‹ La comtesse d'EgmontChapitre 16 sur 55 · UN FOU SE CONNAÎT EN SAGESSE · texte numérisé non relu

UN FOU SE CONNAÎT EN SAGESSE

II est curieux de remarquer, dans certaines circonstances, à quel point, dans la même personne, l'être qui agit peut se passer de l'être qui pense. L'esprit de madame d'Egmont, absorbé dans cette idée, il m'aime encore, était incapable d( s'en distraire, et de guider la moindre de ses actions ; pourtant elle eut un maintien convenable pendant sa visite chez la reine, et répondit machinalement ce qu'il fallait répondre,, tant la routine de l'usage du monde peut suppléer à la présence d'esprit chez une femme bien élevée. Madame d'Egmont de retour chez elle, loin de tous les importuns, ne se trouva pas plus seule avec sa pensée ; c'était le même trouble, la même joie, le même désespoir.

— Quelle démence ! pensait-elle. Quoi ! parce qu'il m'a dit quelques mots vagues... sans aucun sens... parce que j'ai entendu le seul accent de sa voix... j'oublie qu'il vient volontairement de s'unir aune autre... qu'il vient d'ajouter le plus invincible obstacle à tous ceux qui nous séparaient déjà... j'oublie que je dois le haïr... l'éviter... le maudire comme /auteur de tout ce que je souffre... Ce que je souffre!... Mais d'où vient cette joie qui fait battre mon cœur?... D'où vient que ce cœur se ranime quand tout concourt à l'anéantir?... Oh ! mon Dieu, serait-ce un espoir coupable !... Non, je resterai digne de lui... J'ai trop besoin de son amour, de ses regrets, pour jamais... Lui-même me rendra la force d'éteindre cette fièvre qu'un mot a fait renaître... Faut-ii donc tant de choses pour me prouver que cette joie est fausse... et que je dois être éternellement malheureuse?...

Mais cette joie, qui semblait inexplicable à madame d'Egmont, est celle qui ne trompe point, celle qui naît d'un rien, d'une inflexion, d'un de ces mouvements sympathiques, qui soumet subitement une âme à la puissance d'un autre, c'est

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pour ainsi dire une vérité électrique, qui porte la conviction sur ce qu'elle atteint par l'unique vertu d'une chaîne invisible : c'est la sensation d'être aimé. Trouble ineffable, sur lequel l'amour-propre se trompe quelquefois ; mais l'amour!... jamais.

C'est presque un bonheur que de souffrir à deux, quand oc s'est vu condamné à pleurer seul. Les jours qui suivirent -confirmèrent madame d'Egmont dans la certitude qu'elle possédait toujours le cœur du comte Louis. Il ne négligeait pas une occasion de l'en convaincre. Des gens généreusement payés l'informaient le matin de ce que ferait madame d'Egmont le soir, et il n'allait que là où il savait la rencontrer.

Comme il n'osait pas l'aborder dans le monde, et qu'elle n'aurait pas consenti à le recevoir particulièrement, c'est le retentissement de ce qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre qui causait toutes leurs émotions. Le langage muet des impressions que le moindre événement, un livre, une comédie, une romance, font naître, s'établit si vite entre deux personnes dont les cœurs s'entendent ! A chaque minute on se surprend d'accord sur le sujet qui s'agite ; l'un donne-t-il son avis, on le croirait dicté par l'autre. C'est le même esprit, la môme gaieté, la môme tristesse ; enfin, c'est la môme existence en deux personnes.

0 vous qu'un pareil sort afflige, n'en murmurez pas ; vous avez le premier des bonheurs! Quand on a tous les biens du ciel, on peut se passer de ceux de la terre.

L'àme pure de madame d'Egmont avait le sentiment de cette jouissance divine, et s'y livrait avec ravissement ; son beau front avait repris toute sa sérénité; la fraîcheur de sou teint, le feu pénétrant de ses regards, tout s'était ranimé, chez elle avec la vie de son cœur.

C'était la seule différence qui existât entre elle et le comte Louis. Le plaisir de la voir souvent, de la forcer à reconnaître dans chacune de ses actions l'amour qui le dévorait, de l'en voir heureuse, avait d'abord suffi à son cœur ; mais la passion est ambitieuse ; il est dans la nature de l'homme de plus souffrir de ce qui lui manque qu'il n'est heureux de ce

qu'il possède. M. de Gisors devint sombre, sa santé s'altéra, et deux projets également sinistres s'emparèrent de son esprit.

