité a mérité les honneurs poétiques, et, fécondée par ce noble sang, sa généalogie a grandi, et s'est glorifiée à l'avenant. De sa femme, Sabine de Bavière, qu'il avait épousée en la ville de Spire, d'Egmont le décapité avait eu, — le premier de ces onze enfants de l'échafaud, — un comte d'Egmont qui eut l'honneur d'èlre tué à la bataille d'Ivry, au moment où le blanc panache allait surmonter la

couronne <le France. Le comte d'Egmont (en souvenir du commun supplice) avait épousé une fille du comte de Horn (car le bourreau rend sa proie, et il arrive souvent que le supplice est fécond plus que le mariage, et l'échafaud plus heureux que le lit nuptial), et enfin de tous ces d'Egmont des deux branches, un seul d'Egmont avait survécu à tant de misères, à tant de grandeurs; même on eût dit que ce dernier des comtes d'Egmont en avait reçu le contre-coup, tant il était resté humble dans ses dignités, réservé dans ses titres, humilié sous les honneurs dont il était comblé, simple et bon, sententieux et résigné.

Or ce dernier héritier de tant de seigneuries, le mari de notre jeune comtesse portait eu toute humilité le grand nom et les grands titres que voici : Procope-Francois , comte d'Egmont, duc de Gueldre, de Juliers et de Berg, prince de Grave et du Saint -Empire, marquis de Renli de Langueville, et de Leerdam, chevalier de la Toison d'or, général de la cavalerie et des dragons du roi d'Espagne, brigadier des armées du roi de France... et chevalier de ses ordres, et tant d'autres titres que la mort emporte, et que l'histoire ne daigne pas ramasser !

Page 1