‹ La comtesse d'EgmontChapitre 15 sur 55 · GENTIL BERNARD · texte numérisé non relu

GENTIL BERNARD

La cour et la ville parlaient déjà hautement du mariage du comte de Gisors avec mademoiselle de Nivernais ; et madame d'Egmont l'ignorait encore. Une nouvelle semblable est un coup mortel que la vengeance elle-même hésite à porter. Septimanie ne voyait intimement qu'un petit nombre de personnes ; celles-là connaissaient trop bien le secret de son cœur pour partager les conjectures dont on s'entretenait à Versailles, et madame d'Egmont remarquait sur leur visage un air d'embarras, de pitié, dont elle cherchait vainement à s'expliquer la cause.

Un homme de lettres fort à la mode alors, et qui, à la recommandation du duc de Goigny, avait été admis dans l'inti< mité de la famille de Richelieu, l'auteur de l'Art d'Aimer, surnommé Gentil Bernard par Voltaire, paraissait seul préoccupé du chagrin qui menaçait madame d'Egmont et cependant le poëte galant était lui-même fort épris de la comtesse ;

mais c'était un de ces amours nés désespérés, dont les cœurs poétiques et tendres, les esprits délicats, se nourrissent à plaisir. La différence d'âge, de naissance, de rang dans le monde, ne permettait pas à M. Bernard, à l'humble bibliothécaire du roi, d'élever ses vœux jusqu'à la brillante fille d'ui? des plus grands seigneurs de la cour ; mais il fallait une Idole belle, noble, inspiratrice, à son culte poétique : l'admirer en silence, était un bonheur de tous les instants, qu'il préférait aux jouissances les plus positives dues à une femme vulgaire ; et lorsque, accompagnant madame d'Egmont à l'Opéra, caché dans un coin obscur de la loge, il voyait les beaux yeux de Septimanie s'attendrir sur l'amour fraternel de Castor et Pollux, lorsqu'il l'entendait applaudir à ses vers, son cœur était plus vivement ému qu'il ne l'eût été de la possession de la plus belle femme du monde; c'était le ridicule de ce temps, avant que la grossièreté des amours de madame Du Barry n'eût détruit le romanesque de tous les autres. Le bonheur d'aimer se composait alors d'une foule de petits soins, de sacrifices, de légères faveurs qui étaient une suite d'aveux du sentiment dont on n'osait parler. Ces plaisirs de toutes minutes compensaient bien des privations ; le cœur ambitieux d'émotions en trouvait dans un mot, dans un regard ; chaque jour en faisait naître de nouvelles. Par combien de troubles ravissants il fallait passer avant d'arriver au but de ses désirs !... Aujourd'hui, la route se fait plus rapidement, toutes les émotions s'épuisent en un jour ; et comme il en faut toujours aux âmes passionnées, elles remplacent ce qu'elles appellent des Niaiseries sentimentales par des parties de suicide, des meuriTes mutuels. Ces amants-là quittent la vie, comme deux amis vont se coucher lorsqu'ils n'ont plus rien à se dire. %-

Gentil Bernard ( car c'est ainsi que chacun le nommait } venait tous les jours chez madame d'Egmont ; il s'était offert pour être son lecteur, et comme il lisait à merveille, elle profitait souvent de sa complaisance, et sa place était marquée derrière le canapé de la comtesse. Personne n'aurait osé médire de ses assiduités, sa position même n'alarmait point les parents, les amis de madame d'Egmont. Alors, on était sans

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pitié pour la faiblesse d'une femme ; mais on lui permettait de se laisser aimer.

On ne sauve l'importunité d'un amour non partagé qu'à ibree de sacrifices ; à défaut de plaire il faut se rendre utile, et paraître souvent s'intéresser au sentiment rival qui désespère. C'est ce que fit Gentil Bernard : initié par son observation continuelle dans les mystères du cœur de madame d'Egmont, il se consolait de n'être pour rien dans ses émotions, par le soin de lui en éviter de pénibles. Impuissant contre les événements qui devaient la désespérer, il tentait du moins de Fy préparer, et de l'empêcher surtout d'en être frappée devant témoins.

Gentil Bernard était à lire, comme à son ordinaire, la ne: Veauté du jour à madame d'Egmont, lorsque mademoiselle Hilairo, sa première femme de chambre, vint prendre les ordres de la comtesse. Celle-ci lui ayant répondu d'apprêter pour le soir une robe parée :

— Auriez-vous le projet de souper chez la duchesse de Luxembourg ? demanda le lecteur.

