‹ La comtesse d'EgmontChapitre 34 sur 55 · LE SOUPER NOCTURNE · texte numérisé non relu

LE SOUPER NOCTURNE

La crainte de réveiller madame d'Egmont, que M. de Richelieu supposait devoir être couchée, lui avait fait donner l'ordre à son coureur d'aller prévenir le concierge pour qu'il ouvrît les grilles et recommandât aux domestiques qu'on réveillerait de faire le moins de bruit possible. On avait défendu aux postillons de faire claquer leur fouet; ils devaient mettre leurs chevaux au pas. Ainsi les carosses, glissant sur un sable fin, étaient parvenus sourdement jusqu'auprès du perron, guidés par les torches flamboyantes dont la cour et le château étaient illuminés.

A peine Septimanie, qui s'est approchée de la fenêtre, at-eïle reconnu la cause de cette lumière subite, qu'elle sent un froid mortel sur tous ses membres; les battements de son cœur s'arrêtent... Elle est comme paralysée. En vain la raison, la prudence, lui ordonnent de se faire violence... lui montrent ce qu'elle risque à rester là...

— Ce retour... c'est sa mort, pense-t-elle, et anéantie sous le poids de ce pressentiment, elle attend presque sans émotion son père et son mari, dont les voix se font déjà entendre.

— Que fais-tu là? demande le maréchal, à Philibert, qu'il voit étendu sur une banquette du vestibule.

— Ah! pardon, monseigneur.., c'est que je m'étais endormi în attendant...

— Quoi! ta nous attendais?... Ah! c'est cet étourdi de Fronsac qui aura prévenu sa sœur. Il n'y a pas moyen de causer une surprise avec cet indiscret-lù.

— Est-ce par Tordre de madame la comtesse que vous êtes Cl? demanda M. d'Egmont, avec son flegme habituel.

— Oui, monsieur le comte.

— Ainsi elle veille encore? Allez, faites demander par un* Se ses femmes si madame est visible.

Pendant que le comte d'Egmont satisfait au cérémonial dont il ne se départ dans aucune occasion, M. de Richelieu entre dans le salon où se trouvait sa fille.

Ils ne s'étaient pas revus depuis la campagne du Hanovre. Elle se jeta dans les bras de son père, heureuse d'avoir à cacher son anxiété profonde et coupable, peut-être, sous les témoignages d'une affection pure.

— Chère Septimanie! s'écria le maréchal en la serrant contre son cœur, combien cette vive émotion me touche! Mais ne pleure plus, nous voilà réunis, et j'espère pour longtemps. Qu'ils fassent la guerre à leur manière ; la mienne n'était pas trop mauvaise ; ils n'en veulent plus? eh bien, tant mieux; je m'eu rapporte au comte de Glermont du soin de ma vengeance. Je ne veux plus vivre que pour mon plaisir et les tiens. Mais nous mourons de faim, et je vois avec peine que celui qui a trahi le secret de notre arrivée n'a pas pensé à nous faire préparer à souper. N'importe, nous nous contenterons de ce qui se trouvera. L'intendant du comte et le mien sont trop gourmands tous deux pour que les provisions manquent.

Ainsi, il fut établi dans l'esprit du maréchal et de son gendre que madame d'Egmont avait été prévenue de leur retour par son frère; et qu'elle veillait pour les attendre. Philibert partagea cette opinion, malgré la clef de cette grille dont il ne se rendait pas compte. Mais l'arrivée de ses maîtres lui suffisait pour expliquer l'ordre qu'il avait reçu de sa maîtresse.

A la prière de M. de Richelieu, un souper fut servi dans l'ap* jartement de madame d'Egmont.

— Cela me rappelle mon bon temps, dit le maréchal , un souper intime, dans l'appartement d'une jolie femme, au milieu de la nuit : rien n'est plus romanesque. C'est dommage que tout cela soit pour un mari et un père.

— Savez -vous bien, madame la comtesse, qu'il y après dt trois mois que je n'ai eu l'honneur de souper avec vous? dit M. d'Egmont, avec l'accent d'une tendresse menaçante.

