‹ La comtesse d'EgmontChapitre 17 sur 55 · UNE CONVERSATION · texte numérisé non relu

UNE CONVERSATION

On était au 28 mars 1757. Le maréchal de Richelieu, de service auprès du roi, avait chargé madame d'Egmont de faire les honneurs de ce qu'il appelait son dîner académique, car il n'avait pas moins de coquetterie pour les beaux esprits que pour les jolies femmes, et il se plaisait à les rassembler souvent. MM. d'Alembert et de Gondorcet, l'abbé de Bernis, Marmontel, d'Argental et Gentil Bernard y causaient avec plusieurs des personnes de la cour qui faisaient profession d'aimer l'esprit, et qui attachaient beaucoup de prix à être invitées à ces réunions, dont le premier mérite était de n'être nullement pédantes ; la gaieté en faisait d'ordinaire tous les frais; mais ce jour-là, soit que la disposition de la comtesse d'Egmont influât sur les convives, soit que les événements prétassent peu à la plaisanterie, le duc de Richelieu se plaignit, en arrivant le soir, du sérieux de tous les visages.

LE COMTE DE B***

On serait sérieux à moins, je vous jure, monsieur le maréchal ; et, si vous aviez assisté au petit spectacle qu'on m'a forcé de subir ce matin, vous ne ririez pas d'un mois.

LE MARÉCHAL.'

Quoif auriez- vous été Yoir le supplice de Darniens?

LE COMTE DE B***

Précisément.

MADAME D'EGMONT, indignée.

Quel horrible courage!

LE MARÉCHAL

Le garde des sceaux, qui est venu en rendre compte à la cour, n'a pu se faire écouter; dès les premiers mots, le roi a pâli et Fa prié de ne pas continuer ce récit effroyable.

LE COMTE DE B***

Eh bien, le croiriez-vous, c'est pour satisfaire à la curiosité de deux femmes charmantes que je me suis condamné à cette atroce vue ; je crois que j'en perdrai à jamais le sommeil.

LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS

Dites-nous, je vous prie, le nom de ces femmes-là ; car vous ne pouvez laisser planer sur d'autres le soupçon d'une curiosité si féroce.

LE COMTE DE B***

Je ne saurais les dénoncer ; mais il est possible qu'ellesjnêmes n'en fassent pas mystère...

d'alembert.

N'en doutez pas ; elles ne se sont résignées à cet affreux spectacle que pour en faire leur cour.

LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS

Mais comment, vous, qui ne pouvez supporter le cinquième acte d'une tragédie, avez- vous consenti à voir celle-là ?

LE COMTE DE B***

On ne m'a pas demandé mon avis, vraiment. J'ai reçu hier Boir un petit billet qui m'engageait à déjeuner, à midi, dan? une maison où je yais souvent et avec plaisir. Nous avon^ besoin de vous, m'a-t-on dit ensuite, pour nous accompagner dans une visite. Je suis monté en voiture sans demander oi> l'on me conduisait; on s'est arrêté dans une petite rue, à une petite porte fort sale; nous avons monté un vilain, escalier, et nous nous sommes trouvés dans une chambre éclairée par deux fenêtres dont les jalousies baissées laissaient faiblement pénétrer le jour; le bruit d'une foule de voix qui bourdonnaient sous ces fenêtres m'en fit approcher; je reconnus qu'elles donnaient sur la place de Grève, et l'échafaud dressé ne me laissa plus aucun doute sur le spectacle qui m'attendait. Je me récriai ; on me plaisanta sur ma sensibilité pour Damiens. La fausse honte de paraître avoir moins de courage que ces femmes, l'impossibilité de les abandonner dans un semblable lieu, m'a déterminé à prendre mon parti sur cette situation désagréable. Au bout du compte, c'est de l'histoire, me dis-je (1).

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