‹ La comtesse d'EgmontChapitre 13 sur 55 · LE JEU CHEZ LA REINE · texte numérisé non relu

LE JEU CHEZ LA REINE

C'était le temps des cabales de tout genre. Pendant que celles du maréchal de Belle-lsle et du prince de Soubise s'efforçaient d'amortir l'effet de la prise de Mahon, les deux grandes puissances de l'État, le clergé et les parlements, se faisaient une guerre que le roi lui-même tentait vainement d'apaiser. Quand le pouvoir n'est plus à sa place, chacun se Je dispute. L'indolence où était tombé Louis XY ranimait toutes les am-

(\y Extrait des lettres de la duchesse de Lauraguais, trouvées dans les papiers du maréchal de Richelieu.

(2) La duchesse de Lauraguais était dame d'atours de Madame la cauphine : lors de la dernière maladie de cette princesse, madame di .Oeffant écrivait à M. Walpole :

« Madame la dauphine brutalisa l'autre jour la duchesse de Lauraguais, qui dit à quelqu'un qui était près d'elle : Cette princesse est st bonne, qu'elle ne veut pas que sa mort soit un malheur pour personne. »

(Lettre: de U marquise du ;•.•'..'. l. r.)

bilions; colle du clergé, aiguillonnée par les attaques des philosophes, combattait avec ses vieilles armes: le refus des sacrements aux mourants et l'excommunication.

A ces foudres de l'Église les parlements répondaient par des arrêts, des condamnations, des amendes, et faisaient brûler par le bourreau tous les écrits dans lesquels on lui contestait la juridiction. Le roi réprimandait et exilait les plus téméraires de chaque parti. Voltaire disait que dans ces troubles Louis XV était comme un père, occupé de séparer ses enfants qui se battent.

Cependant il fallait soutenir contre les Anglais, sur terre et sur mer, une guerre onéreuse; il fallait continuer cette mémorable fondation de l'École militaire, où devait s'élever le plus grand guerrier des temps modernes. Il fallait des secours de finances. Le parlement se rendait difficile sur l'enregistrement des édils, qui ordonnaient la perception des deux vingttièmes. Le roi décida qu'il tiendrait un lit de justice à Versailles, où il convoquerait les princes, les pairs, avec le parlement de Paris.

Cette solennité ramena à Paris le maréchal de Belle-ïsle ; son fils l'y suivit. Le duc de Richelieu fut le seul des maréchaux de France non convoqué. Madame de Lauraguais mit cette injure sur le compte du maréchal de Belle-Isle,à qui madame de Pompadour voulait sauver l'ennui de voir rendre à son rival tous les honneurs dus à la victoire.

Le jour même qui réunissait à Versailles tous les grands du royaume, madame de Lauraguais vint chez madame d'Egmont lui parler, avec toute la véhémence de son esprit passionné, de l'insulte qu'on faisait au duc de Richelieu.

— Aidez-moi à le venger, dit-elle, il y aura jeu ce soir che?, fa reine, ne manquez pas d'y venir, et l'on verra à l'empressement dont vous serez l'objet, aux compliments qu'on vous adressera sur l'admirable conduite de votre père à quel point l'on est indigné de l'ingratitude de la cour envers lui.

C'est ainsi qu'elle persuada à Septimanie que sa présence à la cour était indispensable aux intérêts de la gloire du maréchal de Richelieu.

11 ne fallait pas moins qu'une telle considération pour déterminer madame d'Egmorit à paraître chez la reine un jour où toute la cour y devait être réunie. L'absence de son pore et de son mari lui avaient servi de prétexte depuis plusieurs mois pour ne pas aller à Versailles; et maintenant qu'elle était sûre d'y rencontrer le maréchal de Belle-lsle , et peutêtre. ..'Son lils... elle se sentait moins de courage encore poui s'y rendre. Mais la duchesse d'Aiguillon, la princesse de Mar san et les meilleurs amis du maréchal s'étaient joints à madame de Lauraguais pour prouver la nécessité de cette démarche ; madame d'Egmont céda à leurs avis.