— Je ne puis m'en dispenser, répondit-elle, il y aura concert, bal. Le chevalier de Boufîlers doit y lire les vers de M. de Voltaire sur la prise de Manon. C'est une espèce de fête que la duchesse donne en l'honneur de mon père : on me blâmerait de n'y pas aller.

— Cependant, si la fièvre que vous avez rapportée dernièrement de Versailles v$us reprenait, il faudrait bien renoncer...

— Sans doute, mais cette fièvre est dissipée, et je n'ai plus de prétexte.

— N'en est-ce donc pas un suffisant que d'être mal disposée pour de semblables plaisirs ? La chaleur, le bruit d'un salon viù tout le monde parle à la fois, l'ennui de faire spectacle; car partout où vous êtes, on ne regarde que vous, c'est â qui interprétera vos regards, votre maintien, votre sourire. Ah ! ce doit être une contrainte insupportable, et je vous admire, madame la comtesse, de vous y résigner de si bonne grâce.

— Vous me flattez, mon ami, j'ai si peu l'art de cacher l'ennui que j'éprouve dans le monde, qu'on me reproche d'y porter un air distrait, dédaigneux même. Hélas ! ce qu'on prend pour le dédain n'est qu'une profonde tristesse.

— Eh \ comment ne serait-on pas triste à la vue de tant ^de misères dorées, de politesses insolentes, d'ingratitude?

avouées, de gracieuses perfidies, de malignités amères ? Comment se trouver à son aise au milieu de cette armée d'em nemis, pour qui le moindre de nos revers est un sujet de réjouissance, qui guette sur votre front la pâleur que fait naître un mauvais procédé, ou une triste nouvelle ? Ah ! le grand monde n'est amusant que pour ceux qui ont beaucoup d'esprit et point de cœur.

— Et pourtant, vous qui parlez de ce monde avec une vérité désolante, vous y passez la vie, l'on vous y traite à merveille.

— Parce que je me garde bien d'y montrer le peu que je vaux; j'y porte une provision de flatteries, de petits sentiments rimes qui plaisent sans exciter l'envie; si j'y laissais voir les profondeurs de mon âme, ma constance, mon dévouement pour ce que.... j'honore le plus au monde ; s'il pouvait deviner le culte désintéressé dont je suis capable ; il me tuerait à coup de ridicules.

— Croyez qu'il est des amitiés qui vous vengeraient.

En disant ces mots, la comtesse leva ses beaux yeux sur Gentil Bernard, et lui sourit d'un air affectueux.

— N'allez pas à ce souper, dit-il d'un ton suppliant.

— Et pourquoi ?

— Je ne sais, mais vous me paraissez encore souffrante, et je crains...

— G'est-à-dire que vous me trouvez pâle, changée... laide, enfin.

— Laide ! vous, madame? ah ! si par miracle vous le deveniez, je ne le verrais pas.

— Eh bien, dites-moi franchement ce qui vous fait tant insister pour que je n'aille pas chez la duchesse ; vous avez une raison ?...

— Sans doute.... mais vous la dire.... me serait impos-

sible

— Il faut donc que je la devine?... en vérité, votre air sérieux m'effraie.

En ce moment on annonça la duchesse de Villeroi, celk fîont madame du Défiant disait : c'est le tintamarre personnifié.

En effet, son entrée dans une chambre avait toujours quelque chose d'étourdissant ; elle faisait tant de mouvementst tant de questions ; elle débitait tant de nouvelles ! s'animait pour tant de riens, qu'on partageait malgré soi une partie de cette animation soutenue. Une femme bavarde, ne manquant pas d'esprit et fort inconséquente, a plus de chances qu'une autre pour produire de reflet ; souvent injurieuse, indiscrète, sans le savoir ; on tremble de ce qu'elle va dire ; chaque mot d'elle peut faire tant de mal !... et puis dans le monde, où tout est contrainte, réticences, ménagements, on s'amuse toujours du naturel, si peu cultivé qu'il soit ; et l'on va même jusqu'à estimer les gens assez courageux pour s'établir dans leurs défauts, de manière à ôter toute espérance de les en corriger jamais.