— Je ne soupe plus depuis quelque temps, répondit-elle; j'ai des maux d'estomac...

— Ah! vous ne sauriez être malade avec des joues si rose», ei Ses yeux si brillants, reprit le comte.

— C'est sans doute la fièvre qui m'anime ainsi; j'ai la têtt brûlante, ajouta Septimanie en portant la main à son front

— Il fait peut-être trop chaud ici, dit le maréchal. Si noui* ouvrions cette fenêtre, le grand air vous ferait du bien.

Et il s'apprêtait à ouvrir la fenêtre donnant sur le parc, lorsque sa fille l'arrêta vivement en disant que la fraîcheur de la nuit lui donnerait le frisson.

— Dieu me garde d'augmenter votre malaise, reprit le maréchal en venant se rasseoir, car j'ai un double intérêt à vous voir bien portante; mais il faut vous dire avant ce qui me détermine à tout quitter pour me rendre dans mon gouvernement ; à m'alfranchir enfin des cabales, cent fois plus difficiles à vaincre que tous les ennemis de la France. Avec de semblables ministres, on travaille en vain pour le bonheur et la gloire du pays. Non-seulement ils déconcertent les meilleurs projets ; mais lorsqu'en dépit de leurs menées ils réussissent, ces messieurs trouvent encore moyen de les annuler. La convention signée par le duc de Gumberland avec moi vient d'être violée ; ils m'accusent de m'être laissé jouer par la mauvaise foi du gouvernement anglais. Le roi en a, dit-on, beaucoup d'humeur; ce n'est pas sa première injustice envers moi; mais je laisse au temps et aux lettres que j'ai de ses ministres le soin de me justifier. Quand il sera las d'écouter ses chansonniers et ses caillettes de Versailles, je reviendrai. D'ici là, je ne veux m'occuper que de la conquête de mes aimables Gascons, et j'ai besoin d'être aidé par ma chère Septimanie flans cette grande entreprise. C'est pourquoi j'ai décidé le comte d'Egmont à venir avec moi vous surprendre, pour vous contraindre à partager les honneurs qui m'attendent, car vous ne sauriez vous faire une idée de toutes les fêtes qu'on

nous prépare. Messieurs les Jurats m'ont fait prier d'arriver par Blaye, où les barques de la ville de Bordeaux se trouveront et nous conduiront jusqu'au port. On parle d'une harangue du parlement, d'un arc de triomphe au milieu de la place Royale, d'un Te Deum, enfin ce sera, dit-on, magnifique, et

i par cela même fort amusant. Un disgracié recevoir de pareils

j donneurs !...

— Le maréchal ministre en crèvera de dépit, dit le comte d'Egmont, car tout son crédit ne saurait le rendre plus noble qu'il ne l'est; et jamais les hauts barons de son gouvernement ne consentiront à lui servir d'escorte: en vérité la cour se peuple de parvenus. Voilà le petit abbé de Bernis tout puissant.

— Grâce à la marquise, il a été, dit-on, plus courageux que bien d'autres, et que le roi lui-même, car on ne conçoit pas l'ascendant de cette femme sur un homme qui n'est plus son amant.

— Encore si elle avait le beau teint, la grâce noble et fière que nous trouvons ici, dit le comte en lançant un regard à sa femme, cela pourrait excuser la faiblesse royale, mais c'est bien la bourgeoise la plus bourgeoise qui fût jamais.

— 11 est certain qu'à travers ses prétentions au bel esprit, elle laisse échapper des mots du plus mauvais ton. Dans le temps où l'on pouvait encore la discuter, je répétais souvent au roi les réparties de sa dame ; il en riait avec moi, et j'espérais la renverser à coup de ridicules ; mais point : à chaque bévue d'elle, le roi disait :

— Tant mieux, c'est une éducation à faire dont je m'amuserai.

— Cette élève -là ne lui fera jamais honneur. Mais, ajouta & d'Egmont, la comtesse paraît fatiguée, il se fait tard, et je crois...