La comtesse de. Gisors, douée de toutes les vertus qui l'onr fait surnommer par ses amis la Sainte, aimait peu le monde ; on l'y voyait rarement ; et sans deviner le motii" qui rendait à la fois son mari si soigneux et si froid pour elle, elle reportait sur la divinité l'amour qui n'avait point d'écho dans le cœur de celui qu'elle chérissait. Cette résignation abusant M. de Gisors sur la peine qu'il causait, il s'abandonna sans remords à toute sa passion pour Septimanie.

Cette passion éprouvée par tant d'années, par tant de regrets, de. chagrins, il fallait mourir, ou la voir partager dans tout son délire...

Comment s'imaginer qu'un amour né vertueux, qui s'est maintenu pur au milieu de toutes les séductions, peut devenir subitement coupable ? Une telle crainte n'agitant point madame d'Egmont, elle s'était simplement affligée du changement que chacun remarquait dans M. de Gisors ; mais le duc de Richelieu en devina bientôt la cause. Son cœur, qui avait passé par tous les amours, même les plus honnêtes, s'aperçut sans peine du degré où était parvenu celui du comte Louis. Il crut devoir en avertir sa fille.

— Je suis fâché, dit-il, de troubler la douce sécurité qui vous rend si belle, et moi si heureux; car vos pleurs continuels me désolaient; mais comme vous en pourriez verser de plus amers encore, je dois vous prévenir du danger qui vous menace. Avec une autre femme, je rirais moi-même de la prétention de donner un avis semblable, ou plutôt j'en reconnaîtrais d'avance l'inutilité. Il faut avoir tant d'esprit pour comprendre la valeur d'un conseil donné par celui qui n'auïait peut-être pas eu le courage de le suivre ! Je ne ferai pas ici l'hypocrite, le sermonneur : je crois qu'il est des femmes dont le bonheur se passe fort bien de considération, d'estime; et j'avoue que la reconnaissance qui m'attache à plusieurs d'elles me rend aussi indulgent qu'elles-mêmes sur leurs fai-

blesses ; mais la nature et l'éducation de ces femmes frivoles ont marqué leur destinée en les affranchissant de tout scrupule, comme de toute honte; aussi les séduit-on sans peine et sans remords. Il n'en est pas de même d'une personne telle que tous, ma chère Septimanie, vous êtes d'un sang moins mêlé que celui de tant de nobles familles. Dans la vôtre, l'honneur des femmes compte pour quelque chose ; et le souvenir que votr* mère a laissé est un de ces exemples qu'on doit être hère d'imiter. Mais c'est moins encore au nom de ce modèle de perfection que je vous parle, que d'après ma coupable expérience. Vous avez placé tout le charme de votre existence dans l'amour que vous inspirez au comte de Gisors !... Ne vous troublez pas ainsi, je n'ai pas l'intention de vous embarrasser, de vous forcer à m'articuler vos pensées les plus secrètes, je les sais mieux, que vous, car l'intérêt que je vous porte est plus vif et plus éclairé que votre intérêt personnel. Ma fille est mon orgueil, ma gloire, ma vertu. 11 me semble qu'en récompense de cet ouvrage. si parfait, j'obtiendrai du ciel et du monde le pardon de toutes mes folies de jeunesse. C'est pourquoi je voudrais ne pas la voir tomber du piédestal où je l'ai placée. Tu me pardonnes cette ambition... dit-il avec émotion en serrant tendrement la main de sa fille... Eh bien, prouve-moi que je n'ai pas trop présumé de ton courage, autrement je regretterais de t'avoir élevée dans les sentiments qui te distinguent des autres femmes, car je t'aurais vouée à l'humiliation et au malheur.

— Que dites-vous, s'écria madame d'Egmont, suis-je donc si coupable?... et ma conduite donnerait-elle le droit de...

— Votre conduite est irréprochable, reprit le duc, mais toute la retenue de votre cœur, de vos manières, ne suffira plus bientôt pour contenir l'amour auquel vous répondez.

— Cet amour, est-ce à vous de m'en accuser ? n'est-ce pa^ sous vos yeux qu'il est né? ne l'avez-vous pas encouragé?

— Aussi n'ai-je pas l'intention de vous en faire un crime; ^'ailleurs, je vous le répète, c'est bien moins votre gloire qui m'inquiète que votre bonheur. Je vous connais, vous ne sauriez être heureuse de celui de madame de Pompadour ;

