‹ La comtesse d'EgmontChapitre 36 sur 55 · LE LEGS · texte numérisé non relu

LE LEGS

Le maréchal de Richelieu frémit en apprenant la mort du comte Louis, car cette mort pouvait entraîner celle de l'être qu'il aimait le plus au monde; aussi s'empressa-t-il de rêve-

nir auprès de sa fille, dès qu'il eut obtenu du parlement de Bordeaux ce que le roi désirait. Ses soins, son esprit ingénieux à trouver les distractions convenables à une grande douleur ; et plus encore, sa complaisance à en écouter les plaintes, finirent par calmer le désespoir de Septimanie. Mais fies regrets, alimentés par les reproches d'insensibilité qu'elle s'adressait, par le remords d'avoir laissé courir à la mort celui qu'un mot d'elle eût arrêté, devaient longtemps peser sur son cœur.

Un seul sentiment animait encore ce cœur flétri : l'amour filial. M. de Richelieu s'en servit pour décider sa fille à l'accompagner quelquefois dans le monde et à la cour, où son absence était déjà commentée d'une manière désagréable pour le comte d'Egmont.

Lorsque rien ne peut nous amuser, peu de choses nous ennuient. De là vient ce doux vivre des personnes qui sont sous le poids d'un chagrin immuable; leur bonne grâce à céder aux volontés qu'on leur impose; leur générosité à sacrifier leurs intérêts personnels à ceux des autres; il y a dans l'indifférence pour soi-même un charme qui atteint tout le monde. Attendre beaucoup de celui qui n'exigera jamais rien, c'est un marché si bon pour tous les égoïstes.

Alors ce fut un concert général d'admiration pour le caractère de madame d'Egmont, pour sa beauté même, car elle était si peu animée, elle avait si peu le désir de plaire, que les femmes ne la redoutaient plus. Les hommes lui pardonnaient son indifférence, n'étant humiliés par aucune exception de sa part. Chaque jour, son teint devenait moins éclatant et sa maigreur plus visible. Sa parure, toujours de bon goût, n'était plus comme autrefois en harmonie avec son visage et avec ) la couleur de ses cheveux. On voyait qu'elle ne s'en était point occupée. Négliger un si grand intérêt, c'était se mettre gn dehors de la société. Enfin, la comtesse d'Egmont était encore une des grandes dames les plus distinguées de la cour • mais comme elle ne faisait valoir aucun de ses agréments, on u'y prenait plus garde.

Près de deux ans s'étaient ainsi passés, lorsque madame

d'Egmont reçut un jour une lettre du vidame de Poitiers (il. Il la suppliait de vouloir bien prendre la peine de passer chez lui parce qu'il avait à l'entretenir d'une affaire importante, et qui n'était pas, disait-il, transportable.

Tout frappe tristement une jeune âme accoutumée à d'horribles surprises ; cette lettre jeta de l'inquiétude dans l'àme de Septimanie. On lui disait :

— N'allez pas chez ce vieux sorcier, on assure qu'il est devenu fou.

— Comment le saurait-on? disait un autre, il y a des siècles qu'il ne communique avec personne : l'hôtel de Lusignan est une espèce de forteresse, gardée par de grands laquais en grande livrée, et où nul ne pense à pénétrer tant l'aspect en est lugubre. Enfin, chacun fournissait une raison pour dispenser madame d'Egmont d'une démarche qui paraissait lui être fort pénible.

Le maréchal de Richelieu seul insista pour qu'elle la fit. Dans sa première jeunesse, il avait reçu un service signalé du vidame de Poitiers, un de ces services qui influent sur toute la vie, et qui ne permettent pas d'hésiter à la moindre prière de celui qui l'a rendu.

— S'il avait demandé à me voir, ajouta-t-il, je me rendrais chez lui avec empressement ; mais c'est à vous qu'il veut parler, et ce serait commettre une indiscrétion que de vous accompagner dans cette visite. Vous ne pouvez vous en dispenser, croyez-moi !

Le comte d'Egmont fut de cet avis ; il fallut se résigner, et dès le lendemain les lourdes portes de l'hôtel de Lusignan s'ouvrirent, pour laisser passer le carrosse de madame d'Egmont.

Après avoir traversé plusieurs salons, dont la richesse et l'élégance contrastaient beaucoup avec l'apparence de cette maison à l'extérieur, madame d'Egmont, conduite par un

(i) Cette circonstance de la vie de madame d'Egmond est si bien racontée par le spirituel auteur des Mémoires de la marquise de Créqui. ru'on nous pardonnera, j'espère, de lui emprunter plusieurs de se? expressions.

gentilhomme servant, arriva dans une chambre à coucher, où elle trouva le vidame endormi profondément; elle toussa, remua son fauteuil, fit tomber son éventail, tout cela sans pouvoir réveiller le malade; alors prenant ce sommeil obstiné pour un avertissement du ciel, qui lui défendait d'entendre les révélations du vidame, elle sortit sans rien dire au gentilhomme qui l'attendait dans la pièce voisine pour la reconduire jusqu'à son carrosse, et rentra chez elle, se promettant de faire part à son père du résultat de cette singulière visite.