J — Vous êtes bien impatient, reprit le duc, moi qui n'ai j aucune raison pour l'être autant, je veux prolonger le plus J possible le plaisir que j'ai à me trouver près d'elle, et à moins qu'elle ne me chasse...

— Ah! restez, restez, je vous prie, dit madame d'Egmont,

le bonheur de \ous revoir peut seul me faire supporter ce que je souffre.

— Mais si vous êtes malade, il serait plus sage de vous mettre au lit, madame, dit le comte.

— Non, je ne dormirais pas.

— Laissez-la faire ce qu'elle veut; c'est le meilleur remède. a tous les maux possibles, repritle maréchal.

Malgré l'état violent où se trouvait madame d'Ëgmont pendant cette conversation, la crainte d'un plus grand supplice encore la lui fit prolonger jusqu'aux premiers rayons du jour.

Mais qui pourrait les peindre, ces moments de contrainte où le moindre mot, la circonstance la plus indifférente en elle-même peut compromettre l'honneur d'une femme et la vie de deux hommes ? où chaque minute qui s'écoule apporte au cœur du malheureux qu'on voudrait consoler la conviction qu'on l'abandonne ! Il est là... il attend le mot qui doit lui donner le courage de vivre, ou l'adieu qui doit rendre sa mort plus douce... son amour ou sa haine, voilà l'héritage que cet instant va laisser à la femme qui l'aime !!! et il faut comprimer l'élan qui la porte vers lui !... il faut écouter d'autres voix que la sienne, sourire à d'autres yeux... cacher qu'on se meurt de l'effroi de le perdre !... Pauvres femmes!., et voilà le martyre que vous regretterez un jour !

Ï.E COMBAT DE CREVELT

Avant de partir pour Bordeaux, où l'attendaient les plus riches parures commandées par le maréchal, et des fêtes dont le souvenir dure encore, Septimanie trouva un moment pour se rendre à la grille du parc ; son cœur battit en apercevant de loin le petit infirme. Elle espéra qu'il jetterait encore un billet à ses pieds... Mais le monsieur était parti à cheval, disait-il, au point du jour, sans lui laisser autre chose que sa bourse,

LA COMTESSE D'EGMOKT 121

N'osant pas le questionner davantage, madame (FEgmont congédia l'enfant en lui donnant de l'argent pour sa mère. Puis elle contempla longtemps la place où le comte Louis devait l'avoir vainement attendue. L'empreinte de ses pieds était encore marquée sur la poussière.

Elle soupira tristement à cette vue, et s'affligea de l'idée ^u'iln'avait pas même pensé qu'elle pouvait avoir été retenue par un obstacle invincible ; qu'elle viendrait à cette grille dès qu'elle en aurait la possibilité, et qu'en y laissant un mot de souvenir, il ne tomberait pas dans d'autres mains que les siennes.

C'est l'âme accablée par ces cruels sentiments qu'elle quitta le château de Richelieu pour suivre le maréchal à Bordeaux. Les honneurs rendus à son père, les hommages qu'on lui adressait à elle-même, ne parvinrent point à la distraire; cette vie de plaisirs si peu en harmonie avec la disposition de son âme, elle s'empressa de s'y soustraire ; et profitant des raisons qui rappelaient le comte d'Egmont à Paris, elle se décida à l'accompagner.

Après une si longue absence, ses amis briguèrent à l'envi le plaisir de la recevoir. Paris était triste ; la guerre s'annonçait mal. Le prince de Soubise, dont la capacité n'était pas à beaucoup près au niveau de sa bravoure, n'inspirait aucune confiance ; on n'en avait pas davantage dans les talents du comte de Clermont (1). Les généraux tonsurés n'étaient plus de mode, et le mérite militaire de celui-là ne devait pas les remettre en crédit.