— Je viens vous prier de me rendre un service, ma chère amie, dit madame de Villeroi en entrant ; puis jetant les yeux sur la table où se trouvait un dessus de bonbonnière peint sur ivoire par madame d'Egmont : Oh ! que ces fleurs sont vivantes, s'écria-t-elle ; c'est admirable ; je ne vous demande pas si cette charmante peinture est pour le comte d'Egmont l cela est certain. Les nouveaux mariés ne travaillent que l'un pour l'autre ; c'est leur défaut à tous ; le reste du monde n'existe pas pour eux : heureusement que cette folie ne dure ;"amais plus d'une année.

*— Cet ouvrage est pour mon père, dit madame d'Egmont.

— Ah ! c'est différent ; au fait vous faites exception ; on ne vous voit pas tomber dans ces accès de tendresse conjugale dont nos jeunes femmes sont si embarrassées quand la lièvre est passée ; et ce qui est pis encore, lorsqu'elle change d'objet. Votre père devait vous préserver de ce ridicule ; il est si dif-

iicile de trouver un homme aimable à côté de lui ; à propos, il va revenir ! que j'en suis ravie ! On m'avait dit d'abord que son retour était l'ouvrage de madame de Lauraguais ; mais j'ai appris depuis que le roi l'avait accordé à vos beaux yeux en dépit de la marquise. C'est un triomphe que vous ne laisserez pas refroidir, j'espère... Mais j'oubliais ce qu: m'amène ; il faut que vous m'excusiez ce soir auprès de te. duchesse de Luxembourg ; je ne puis souper chez elle ; je suis forcée d'aller à Saint-Ouen ; l'aimable duc de Nivernais ne me pardonnerait pas de manquer à sa réunion de famille ; et, bien que je déteste l'ennui de ces longues solennités, il faut que je lui sacrifie la gaieté d'un souper charmant, et plus encore le plaisir d'être avec vous.

— Je n'étais pas décidée à sortir ce soir, répondit madame d'Egmont, en commençant à pâlir.

— Mon Dieu ! n'allez pas augmenter la mauvaise humeur de madame de Luxembourg, en lui manquant aussi de parole ; elle nous accablerait de ses épigrammes ; vous, surtout, qui n'avez pas un dîner de noces pour excuses.

— Ah !... M. de Nivernais marie sa fille ?...

— Quoi ! vous ne le saviez pas?., ce mariage fait pourtant assez de bruit ! le roi donne un grade, le maréchal un million, en attendant l'immense fortune qui reviendra à son fils ; tout cela s'est arrangé en huit jours ; et c'est madame de Mazarin qui doit présenter à la cour la jeune comtesse de Gisors...

A ce nom, Septimanie sentit un froid mortel circuler dans ses veines ; sa respiration s'arrêta ; et Gentil Bernard, voulant distraire madame de Villeroi de l'effet que sa nouvelle venait de produire sur madame d'Egmont, prit aussitôt la parole, et rappela à la duchesse la comédie qu'on devait bientôt jouer Shez elle ; elle éclata en reproches contre tous les acteurs de. société, dont chacun voulait le premier rôle. Elle pria Gentil Bernard de faire une comédie-ballet, tout exprès pour son. théâtre, et termina sa visite en le suppliant de rimer quelques vers pour être dits le jour où elle rendrait aux jeunes mariés leur dîner de noce. Il promit tout ce que désirait la duchesse,

et rendit sraceà ce bavardage qui l'empêchait de remarquer le morne silence de madame d'Egmont.

Quand ils se retrouvèrent seuls, Septimanie tendit sa main au poète, et d'une voix altérée :

— Vous aviez raison, mon ami, dit-elle, je n'irai point ce soir chez la duchesse de Luxembourg.

l'assassinat

te lendemain, le suisse de l'hôtel d'Egmont répondait aux personnes curieuses de voir l'effet de ce mariage inopiné sur celle qu'il devait si sensiblement affecter :

— Madame la comtesse est à l'abbaye de Montmartre; elle doit y rester tout le temps que durera la maladie de madame de Vibraye. •

Cette légère indisposition de son amie, madame d'Egmont l'appelait une maladie grave, pour se faire un prétexte de rester au couvent, et d'y cacher le profond accablement où elle était plongée.

En se résignant à suivre la volonté de son père, elle ne s'était séparée qu'à moite du comte Louis, car son cœur lui était encore attaché; elle se croyait encore sa plus chère pensée, et la confiance d'être aimée, cette espérance vague qu'on n'ose s'avouer, et qui porte sur des événements presque impossibles, enfin la consolation d'être regrettée, avaient maintenu son courage ; mais être seule à souffrir, joindre à la douleur d'un abandon complet l'idée que cet amour, dont le souvenir était l'unique bien, léger comme tant d'autres, ne méritait pas les larmes qu'elle lui avait données; se voir enlever jusqu'aux illusions du passé, ah ! c'est alors que les déchirements d'une séparation irrévocable s'emparèrent du cœur de madame d'Egmont ! c'est alors seulement qu'elle frémit de l'isolement où tombait son âme.

