LE SERVICE FUNÈBRE
De retour chez elle, madame d'Egmont eut à subir les questions de son père et de plusieurs autres personnes impatientes de connaître le résultat de sa seconde visite : elle leur répondit que c'était tout bonnement un legs charitable, dont M. de Poitiers désirait qu'elle se chargeât pour le faire parvenir secrètement au légataire. Le ton grave de cette réponse, la tristesse que madame d'Egmont rapportait de cette visite chez un moribond, imposèrent silence à tout le monde.
Peu de jours après, on apprit la mort du vidame de Poitiers ; alors madame d'Egmont s'inquiéta des moyens de remplir sa promesse, sans se faire connaître à ce jeune soldat, dont un sentiment inexplicable lui faisait redouter la vue.
Elle passait d'un projet à un autre, sans se décider pour aucun, et pourtant l'idée de s'associer encore aux vœux de celui qu'elle pleurait, d'adoucir le regret déchirant d'avoir causé sa mort en continuant le bien qu'il faisait en ce monde, U pressait d'accomplir ce devoir sacré. Mais comment concilier le secret exigé par le vidame et l'effet que pouvait avoir cette démarche? Ce legs de deux cent mille francs, bien que convertis en rentes sur l'hôtel de ville, ne serait-il pas contesté par le marquis de Lusignan, le marquis de Turpin et le vieux La Fayette, hériters naturels du vidame de Poitiers ? Il était essentiel qu'on ignorât la participation de madame d'Egmont dans cette affaire ; elle ne pouvait donc se montrer au jeune légataire que déguisée, et sous un nom emprunté. C'est le choix de ce nom et du déguisement qui la retenait encore.
Elle en était préoccupée, lorsque le comte d'Egmont vint la prier de ne pas manquer à se rendre le lendemain matin à Notre-Dame, où l'on devait célébrer un service solennel pour le roi d'Espagne Ferdinand VI, et pour la reine son épouse Marie-Madeleine de Portugal.
— M. le Dauphin, le duc d'Orléans et le prince de Gondé y assisteront pour le deuil du roi, dit M. d'Egmont ; madame la Dauphine et Mesdames pour le deuil de la reine. Il ne serait point convenable que madame la comtesse d'Egmont ne s'y montrât point.
Convenable était, dans la bouche du noble descendant des ducs de Gueldrcs, le synonyme d'indispensable ; aussi madame d'Egmont ne fit-elle pas la moindre objection contre cet ordre poli, et se disposa-t-elle à revêtir le lendemain sa parure funèbre, pour aller prendre place au premier rang, avec les femmes des ducs et pairs, où sa dignité de grande d'Espagne lui donnait le droit de s'asseoir.
L'église était déjà remplie de monde, et l'on s'y occupait moins du motif de la solennité que de la gaucherie ou de la grâce des révérences que l'usage obligeait à faire devant le catafalque. La rotondité de la duchesse de Mazarin qui ne lui permettait pas de s'incliner, la roideur, la maigreur de la duchesse de Brissac, qui faisait craindre qu'elle ne cassât plu-
tôt que de plier, provoquaient une gaieté maligne et générale, que déguisaient mal une bouche pincée et un faux air triste.
— Il en est une aumoins dont vous ne vous moquerez pàa, dit le marquis de Durfort à mesdames de Grammont et d\> ForcalquiiT ; car depuis mademoiselle de Fontanges, on n'a pas vu faire ses révérences avec plus de grâce.
— Ah ! vous voulez parler de madame d'Egmont ? en effet, c'est un talent que personne ne lui conteste ; mais il n'est pas fort surprenant, c'est, m'a-t-on dit, par suite des leçons de mademoiselle Clairon qu'elle est parvenue à cette perfection désespérante, et nulle de nous ne voudrait l'obtenir à ce prix.
Les hommes qui purent entendre cette remarque l'approuvèrent tout haut, et se dirent tout bas que ces dames prendraient en vain bien des leçons de mademoiselle Clairon avant d'atteindre à la grâce noble que madame d'Egmont tenait de la nature.
Elle parut enfin, et on allait juger de la supériorité de se& révérences, lorsque, tournant les yeux vers le catafalque, elle jeta un cri perçant et tomba à la renverse. Heureusement les doubles tapis qui couvraient les pierres de l'église amortirent l'effet de sa chute. On la porta dans la sacristie ; on l'aspergea d'eau bénite. Quand elle revint à elle, on la crut en délire; elle ne cessait de répéter :
— Je Fai vu, je l'ai vu... c'était bien lui... le ciel nous le renvoie... c'était lui... vous dis-je.
Elle faisait de vains efforts pour se lever et courir après le fantôme quelle croyait apercevoir.
On la ramena chez elle ; et là elle soutint à la duchesse de Lauraguais et au poëte Bernard qu'en approchant du cata falque elle avait cru voir... elle avait vu M. de Gisors er* habit d'uniforme et sous les armes. Puis elle ajouta d'un ton exalté :
— Oui, c'était lui... j'en suis certaine... Ah ! quelle autre aurait pu me frapper ainsi ?