Chaque jour on apprenait un nouveau succès du prince Ferdinand ? et l'assurance de n'avoir à opposer à l'habileté de ce grand capitaine que des généraux sans talents donnait de vives inquiétudes. On murmurait tout haut de voir ainsi commandée cette jeune noblesse de France, que l'ineptie des £hefs immolait sans profit pour le pays. Le comte de Gisors venait d'être nommé mestre de camp du

(1) Le comte de Clermont, prince du sang, était abbé de Saini-Germain-dcs-Prds.

régiment des carabiniers, et on le plaignait particulièrement d'avoir à soumettre ses connaissances militaires, sa valeur si brillante, aux plans mal conçus d'un général bénédictin.

Le bruit d'une affaire désastreuse venait de se répandre. Un courrier était arrivé dans l'après-midi du 26 juin à Versailles, après le départ du roi pour son nouveau château de Saint-Hubert (1). Les dépêches, ouvertes par les ministres, avaient été aussitôt communiquées à madame de Pompadour. La marquise était partie au même instant pour aller instruire le roi du malheureux combat de Crevelt. La cour hésitait à en faire connaître les résultats, et on se portait en foule dans les salons où se réunissaient d'ordinaire les gens les mieux instruits.

Madame d'Egmont, dévorée d'inquiétude, était allée chez la princesse de Beauvau. L'abbé de Bernis y venait habituellement, et l'espérance d'apprendre par ce nouveau ministre ce qui s'était passé à l'armée avait attiré ce soir-là chez la princesse un grand nombre de personnes qui tremblaient pour un père, un mari, ou un fils.

Le ministre si vivement attendu n'arriva point, mais le duc d'Ayen avait reçu une lettre particulière de l'armée. On le conjura d'en faire part. Il lut ce fragment :

« Les troupes du comte de Clermont et celles des Hanovriens étaient rangées en présence, le vendredi 23, séparées seulement par le village de Crevelt (2) et un grand bois. Ce village avait été pris et repris par plusieurs détachements, lorsqu'un corps considérable de troupes cachées derrière le bois fondit tout à coup sur nos régiments, que nulle réserve ne soutenait. Le combat a duré sept heures avec acharnement ; il a continué, malgré l'ordre de retraite donné une heure avant par le comte de Clermont. Accablés par le nombre, notre plus t>eau régiment taillé en pièces, il a fallu abandonner le terrain. Le comte de Clermont s'est enfui à bride abattue à Ruys.

(1) Dans la forêt de Rambouillet.

(2) Ce village est aujourd'hui une jolie petite ville où il se fait d» Leau velours.

Là, il a demandé aux magistrats de cette ville s'il (Hait déjà arrivé beaucoup de fuyards. Non, monseigneur, lui a-t-on répondu, vous êtes le premier ! »

Ce bon mot fît presque oublier l'inpression pénible causée

par le commencement de cette lettre. Cependant il était

j facile de deviner que le duc d'Ayen n'avait pas tout lu, et

> qu'il ne disait pas vrai, en répondant qu'on ne lui donnait

aucun détail sur les ofîiciers morts ou blessés dans cette triste

affaire.

On annonça le marquis de Jaucourt ; il arrivait de Versailles. On l'accabla de questions.

— Rien ne transpire sur ce qui s'est passé à Crevelt, répondit-il; le comte de Clermont aura fait quelque bévue qu'on hésite à dénoncer. On ne s'occupe à la cour que de l'auguste visite faite au maréchal de Belle-Isle. Ses amis en sont d'une fierté risible.

— Quelle est donc cette belle visite ? demanda la princesse.

— Celle du roi, madame...

Au même moment, un cri déchirant se fit entendre, et l'on vit plusieurs personnes s'empresser de secourir une femme agitée par d'horribles convulsions.

— Emmenons-la d'ici ; qu'on demande mes gens ; qu'ils la portent dans mon carrosse, criait la duchesse d'Aiguillon.

— Coupez son lacet... de l'eau de mélisse... des sels... s'écriait la princesse de Beauvau, tandis que la duchesse d'Aiguillon, aidée de ses gens, faisait porter dans son carrosse sa malheureuse nièce, échevelée, les yeux hagards, les membres contractés, enfin dans cet état extrême, où le désespoir semble amener la mort,

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