^a retraite, la prière, ces deux grands secours contre la douleur, elle ne put s'y livrer longtemps. Le retour du marô-

chai de Richelieu la rappela près de lui ; il fallut reprendre les habitudes du monde, retourner à la cour, y rencontrer la comtesse de Gisors.

Pendant le séjour de Septimanie à l'abbaye de Montmartre, elle avait été portée par ordre du roi sur la liste des femmes invitées à un voyage de Marly, où, malgré la saison avancée il devait y avoir de grandes parties de chasse suivies de jeu et bal. La duchesse d'Aiguillon n'ayant pu déterminer sa nièce à paraître à ces fêtes, l'avait excusée de son mieux près du roi ; mais quelques mots échappés à sa majesté contre la pruderie de certaines grandes dames avaient prouvé le mauvais effet du refus de madame d'Egmont. Plusieurs personnes attribuèrent ce refus à la froideur avec laquelle Louis XV accueillit d'abord le vainqueur de Manon , à peine lui parlat-il de sa victoire. Mais peu de temps après, un grand événement rendit au maréchal toute la faveur du maître.

Il remplissait depuis cinq jours sa charge de premier gentilhomme, lorsque, vers six heures du soir, le roi étant prêt à monter en voiture pour se rendre à Trianon, un homme s'avance entre les gardes, comme s'il était un officier de la maison, frappe le roi d'un coup de canif au-dessus de la cinquième côte, et rentre au milieu des spectateurs. Le roi porte la main sur sa blessure, en tire quelques gouttes de sang, se retourne, reconnaît l'assassin qui avait conservé son chapeau sur la tête, et dit :

— C'est cet homme qui m'a frappé ; qu'on l'arrête, et qu'on ne lui fasse point de mal.

L'assassin est arrêté ! il s'empresse de dire :

— Qu'on prenne garde à Monsieur le Dauphin, et qu'on ne le laisse pas sortir de la journée.

L'alarme est au comble ; on croit qu'une vaste conspiration tuenace toute la famille royale. Le roi est porté dans son lit; sa blessure est légère, mais on craint que l'arme dont il a été atteint ne soit empoisonnée ; lui-même, saisi de cette idée, se croit à son dernier moment ; on s'empresse de lui donner tous les secours de la religion. La reine effrayée vient le trouver; il lui parle avec tendresse, et se félicite d'avoir été frappé

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plutôt que son fils. La marquise de Pompadour est délaissée de tous les courtisans, et le ministre qu'elle protège le plus, M, deMachault lui-môme, vient lui signifier l'ordre de ^éloigner du château (1).

Le duc de Richelieu, guidé par le souvenir de la duchesse de Ghâteauroux, et rassuré sur l'état du roi, quitte le lit du blessé pour aller consoler la favorite,

A peine l'attentat de Damiens est-il connu à Paris, que le peuple dit hautement :

— C'est un coup des jésuites.

Les dévots, ceux de la paroisse Saint-Sulpice, s'écrient :

— C'est un coup du parlement.

Chaque parti soupçonne, dénonce l'autre. Le ministère est accusé d'incurie, presque de complicité ; car il avait reçu depuis longtemps, de Paris ôt de la province, des annonces vagues d'un attentat sur la personne du roi, et ces avis secrets avaient été méprisés.

Malheureusement nous pouvons nous faire une idée de ce qui se passa alors. D'abord les plus récalcitrants aux volontés du roi, ceux qui déclamaient le plus contre son caractère, sa conduite, furent les premiers à venir faire leurs soumissions, à protester de leur attachement au souverain. Les prêtres, les magistrats, volent à Versailles pour se mettre à couvert d'une horrible imputation. L'archevêque ordonne des prières de quarante heures. Les états, le parlement de Bretagne, qui étaient en insurrection contre le roi, écrivent à M. de Saint-Florentin, aussitôt après la nouvelle de l'assassinat, qu'ils sont prêts à obéir à tout ce que le roi désire et lui offrent leurs biens et leur vie (2).