aussi ne vousai-je pas même parlé du bruit qui s'est répandu un moment sur ce sujet à la cour ; je savais que votre fierté ne se soumettrait jamais à une condition si humiliante ; et pourtant vous seule aviez assez de noblesse dans le caractère pour recommencer la gloire du règne de madame de Châteauroux ; mais le roi était jeune alors, et accessible à toutes les idées généreuses, brillantes; il n'avait pas été l'esclave d'une bourgoise tracassière, dont la politique au îiiveau de son petit esprit ne s'élève pas au-dessus des intrigues de cour. Le roi valait alors qu'une femme lui sacrifiât son honneur; aujourd'hui ce serait se perdre sans profit pour la France ; et puis vous avez un amour dans le cœur, un de ces entêtements dont je connais mieux qu'un autre tout le despotisme ; vous ne sauriez vous en distraire ; mais cette affection qui enchante votre vie, en dépit de tous les obstacles, peut se changer tout à coup en long désespoir. Écoutez-moi, Septimanie, ce n'est pas ici le langage d'un père qui prêche la morale dont il s'est trop souvent moqué ; ce sont les conseils d'un ami éclairé par ses torts, qui sait par une longue expérience te qu'on recueille de ses faiblesses. Eh bien, chez nous autres hommes, il n'est pas un amour sur cent... et peut-être sur mille, qui survive à un triomphe complet. Gela n'est pas seulement le lieu commun des âmes vulgaires, c'est le sort inévitable des imaginations passionnées ; quand l'objet de notre adoration cède à nos désirs, c'est la divinité qui se fait femme ; le culte est anéanti.

Dans le mariage, tant de liens, tant d'intérêts unissent encore après l'extinction de l'amour, qu'on s'aperçoit à peine de son refroidissement ; mais dans une liaison dont la passion seule est l'excuse, représentez-vous le supplice d'une femme qui voit diminuer sa puissance à chaque sacrifice qui de- = vrait l'augmenter!...

— Ah! s'écria madame d'Egmont, plutôt la mort que celte honte...

' — Eh bien, c'est ce honteux supplice que je veux t épargner ; en vain penserais-tu que tant de charmes réunis pourraient t'en garantir ; non, te dis-je, plus l'idole est parce

plus sa chute la dégrade ; plus celui qui t'aime est digne de ton amour, plus il te punirait de détruire son prestige; et pourtant de bonne foi dans sa confiance en lui naDit, il tuerait quiconque oserait douter de son courage a braver le bonheur. 11 faut donc le fuir, ma chère enfant; ce vieux moyen est toujours le plus sûr. Un nouveau commandement va m'être confié, c'est encore un secret, je ferai une longue absence, le service de M. d'Egmont l'obligera à me suivre, tu ne peux rester à Paris sans danger. Promets-moi de passer à Richelieu tout le temps que durera la campagne; j'ai fait nouvellement arranger le château ; tu y trouveras tout ce qui peut en rendre l'habitation charmante ; rien n'empêche que nos amis ne t'y suivent... je désirerais même...

— Ah ! ne l'exigez pas, mon père; oui... je vous obéirai, je partirai dès demain, s'il le faut, pour Richelieu; mais permettez que j'y vive dans la retraite.

— Mauvais moyen d'oublier ce qu'on fuit.

— L'oublier, lui, jamais, ]o \e promettrais en vain.

— N'importe, il suffit de ne le plus voir, de ne plus alimenter sa fièvre par l'espérance d'une contagion dangereuse; si la retraite exalte les sentiments, elle sert aussi la réflexion; et vous méditerez là sur les tristes vérités que je vous dévoile ; vous penserez que votre intérêt seul fait toute ma sévérité ; mais je ne me pardonnerais pas de vous laisser ignorer qu'en France, où le climat modéré laisse à la raison toute sa puissance, on aime assez les femmes qui cèdent, mais qu'on n'adore que celles qui résistent.

Il entrait dans les plans du maréchal de Richelieu que sa tille restât encore queiaues semaines à Paris, pour faire les honneurs de plusieurs dîners qu'il devait donner au nouveau ministre de la guerre, le marquis de Paulmy, et aux maréchaux de France que le roi venait de nommer ; ils étaient au nombre de huit. Jamais tant de bâtons fleurdelisés ne s'étaient donnés en un jour ; c'étaient les marquis de Senneterre et de Maubourg ; les comtes de Lautrec, de Thomont et d'Estrées ; les ducs de Luxembourg, de Biron et de Mirepoix. M. de Richelieu était au fond très indigné de voir

ainsi prodiguer la plus grande des récompenses militaires, et monter tant de lieutenants généraux d'un seul coup au même rang que lui ; mais cette promotion devait déplaire infiniment au maréchal de Belle-Isle, et l'on n'est jamais très-contrarié du désagrément qu'un ennemi partage.

Madame d'Egmont, éclairée sur le danger où allait l'entrai' ner sa faiblesse, forma la résolution de ne pas sortir de chel elle ou de chez son père avant son départ pour Richelieu^ et cela afin de ne plus rencontrer le comte de Gisors ; le courage dont elle eut besoin pour tenir cette résolution lui apprit à quel point elle était nécessaire.

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