‹ La comtesse d'EgmontChapitre 38 sur 55 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

lï. SÉVERIN DE GUYS

Le nom de Sophie, répété comme par l'écho des voûtes de l'église, fait tressaillir madame d'Egmont; elle se retourne vivement du côté de l'autel, et aperçoit quelqu'un près du pilier le plus rapproché d'elle. Cependant elle n'a entendu venir personne, sans doute cet homme qui la contemple est là depuis longtemps. 11 s'avance, il la salue respectueusement, et sa démarche, sa manière de saluer, ses traits, tout en lui rappelle si exactement le comte de Gisors, que Septimanie croit le revoir lui-même; mais loin de s'effrayer d'une si douce vision, elle en repaît ses yeux avec délices.

— N'est-ce pas vous, madame, qui m'avez fait l'honneur de m'écrire ce billet? demande Séverin d'une voix émue.

— Oui, monsieur, répond Septimanie, en frémissant au son de cette voix qu'elle croyait éteinte àjamais. Oui... c'est moi... répète-t-elle, les yeux toujours fixés sur lui, et oubliant dans son trouble ce qui l'amène, ce qu'elle doit dire... et le portefeuille... et sa promesse.

— Je me serais approché plus tôt, sans la crainte de vous interrompre, dit-il, mais vous n'étiez pas seule... Et comme vous paraissez désirer le secret... j'ai craint...

— Non, ce ne peut être... dit madame d'Egmont en répondant à sa pensée, son père l'a trop pleuré...

Puis voyant la surprise que ces mots faisaient naître :

— Pardon, ajouta-t-elle, j'étais préoccupée d'une idée...

— D'une ressemblance, peut-être; j'ai déjà rencontré plusieurs personnes frappées de ma ressemblance avec un officier que je ne connais pas.

— C'est qu'elle est accablante, reprit- elle, sans penser à tout ce que ce mot et le ton qui l'accompagnait pouvaient faire conjecturer.

C'était bien l'occasion de répondre quelque phrase galante, car madame d'Egmont était plus jolie que jamais sous sa petite cornette blanche; et ce rendez-vous, cette démarche singulière, étaient fort encourageant; mais Séverin se sentait dominé par un sentiment respectueux et par la crainte de déplaire.

Il y a dans la distinction naturelle quelque chose d'imposant. 11 garda le silence.

Alors, Septimanie se rappelant le motif de cette entrevue, tira le portefeuille de sa poche, et le présentant à Séverin :

— Voilà ce que je suis chargée de vous remettre, dit-elle.

— Puis-je savoir de quelle part, madame, et ce que ce portefeuille contient? car, malgré tout ce qu'on peut penser d'honorable d'un bienfait qui passe par vos mains, encore faut-il que je puisse l'accepter. Vous pardonnerez ce scrupule à la fierté d'un soldat pauvre.

.' Cette profession d'honneur, que Séverin était bien aise de faire pour s'établir dans l'estime de la belle Sophie, ne la surprit pas : son âme comprenait si bien tous les sentiments no*

bles ; mais elle s'étonna de la manière simple, et par cela même distinguée avec laquelle Séverin s'exprimait.

— Ce portefeuille contient deux cent raille francs? ditelle.

— Deux cent mille francs ! répéta Séverin en souriant d'un air d'incrédulité.

— Oui, monsieur, deux cent mille francs en rentes sur la ville. Vous pouvez vous en convaincre, c'est le legs qu'un noble et riche vieillard vous a fait en mourant.

— À moi ! En êtes-vous bien sûre, madame?

— Ne vous nommez-vous pas monsieur Séverin de Guys?

— Il est vrai, c'est mon nom... Mais serait-il possible... connaîtriez- vous...

— Je ne saurais répondre à vos questions, monsieur; votre protecteur est mort en désirant vous rester inconnu : moimême je ne me suis prêtée à remplir sa dernière volonté qu'à la condition que cette démarche serait secrète, et j'espère, monsieur, que vous vous soumettrez comme moi au désir de celui qui a droit à votre reconnaissance.

— Ah ! je ne vous en dois pas moins, madame, pour avoir daigné vous charger de ce message. Ainsi donc, je ne saurai pas plus à qui je dois ma fortune que ma vie... Étrange destinée!...

— Ma mission est terminée, dit Septimanie en se levant, je ne regrette plus de l'avoir acceptée... Je sais maintenant que la bonne action de notre ancien maître est bien placée.

Quoi! vous étiez attachée au service de mon... bienfaiteur?

— Pas précisément, monsieur, mais mon père... était... son...

— Ne vous offensez pas de ma question, dit Séverin d'un ton timide; cet homme si généreux pour moi l'a-t-il été aussi pour ses vieux serviteurs? Que je serais heureux d'avoir à réparer un oubli de sa part?

— Il a laissé à tous ceux qui l'approchaient des pensions suffisantes pour vivre honorablement, répondit Septimanie, le front couvert d'une vive rougeur.

— Et cette reconnaissance qui exalte mon âme, reprit Séverin avec feu, ce besoin de me prosterner devant l'ange qui vient me rendre la protection perdue, il faut que je les étouffe dans mon cœur, que je reste étranger à ceux qui me secourent, qui m'auraient aimé... Ah! madame, si vous saviez touï ce qu'il y a d'amertume dans de tels bienfaits'....

Madame d'Egmont, émue par l'accent douloureux de ces derniers mots, par les larmes qu'elle vit briller dans les yeux de Séverin, lui dit avec cette voix qui savait charmer toutes les douleurs :

— Je sais que vous avez été bien malheureux... mais vous le voyez.. . le ciel ne vous abandonne pas... il vous envoie des consolations...

— Ah! oui, la consolation la plus enivrante... mais n'auraije eu tant de bonheur un instant que pour le regretter toujours... Ne vous reverrai-je donc jamais?...

— Je ne sais, balbutia Septimanie.

— Vous à qui je dois tant!... Ah! si j'osais vous supplier... de permettre... que j'aille... vous remercier.

— C'est impossible... mon père ne vous recevrait pas

— Mais il fait nuit... vous pouvez être insultée dans la rue, laissez-moi du moins vous offrir...

— Je ne suis pas seule, un vieil ami de mon père m'attend à la porte de l'église... Si vous voulez que je vous revoie encore une fois, ajouta-t-elle en rougissant, promettez-moi de de ne pas nous suivre?...

— Oh ! pour cette divine espérance, je promets tout ce que vous voudrez!... ne reviendrez-vous pas ici dimanche... à la messe?...

— Non... pas sitôt...

— Eh bien, le dimanche suivant?

— Peut-être, reprit-elle avec un sourire enchanteur, mais & l'heure des vêpres, pas avant.

— A l'heure que vous choisirez, reprit Séverin, les yeux scintillants de joie; d'ici là, toutes celles où je ne serai pas de service .. je les passerai ici...

LA COMTESSE D'EGMONT tà\

— Cardez-vous-en bien... vraiment, on le remarquerait... et je n'oserais plus vous parler.

— Vous avez raison, répondit-il, en levant les yeux au ciel, il faut qu'il n'y ait que lui au monde qui sache ce que j'6 prouve.

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