Un cœur languissant sous le poids d'un malheur irréparable accueille avec avidité la moindre agitation, si pénible qu'elle soit. L'idée que le comte Louis et son père étaient devenus ses ennemis, qu'il lui fallait s'armer contre le ressentiment de l'homme qu'elle aimait, révoltait son âme, lui faisait haïr sa faiblesse, et lui donnait l'espoir d'en triompher.

— Non, pensait-elle, je ne saurais aimer longtemps celui qui peut être volontairement complice des moyens infâmes employés pour perdre mon père. Quoi! spéculer sur sa défaite, tenter tout ce qui pouvait l'amener, sacrifier tout, jusqu'à la gloire de la France, pour obtenir la mort d'un général qui ne pouvait survivre à sa défaite; et quand son habileté, son courage ont surmonté tous les obstacles ; lorsqu'il est prêt à venir chercher la récompense d'une affaire si glorieuse, l'exiler dans son gouvernement, l'empêcher d'entendre les actions de grâce du peuple; ces louanges qui vengent de l'ingratitude des rois ! Ah! s'il est vrai que le dépit, l'envie puissent corrompre ainsi une âme noble, cette âme n'existe plus pour moi; je ne recon« nais plus celui que j'aime dans l'ennemi de mon père et de la France !

C'est livrée à toute cette indignation que madame d'Egmont se laissa conduire par sa tante chez la reine.

Ce qu'avait prédit madame de Lauraguais arriva. À peine la comtesse d'Egmont eut-elle fait ses révérences, que la reine et les princesses lui adressèrent les mots les plus flatteurs pour elle et son père, sans oublier son mari et son frère, qui

pétaient également distingués dans la prise de Mahon. Le roi lui-môme, dont le silence à son égard eût été trop marqué ; iui parla si longtemps et si bien, que les courtisans Je maciame de Pompadour en conçurent de l'effroi.

Il est vrai qu'au moment où le roi l'aborria, on vit madame d'Egmont se troubler, une rougeur si ,;ite couvrit son beau front; ses yeux, dont la langueur avait tant de charme, s mèrent tout à coup d'un feu étincelant; sa respiration dévia', plus fréquente, enfin toute sa personne parut en proie à la plus vive émotion.

Cette agitation subite, on la prit pour un de ces accès de vanité si communs à la cour, pour l'effet de cette lièvre d'espoir qui prenait d'ordinaire à toutes les femmes que le roi favorisait d'un sourire. Et personne n'avait reruarqué qu'à la suite du roi était le maréchal de Belie-Isle, et près de ce dernier... le comte de Gisors...

C'était la première fois que Septimanie et le comte Louis se rencontraient depuis que leurs destinées étaient pour jamais séparées ; et chacun d'eux, ému d'un cruel ressentiment, s'efforçait de repousser les tendres souvenirs^ qui pouvaient attiédir sa colère.

Les cœurs aimants ne connaissent qu'un moyen de vengeance : la froideur... Pour eux, c'est la mort; aussi ont-ils recours à cette arme cruelle pour se venger de ce qu'ils aiment encore.

Madame d'Egmont, soutenue par sa fierté, par la crainte de révéler le secret de son âme à tous les yeux fixés sur elle, ne pensa qu'à les tromper sur la véritable cause du trouble qu'elle ne pouvait surmonter. Souriant avec sa grâce enchanteresse à tout ce que le roi lui disait, elle osa lui demander je retour de son père; c'était risquer un refus humiliant-, mais madame d'Egmont était dans cet état violent où l'on no craint pas d'aggraver son mal par une blessure de plus.

Le maréchal de Belle-lsle était là qui l'entendait; c'était devant lui surtout qu'il lui importait de déjouer les intrigues dirigées contre le vainqueur de Mahon; et ce triomphe, elle l'obtint sans peine. Quand ses beaux yeux et sa bouche im-

ploraient, il n'était pas facile de leur résister, et Louis XV était par nature trop accessible à de tels charmes pour n'y | sacrifier la volonté de sa maîtresse absente.