Si Louis XV avait su profiter de l'élan généreux d'une nation toujours prête à venger une lâcheté sanglante, s'il avai\ ressaisi le pouvoir confié à des ministres inhabiles à concilier ies partis et trop faibles pour les dominer, s'il avait repris le commandement de ses armées comme le maréchal de lUche-

(1) Lacretelle, Histoire de France, tom. III, p. 271.

(2) Lacretelle, Histoire de France,

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lieu l'y engageait, ii aurait pu recouvrer encore l'amour de ce peuple qui l'avait surnommé le Bien- Aimé. Mais sans courage pour s'affranchir du sentiment, ou plutôt de l'habitude qui le ramenait vers madame de Pompadour, il se laissa encore diriger par elle. Le retour de la favorite, si adroitement ©revu par le maréchal, fut suivi de l'exil du garde des sceaux et de celui de M. d'Argenson. La marquise ayant à se plaindre d'eux fit envoyer l'un à son château d'Àrnouville, l'autre aux Ormes.

Le bruit que l'arme dont Damiens s'était servi était empoisonnée fit accourir, au château de Versailles, tous ceux qui avaient le droit d'y entrer. Dans l'inquiétude générale, l'étiquette n'était plus observée; les grands seigneurs, les simples gentilshommes, les duchesses, les femmes non titrées, attendaient pêle-mêle, dans la galerie, des nouvelles du roi. Comme elles étaient à chaque moment plus rassurantes, les sollicitudes cessèrent, et les conversations, qui avaient pour objet le danger du roi, se tournèrent tout à coup vers le résultat qu'aurait cet événement sur la querelle des parlements et du clergé.

Ces entretiens, où l'esprit de parti glissait toujours des mots amers, déplaisaient beaucoup à madame d'Egmont ; elle venait de s'approcher d'une fenêtre donnant sur le parc, et considérait l'aspect si triste des arbres couverts de givre, des pièces d'eau glacées, de toute cette nature paralysée par le froid, lorsque quelques mots, d'une voix trop connue, la firent tressaillir ; ils s'adressaient à une jeune femme, assise à quelque distance de là. Cette femme, les yeux fixés sur madame d'Egmont, semblait préoccupée, au point de ne rien entendre. Et comme elle était entourée de plusieurs personnes qui l'empêchaient de l'aborder, la même voix redit :

— Mais venez donc, madame, la duchesse de Mazarin vous attend pour se rendre chez Mesdames.

Alors la jeune femme, sortant de sa rêverie, se fit jour à travers le groupe de causeurs qui était devant elle, puis elle vint prendre le bras du comte de Gisors, et tous d'eux quittèrent la grande galerie.

— C'est elle, pensa madame d'Egmont. Oh ? mon Dieu, qu'elle est jolie!...

Et des larmes obscurcirent ses yeux: Se croyant à l'abri des regards, seule, rencognée dans cette embrasure de fenôire, elle laissa couler ses pleurs, ou plutôt, absorbée danf. un morne désespoir, elle ne s'aperçut pas que son visage en était inondé.

Mais un homme était là qui la contemplait avec rage et bonheur. Après avoir conduit sa femme vers madame de Mazarin, M. de Gisors était revenu malgré lui à l'endroit de la galerie où il avait aperçu madame d'Egmont, entraîné par la seule idée d'y rêver encore sa présence... Que devint-il en la retrouvant à cette même place, baignée des larmes qu'elle n'avait plus la force de cacher !

— Serait-il vrai ! dit-il hors de lui et d'une voix étouffée, Septimanie répondrait encore à...

— Eloignez-vous ! dit-elle dans un égarement qui le fait trembler ; éloignez-vous, ou je vais... mourir... là, devant tous ces yeux qui nous observent !

— Un mot, un seul mot ; ne croyez pas...

En ce moment, la duchesse d'Aiguillon, qui cherchait sa nièce, la rejoint, lance un regard sévère au comte Louis, qui s'éloigne dans un trouble impossible à peindre.

— Pourquoi nous laissez-vous ainsi? dit la duchesse. La reine vient de faire prévenir qu'elle nous recevrait en sortant de chez le roi.

— Je ne sais... si je pourrai... vous y suivre, répondit madame d'Egmont en respirant à peine.

— Vous le pourrez, ma chère amie, reprit la duchesse, car votre mari, ajouta-t-elle en appuyant sur ce dernier mot, vous blâmerait justement de manquer à ce devoir.

En parlant ainsi, elle prit le bras de sa nièce, et l'entraîna vers l'appartement de la reine.

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