— C'est probablement celle du soldat aux gardes dont le duc de Nivernais m'a parlé dernièrement, dit Gentil Bernard ;
il ressemble, dit-on, à feu M. deGisors à s'y tromper. C'est sans doute lui qui se trouvait auprès du catafalque.
A ces mots, madame d'Egmont tomba dans une profonde rêverie. Le souvenir du legs qu'elle devait remettre à H. d£ Guys vint se joindre à l'idée de ce jeune soldat, dont la res* semblance pouvait produire une telle illusion. Elle pensa qufe c'était le même, et s'effraya d'avoir àxonsidérerunesecondefoif cette image dont l'aspect rouvrait toutes les plaies de son cœur.
Mais un semblable effroi n'est pas sans attrait, la douleur comme le plaisir recherche les vives émotions. Madame d'Egmont se décidai profiter de l'absence de son mari qui devait aller passer quinze jours à l'Ile-Adam, chez le prince deConti, pour faire écrire à M. de Guys qu'une personne chargée de remplir auprès de lui une mission importante l'engageait à se rendre le surlendemain, après les vêpres, dans l'église Saint-Étienne-du-Mont.
C'est à Philibert que fut confié le soin d'écrire ce billet, et celui de procurer à la comtesse tout ce qu'il lui fallait pour paraître comme la fille du vieil intendant chargé de remettre secrètement au jeune soldat la somme qu'un bienfaiteur inconnu lui laissait.
Il fallait un confident intelligent et discret pour seconder madame d'Egmont dans une semblable démarche ; il fallait même que, dans sa mission aveugle, ce confident estimât assez sa maitrsse pour ne pas soupçonner d'intrigue le mystère qui devait accompagner cette action charitable, et le dévouement de Philibert pour sa jeune maîtresse réunissait toutes ces conditions.
Un bonnet delinon gaufré à petits plis, une robe de droguet trun foncé, dont la jupe relevée de chaque côté dans la fente des poches laissait voir un tout petit pied dans de gros souliers de peau de chèvre; un tablier et des mitaines noirs ; un manteletetson capuchon noirs de même ; voilà le costume modeste que revêtit la comtesse d'Egmont pour se rendre à pied, à la chute du jour et accompagnée de Philibert, dans la vieille église de Saint-Étienne-du-Mont,
Philibert en habit gris, en chapeau bourgeois, marchait à
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quoique distance de sa maîtresse, mais de l'autre côté de la rue, pour n'avoir pas l'air de la suivre.
C'était la première fois, depuis les chagrins qui avaient presque commencé avec sa vie, que Septimanie se trouvait aussi doucement émue. La crainte de cette ressemblance qui. avait failli la faire mourir, s'était changée en espérance de revoir encore des traits adorés. Elle jouissait du plaisir si vif pour une pauvre grande dame enchaînée par tant de devoirs insipides de se voir tout à coup libre, au milieu des rues de Paris, passant impunément à la faveur de sa robe brune et du capuchon quilui cachait tout le haut du visage, près desgens qui auraient pu la connaître ; et puis le romanesque de cette démarche amusait son esprit. Qui aurait pu jamaissoupçonner sous cet accoutrement bourgeois la plus belle femme de la cour, et sous ce mantelet sans dentelle, un portefeuille contenant deux cent mille francs?...
SAINT-KTIENNE-DU-1IONT
De la rue Louis-le Grand au mont Sainte-Geneviève, la course était longue; madame d'Egmont ne s'en aperçut pas. On était au mois de janvier ; une petite gelée avait séché le pavé, et le jour commençait à baisser; elle avait choisi cette heure parce que c'était celle où les gens du grand monde étaient encore à table, et où les domestiques n'osaient s'absenter. Les églises n'étaient occupées alors que par un petit nombre de fidèles retenus par la confession, ou priant jusque l'entière extinction d'un petit cierge brûlé pour le rétablissement de quelque malade en danger.
Lorsque Septimanie, tout essoufflée de sa marche rapide, entra dans l'église, elle fut obligée de s'appuyer sur le marbre du bénitier, tant elle se sentait tremblante. Les pas du sacristain, qui venait de son côté, la sortirent de l'espèce
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d'engourdissement qu'elle éprouvait. Elle tourna la tète pour voir si Philibert l'avait suivie, et l'ayant aperçu agenouillé sur les marches d'une chapelle latérale, elle marcha d'un pa-> lent vers l'arc gothique si richement ciselé qui sépare le chœur de la nef.
Les derniers rayons du jour s'unissant aux lueurs d'une grande lampe et de quelques cierges épars, produisaient une lumière incertaine et des ombres profondes dans les parties renfoncées de l'église. On n'y distinguait bien que les hauts piliers et le maitre-autel. Le bourdonnement de quelques prières, le chuchotement insaisissable venant d'un confessionnal, le bruit d'une chaise doucement dérangée, troublaient seuls le silence de ce lieu presque désert.
