MÉDISANCE ET BONTÉ
— M. de Jaucourt aurait bien pu se dispenser de parler de cette visite deyant maduuie d'Egmont, dit d'un ton patelin la
marquise de F... Il était clair que le roi ne pouvait faire une semblable démarche qu'à propos d'wne grande perte, d'une mort sur le champ de batail] ), et que, le fils du maréchal était *ué.
— Eh bien, pourquoi en Jure mystère? demanda une personne qui savait très-bien par quel motif cette nouvelle devait causer tant de douleur à madame d'Egmont, mais qui était bien aise de le faire articuler devant tout le monde.
— Quoi! vous ignorez ses sentiments pour le comte de Gisors? cependant elle les cache bien mal; jamais on ne prononce ce nom devant elle, sans la voir rougir jusqu'au blanc des yeux. C'est un plaisir que je me suis souvent donné.
— Mais le mariage du comte Louis avec mademoiselle de Nivernais?...
— N'a fait qu'attiser le feu... D'ailleurs, madame de Gisors est si dévote, qu'elle n'y voit pas au delà de son missel.
— On m'avait assuré que, depuis la brouille du maréchal de Richelieu et du maréchal de Belle-Isle, leurs enfants ne se voyaient plus.
— Ils ne se voyaient plus... mais ils s'aimaient toujours... et vous en avez aujourd'hui la preuve. Cette fois, le coup était trop inattendu ; la prudence a échoué.
—Mais que va penser le grave comte d'Egmont de ce beau désespoir?
— Il s'en indignera, reprit le vicomte de C..., non pas par sentiment, il ne s'abaisse point à ces misères-là; mais voir la femme d'un grand d'Espague, première classe, princesse de Clèves, duchesse de Gueldres, de Juliers, d'Agrigente, la femme du comte d'Egmont, enfin, descendre jusqu'à aimer le petit-fils de l'intendant Fouquet!... voilà ce qui va le mettre en fureur.
— Vous vous trompez, dit la princesse de Beauveau, importunée de ces propos, le comte d'Egmont n'ignore pas que les enfants du maréchal de Richelieu et le fils du maréchal de Belle-Isle ont été élevés ensemble, et que le comte de Gisors et madame d'Egmont, sans prendre part aux querelles de leurs parents, ont toujours conservé un vif attachement l'un pour
l'autre. Ce sentiment était trop pur pour en faire mystère, et nous devons trouver tout simple la douleur qu'a ressentie madame d'Egmont en apprenant la mort de son ami d'en- 'unce.
La princesse prononça ces derniers mots d'un ton d'autorité qui défendait toute réplique. Il n'était pas vrai que M. d'Egmont fût aussi bien instruit de ce qui s'était pass* avant son mariage. Tout innocents qu'avaient été les amours du comte Louis et de Septimanie, personne n'avait trouvé convenable d'en parler à M. d'Egmont, et ce dernier événement ne l'en aurait pas instruit davantage, car, à cette époque où la médisance avait un immense développement, elle s'arrêtait toujours aux maris. C'était, en quelque sorte, les colonnes d'Hercule de ce vaste empire.
Mais le désespoir est égoïste; il veut jouir de lui-même, et ne se résigne pas à se contraindre pour la tranquillité d'un ami. Septimanie sentit que ce désespoir serait long, peut-être éternel, et que ne voulant faire aucun eifort pour le surmonter, elle devait en avouer la cause.
Le comte d'Egmont fut d'abord étourdi de l'aveu; mais bientôt ramené à la confiance par la noblesse même de cet aveu, certain que sa femme n'avait point failli à l'honneur, rassuré par l'idée que son rival était mort, et que les longs regrets sont des préservatifs, il permit à Septimanie de se soustraire au monde pendant quelques mois, et d'aller cacher ses larmes sous les cloîtres du couvent où elle avait déjà trouvé de puissants secours dans l'amitié et la prière.
XXY