LA DIPLOMATIE DUN PERE
Le maréchal deBelle-Isle, fatigué de la cérémonie du matin> et prévoyant que le jeu de la reine finirait tard, devait coucher à Versailles; mais son habileté à profiter des occasions qui ne se retrouvent plus, l'avait déterminé à ne pas quitter son fils dans la disposition d'esprit où tout ce qu'on disait à la cour avait dû le mettre, et à tirer parti de son indignation.
Le tête à tête obligé pendant la route de Versailles à Paris lui parut très-propice à ces projets; et, comme tous les gens décidés à porter le dernier coup aux malheureux qu'ils plaignent, il avait commencé par ces mots:
— Dieu me garde, mon pauvre ami, de vouloir ajouter à tes peines, mais tu as vu comme tout le monde ce qui s'est passé ce soir; tu sais à quoi t'en tenir sur les sentiments de cette jeune femme que tu t'obstinais à croire un modèle de pureté, une exception parmi toutes celles que la vanité, l'inconstance perdent tôt ou tard ; eh bien, tu l'as vue provoquer les bonnes grâces du roi comme les moins fières de la cour; tu l'as vue, exploitant d'avance sa faveur prochaine, demander d'abord un peu afin de tout accorder et de tout obtenir. L'imprudente ne sait pas à quoi elle s'expose ! et l'humiliation d'être aussitôt quittée que prise nous vengera bien d'une puissance passagère. Ah! celle de la marquise en a déjoué de plus fortes ; d'ailleurs, le roi est revenu du servage de ces grandes dameslà; elles sont trop impérieuses, et je ne donne pas un mois à ce caprice royal.
— 0 honte! s'écria Louis, passer du déshonneur à l'abandon... elle... sacrifiée à une femme perdue...
— Cela étonne ta jeunesse ; ah ! quand tu auras vécu plus d'années à la cour, tu trouveras cela tout simple : mais ce qui t'étonnera d'avantage, c'est qu'au milieu de tant de corrup-
tion, il se trouve des natures incorruptibles, que la contagio: ne peut atteindre ; et tu devines déjà de qui Je veux t parler.
— Ah! je ne crois plus à rien, s'écria Louis ;~si le cœur ] plus noble, le plus désintéressé a pu succomber à tant d'info inie, quelle femme assez pure saura s'en préserver ?
— Celle qu'un père honorable, exempt des vices dont 1 duc de Richelieu faisait parade, a dû élever dans l'amour d ses devoirs, dans le noble orgueil d'y rester fidèle.
— Non, tout bonheur est impossible, pour moi, pour ] femme qu'on me donnerait..,
— Ainsi donc, il faut que je voie toutes mes espérance renversées! reprit le maréchal d'un ton lamentable, il fai que je meure avec la triste certitude que ce nom, illustré pa mes longs travaux, par le sang de tant de blessures, ce noi que tu promettais de rendre plus glorieux encore va s'éteindi à jamais! et cela, parce qu'un premier amour, inspiré par un femme qui n'en était pas digne, te dégoûte de toute aifectioi de tout bien! Toi que j'ai eu le courage d'élever presque du rement, dans l'espoir de te voir affronter en homme les cha grins de la vie, comme les fatigues de la guerre, te toi! faible, abattu, prêt à sacrifier l'honneur de ta maison, le bor heur de ton père, au petit malheur d'avoir rencontré ue femme infidèle.
Le maréchal cessa un instant de parler dans l'espoir qi son iils allait répondre. Mais des soupirs étouffés soulevaiei la poitrine de Louis; on voyait sa pâleur extrême à la lueu des torches que portaient les gens qui devançaient le carrossi Cet aspect avait quelque chose de funèbre. Le maréchal e frémit; l'idée de la mort de son fils, de la seule affection qu' eût au monde, de celui qu'il croyait devoir continuer se ambition, cette passion dévorante qu'il aurait voulu étern ser dans sa famille ; enfin l'idée d'un désespoir au-dessus c ses forces le rendit éloquent. Après avoir excité le dépit, l'o gueil, après avoir prouvé que ce serait manquer à l'honne^ que de se laisser humilier sans se venger dignement, il et; descendu à la prière.
— Tu crois Ion existence à jamais flétrie? disait-il d'une voix émue; eh bien, consacre-là à ton vieux père, donne-lui le bonheur de revivre dans tes enfants; ne repousse pas l'ange consolateur qu'il a choisi pour calmer ta peine. Louis, je t'en conjure, au nom de ta mère!
C'était le premier accent de tendresse que Louis entendait sortir de la bouche de son père ; il devait pénétrer son cœur.
Persuader à un malheureux que la vie qu'il déteste est indispensable au bonheur d'un autre, c'est un piège où le désespoir doit se prendre. Louis promit de se résigner à tout ce que voulait son père.
Huit jours après, son contrat de mariage était signé ; et le château de Saint-Ouen s'embellissait de tous les préparatifs ordonnés par le comte de Nivernais pour le mariage de sa fille,