A peine Septimanie osait-elle lever les yeux, tant elle avait peur de se trouver mal encore, à l'aspect de celui qu'elle venait chercher. Elle se mit à prier Dieu, mais d'une ferveur distraite, car elle tressaillait chaque fois que re tombait le battant d'une des portes d'entrée ; et le pas des prêtres qui traversaient l'église lui causaient de violents battements de cœur.
Enfin ne voyant personne auprès de l'escalier de l'arche, endroit qu'elle avait indiqué dans sa lettre, elle s'assied, jette en arrière le capuchon qui la gêne et se résigne à attendre jusqu'à l'heure fixée par Philibert, car c'est lui qui a tout disposé pour qu'elle puisse rentrer à l'hôtel d'Egmont sans être aperçue.
— 11 n'aura pas reçu mon billet, pense-t-elle ; le vidame m'aura donné l'adresse d'un logement qu'il n'occupe plus... ou peut-être aura-t-il pris cette invitation pour celle de quelque misérable créature, désirant entamer une intrigue avec lui; mon père prétend que cette manière de procéder est fort a la mode chez nos prudes, et que les plus grandes dames ne dédaignent pas de s'y abaisser... Ah! mon Dieu, s'il allait me croire capable... mais, non, je l'aurais bientôt détrompé... Ce portefeuille, ces deux cent mille francs... ne peuvent laisser aucun doute sur mes intentions... Peut-être ce jeune soldat est-il de service?... et Philibert trouvera-t-il chez sa sœur
une réponse à mon billet... un mot qui dira pourquoi on ne peut se rendre ici aujourd'hui... Si j'envoyais Philibert chez cette sœur dont j'emprunte lenom?... mais elle demeure trop loin... l'heure serait passée... attendons encore... ,;
— Madame..., prononça tout bas une voix timide. Madame d'Egmont fit un mouvement involontaire, et n'ossJ
6e retourner pour voir qui lui parlait.
— Ma bonne dame, une petite charité s'il vous plaît. Alors Septimanie, rassurée, jeta les yeux sur une pauvre
femme jeune encore, mais si pâle, si décharnée, qu'elle offrait une image vivante de la misère et de la maladie ; un enfant chétif et pâle comme elle dormait appuyé sur son sein.
Madame d'Egmont tire sa bourse, mais elle ne contient que de l'or, et elle craint qu'une aumône trop riche ne trahisse son déguisement. Cependant elle ne peut résister à la pitié que lui inspirent cette mère et son enfant. Elle prend un louis, le glisse dans la main de la mendiante, en lui disant : Priez pour moi.
La pauvresse s'éloigne en la bénissant; mais elle revient peu de moments après :
— Pardon, si je vous dérange encore, ma bonne dame, ditelle, mais vous vous êtes trompée. En croyant me donner une pièce de monnaie, vous m'avez donné une pièce d'or ; ce n'était pas, sans doute, votre intention... et Dieu me préserve de profiter...
— En effet, c'est par mégarde, interrompit madame d'Egmont, saisissant le moyen qu'on lui offrait, d'accorder la prudence avec la charité. Mais un pareil trait mérite bien d'être récompensé : gardez ce louis, ma pauvre femme, je me priverai sans regret de la robe qu'il devait payer. Si je n'ai pas le aïoyen de faire plus pour vous, je puis vous recommander au curé de la paroisse, il est chargé de distribuer les aumônes des gens riches ; dites-moi votre nom, votre demeure, je vous ferai, j'espère, porter sur sa liste.
— Ah ! sainte vierge Marie ! s'écria la mendiante en pleurant de joie, c'est le ciel qui vous envoie ici !...
. — Parlez plus bas, reprit madame d'Egmont, en croyant
entendre un léger bruit vers l'escalier de l'arche. Dites-moi votre nom?
— Annelte Brivart, à la porte de Saint-Élienne-du-Mout.
— Quoi ! n'avez-vous pas d'autre asile ?
— Si fait, ma chère dame, car il y a des bonnes urnes dan'-j la paroisse qui me prêtent un petit grenier pour l'instant, in «n auront peutTÔtre bientôt besoin; je ne sais pas où nom coucherons alors, mais on est toujours sur de me trouver ici.
— Eh bien, c'est ici que vous recevrez les secours de monsieur le curé.
— Est-ce que je ne pourrai pas savoir aussi votre nom, bonne dame, pour le mettre dans toutes mes prières?
— Sophie Després, répondit madame d'Egmont, préférant fixer l'esprit de sa protégée sur le nom de la sœur de Philibert que d'exciter sa curiosité en paraissant vouloir rester inconnue, et puis elle mêlait un de ses noms à celui de madame Després, ce n'était pas tout à fait mentir.
— Sophie Després, répéta à haute voix la pauvresse, oh! que ce nom soi béni de Dieu ! 1 !