Mais le maréchal dit avec beaucoup d'aigreur :

— Vous n'auriez pas dû, madame la comtesse, en agir de la sorte à l'égard d'un homme de cette naissance et de cet âgelà, sans compter qu'il est très-malade, et je vous conseille de retourner à l'hôtel de Lusignan, pas plus tard que demain matin.

— Hélas ! monsieur, répondit-elle en adoucissant encore sa voix si douce, comment voulez- vous que je puisse le réveiller?

— Vous pourrez vous adresser à son gentilhomme.

— Mais que supposez-vous donc qu'il ait à me dire?

— Pour le savoir, il faudra que vous ayez l'extrême bonté de retourner chez lui demain matin, et j'ose espérer que vous n'y manquerez pas.

Une prière faite sur ce ton était un ordre absolu, et Ton sait que madame d'Egmont n'avait pas le courage de résister à la volonté de son père.

Elle retourna donc chez le vidame de Poitiers; il était presque à l'agonie, mais il retrouva des forces en la voyant paraître.

Après les premiers compliments d'excuse et les remercîments les plus respectueux, il se fit apporter une cassette dont il tira des papiers, en suppliant la comtesse d'en prendre lecture. C'était des lettres du comte de Gisors adressées au vidame, qui témoignaient assez de leur amitié réciproque, 3t de la pleine confiance que cet estimable jeune homme accordait au vidame de Poitiers.

En lisant ces lettres où son nom se trouvait à chaque page, madame d'Egmont laissa couler ses larmes sans chercher à contraindre une émotion si naturelle. Après s'être vivement attendrie sur les expressions d'un sentiment qu'elle avait partagé, elle arriva à un passage où le comte Louis se plaignait de l'inhumanité de son père à l'égard d'un pauvre enfant qu'il abandonnait à son malheureux sort. Le comte recommandait ce jeune homme au vidame avec la plus tendre sollicitude.

« Je ne reviendrai pas de cette campagne où je veux me faire tuer, disait-il dans sa dernière lettre, je n'en reviendrai pas, j'en ai la conviction; mais je vous recommande Séverin, et je vais mourir tranquille de ce côté-là. »

Ici les larmes de madame d'Egmont redoublèrent, des sanglots soulevèrent sa poitrine.

— Madame, dit alors le vidame, celui que nous regrettons et que vous pleurez n'avait point de secrets pour moi, et j'avais pour lui des entrailles de mère. Il nous a laissé un autre lui-môme ; c'est un jeune homme à peu près de son âge, et pour lequel il avait un attachement fraternel. Il est sans fortune, et je ne possède que du viager, car j'ai vendu toutes mes terres et cette maison-ci ne m'appartient plus. Toutefois j'aurai soin qu'il ait une part de ma succession mobilière, et je lui destine ma vaisselle et mes bijoux, qui valent pour le moins septante mille écus. Mais, par un motif que je ne saurais vous faire connaître et sur lequel il est inutile d'attirer votre attention, je voudrais bien que ce jeune homme ne fû£ pas connu pour être devenu mon légataire; ainsi j'oserai vous prier d'accepter en fidéi-commis un legs de vingt mille pistoles queje voudrais lui faire. Depuis la mort du comte de Gisors, ce jeune homme, appelé M. de Guys, se trouve délaissé par £e maréchal de Belie-Isle, dont on le croit fils naturel. Il est tombé dans le désespoir le plus sombre, et s'est engagé dans les gardes françaises, où, du reste, on est parfaitement satisfait de sa conduite ; il est censé fils légitime d'un chevalier de Guys, mort étant capitaine des garde-côtes, à Belle-Isle en mer. Avec les septante mille écus queje vais lui laisser, ajouta

le moribond, il ne saurait être à charge à personne, et tout ce que je vous demande est l'honneur de votre protection pour lui.

Madame d'Egmont s'excusa d'abord, en prétextant l'embarras de remplir une mission aussi délicate près d'un jeune homme qu'elle ne connaissait point. Elle proposa au vidame d'en charger le curé de Saint-Jean en Grève. Mais le vidame répondit qu'il était défendu aux ecclésiastiques de participer à l'exécution d'un fidéi-commis, par l'obligation où ils étaient de dire la vérité lorsqu'on les interrogeait sur les faits.

— C'est une bonne action que j'ose réclamer de vous, madame, vous pouvez l'accomplir secrètement et sans vous compromettre, mais je vous supplie, au nom de celui que nous regrettons tous deux, de remettre après ma mort ces titres en main propre au jeune soldat nommé M. de Guys. Promettez-le-moi?

Peut-on repousser la prière d'un mourant? madame d'Egmont prit les papiers que lui présentait la main décharnée du vidame, et lui promit d'une voix tremblante d'obéir à sa dernière volonté.

Page 1