On devine ce qu'un pareil succès fit naître de conjectures; Sa comtesse de Brionne, la marquise de.Forcalquier, madame de Saint-Maigrin, étaient les plus belles femmes de 'a cour ; mais combien madame d'Egmont les surpassait par ïa noblesse, l'élégance de sa taille, et par l'expression de son visage angélique. Cette remarque si juste, le roi venait de la faire; il venait d'éprouver le charme attractif qui soumettait à madame d'Egmont tous ceux qui l'approchaient. C'en était fait de madame de Pompadour, la jolie parvenue allait céder le sceptre à l'héritière des ducs de Guise, et il se trouverait enfin dans des mains dignes de le porter (1).

A la cour, lorsqu'une telle supposition vient à naître, on en fait aussitôt une réalité. Les amis de la marquise pensaient déjà aux moyens de l'abandonner honnêtement, et les créatures du maréchal de Belle-Isle se prouvaient déjà naïvement qu'ayant été autrefois très-liés avec le duc de Richelieu, ils pourraient faire valoir les droits d'une ancienne amitié.

La duchesse de Lauraguais montrait sa joie avec trop de franchise peut-être; mais l'espérance de revoir bientôt celui qu'elle aimait, et peut-être aussi le plaisir de voir venger l'ombre de sa saw par l'abandon de la petite bourgeoise qui lui avait succédé, l'enivrait à un tel point qu'elle en perdait la tête.

Madame d'Egmont seule, en se voyar" Yobjetde tant d'hommages, les croyait dûs à la gloire de son père; aussi les re* cevait-elle sans embarras, sans modestie feinte, avec une reconnaissance toute filiale. Cette joie innocente, exprimée

(1) Cette beauté, ce charme irrésistible, constatés par les éloges de aùadame de Genlis et les vers de M. Rhulières, on les retrouvent encore dans les portraits qui restent de madame d'Egmont , surtout dan» ceux que sa .lièce, madame la marquise de Jomîlhac, a bien voulu nous confier.

par un si doux sourire, de quel affreux désespoir elle remplissait le cœur du comte Louis !

— Ah! c'est d'aujourd'hui seulement que je la perds, pensait-il en étouffant sa rage. Cette femme que j'avais divinisée ; cette vision céleste a disparu ; je ne vois plus qu'une femme perfide, soumise comme tant d'autres à la plus vile ambition, souriant à l'espoir de sa honte, et fière de se dégrader pour satisfaire le caprice d'un roi. Non, je ne saurais l'aimer encore sans me déshonorer; le mépris, l'indignation, voilà tout ce qui me reste pour elle !

Absorbé par ses réflexions, le comte deGisors n'avait point suivi son père lorsqu'il s'était approché de la table de jeu; madame d'Egmont l'aperçut appuyé sur un pilastre, pâle, abattu, les yeux fixes et sans regard ; à cette vue, un mouvement sympathique la fit tressaillir, elle se sentit dévorée de toute la souffrance qui torturait le cœur du comte Louis. Une puissance invincible l'attirait vers M. de Gisors. Ah! s'il avait pu lever les yeux sur elle, il eût deviné la pitié qu'inspirait son supplice ; il eût reconnu son erreur !... mais en vain les regards de Septimanie s'arrêtèrent sur lui, il ne les sentit point; en vain parvenue à se rapprocher de la place où il était en allant saluer la princesse de Marsan, elle prononça quelques mots qui devaient retentir au cœur de Louis, il ne parut pas les avoir entendus; son attitude resta la même jusqu'au moment où le maréchal deBelle-lsle vint prendre brusquement son bras, en lui montrant que le roi se retirait, et que tous deux devaient le suivre.

Alors le comte Louis, réveillé en sursaut au milieu du plus affreux rêve, aperçut Septimanie devant lui, et se détourna vivement comme si un spectre épouvantable avait frappé ses yeux.

Bientôt, entraîné par son père, il monta en voiture, et ton? deux revinrent à Paris,

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