LES CONVULSIONNAMES — LA COMÉDIE — MADEMOISELLE WESCHAB1PS
C'est par la petite porte du jardin de l'hôtel d'Egmont que Philibert fit rentrer sa maîtresse; il avait eu le soin de laisser entr'ouverte la fenêtre du boudoir ; il saute par cette fenêtre dans l'appartement du rez-de-chaussée qu'habitait madame d'Egmont, puis il ouvre la porte vitrée de la bibliothèque. La comtesse se retrouve chez elle, son costume de petite bourgeoise est soigneusement serré dans un meuble de laque dont elle prend la clef. Elle passe l'élégant déshabillé qu'elle avait avant de sortir, et sonne une femme de chambre pour faire préparer son coucher, car elle ne veut recevoir personne.
Sans chercher à s'expliquer le sentiment qui l'agite, elle se livre sans réserve à l'illusion dont son imagination fait une réalité. C'était presque lui, pense-t-elle... oui, c'était lui, sans souvenir du passé... mais, respectueux, tendre, ému, comme il l'était en me parlant... n'osant lever les yeux sur moi... et ne pouvant plus les en détacher lorsqu'ils avaient rencontré les miens.... c'était sa voix, à la fois timide et impérieuse... îe croyais lui répondre... mon cœur s'enivrait de cette harmonie céleste... j'étais dans l'Elysée près d'une ombre chérie.. , Depuis ce moment le monde, les regrets, la mort, n'existent plus dans ma pensée... je ne me reconnais plus... cette vue * changé tout mon être... Ah! si c'est un prestige, que je meure avec lui! si, en pitié de mes larmes, Dieu m'a repris la raison... oh ! que je ne la retrouve jamais...
Ainsi madame d'Egmont, cédant à la première impression
douce qu'elle eût éprouvée depuis longtemps, éloignait de son esprit tous les raisonnements qui auraient pu en altérer le charme.
La présence des personnes les plus étrangères à sa pensée ne la sortait point de cet enchantement de l'âme qui naît d'un secret, "d'un souvenir, d'une espérance vague; seulement tout en elle subissait l'effet du trouble mystérieux qui remplissait son cœur, elle répondait d'une voix émue à des questions indifférentes, et se3 regards, qu'embrasait un prestige, se reposaient souveut, sans s'en apercevoir, sur des yeux qui brillaient aussitôt d'un espoir délirant.
Le marquis de Jaucourt était une des victimes de ces regards distraits, de cette tendresse idéale que madame d'Egmont croyait dédier à un fantôme.
Les succès de M. de Jaucourt auprès des femmes les plus distinguées lui donnaient le droit d'espérer quelque retour de la part de celle qu'il préférait; mais jusqu'alors découragé par l'air inanimé, la froideur bienveillante de madame d'Egmont, il n'avait pas dit un seul mot qui pût trahir l'amour qu'elle lui inspirait. Les observateurs de salon l'avaient deviné, car rien n'échappe à leur oisiveté curieuse ; mais la comtesse ne s'en doutait pas. Son cœur retranché dans un domaine à part, ébloui par les rêves dorés d'une imagination romanesque, était trop aveuglé pour lire dans le cœur d'un autre.
— Vous avez donc été bien malade ces deux jours-ci, dit le maréchal de Richelieu d'un ton de reproche. Vous nous avez fait défendre votre porte impitoyablement, et pourtant, à vrai dire, vous avez un teint qui n'est pas flatteur pour nous. N'est-ce pas, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers le marquis de Jaucourt et Gentil Bernard, qui étaient entrés en même temps que lui chez madame d'Egmont.
— Il est certain, dit Gentil Bernard, que madame la comtesse est aujourd'hui fraîche comme elle, et ce n'est pas peu dire.
— Allons, avouez-nous franchement pourquoi vous nous avez fait défendre votre porte, demanda le maréchal.
— Ah! pour vous, monsieur, elle est toujours ouverte, et si vous aviez insisté...
— Je n'en doute pas ; mais comme un père n'est pas moins gênant qu'un autre importun lorsqu'on veut être seule, je me suis bien gardé de faire valoir mes droits. Vous ètescau^e que j'ai failli être assommé.
— Ah! mon Dieu! et comment?
— Par les convulsionnaires. Il y avait longtemps que je désirais savoir à quoi m'en tenir sur leurs miracles. Durfort, qui est très-lié avec une de ces jansénistes renforcées, est venu hier me proposer d'être témoin d'une crucification. Vous n'étiez pas visible; je n'avais rien de mieux à faire. Ce qui m'a déterminé par-dessus tout, c'est qu'il fallait nous déguiser pour assister à ce mystère et que j'ai toujours eu un grand goût pour les déguisements. Vous ne pouvez savoir, ajouta-t-il en regardant Septimanie, le plaisir qu'il y a à se faire passer pour ce qu'on n'est pas, à se rendre compte de sa juste valeur, car la richesse du cadre influe souvent sur le prétendu mérite d'un tableau. Mais quand vous paraissez là sous l'habit d'un marchand ou la veste d'un ouvrier, et que vous vous attirez un doux regard, c'est bien à vous qu'il s'adresse. Je ne conçois pas qu'on ne se donne pas plus souvent ce plaisir.
— C'est que l'épreuve ne réussirait pas à beaucoup de monde, dit M. de Jaucourt, et qu'à tout prendre, il vaut mieux être aimé pour son cadre que pas du tout. C'est une folie si désespérante que de se choisir une idole dans des régions trop éthérées! La perfection est ingrate, ajouta-t-il avec une sorte d'amertume et les yeux tournés vers madame d'Egmont.
— Il ne faut pas médire des absents, répondit-elle en souriant; puis s'adressant à son père : Dites-nous donc s'il est vrai que cette sœur Françoise se laisse enfoncer de grands clous dans les pieds et dans les mains sans jeter un seul cri de douleur?
— Non-seulement elle ne crie point, reprit le maréchal, mais elle parait aux anges. C'est un délire, une extase, qui
m'a donné des soupçons sur la nature du supplice, et bien m'en a pris d'être vêtu comme un maçon endimanché, et d'avoir le visage et les mains encore un peu barbouillés de plâtre, car ma réflexion dans la bouche d'un monsieur l'aurait fait assommer sur la place. J'en ai été quitte pour quelques coups de poings, et la menace dU Jie jeter en bas dn l'escalier si j'ouvrais encore la bouche, ou si je me permettais le moindre sourire. Ils étaient là une cinquantaine de ious qui m'auraient écrasé comme une fourmi. L'envie de rire ne m'est plus revenue, je vous jure... et puis quand la démence humaine arrive à ce point, le ridicule disparait sous l'atrocité.
— A quoi servent donc tant d'écrits contre le fanatisme ! et les encyclopédistes, et les plaisanteries de M. de Voltaire, dit Bernard.
— A pousser les illuminés au martyre, dit M. de Jaucourt. C'est l'effet des persécutions, et celle des philosophes n'est pas la moins acharnée.
— Il est certain que je ne voudrais pas être mal avec eux. Cependant s'ils ne sont pas plus tolérants que ceux qu'ils combattent, on ne peut nier que leur flambeau n'éclaire mieux que la torche des jésuites. Mais avec toute leur éloquence, je les défie bien de faire jamais des prosélytes aussi dévoués que sœur Françoise, sœur Marianne, et un petit drôle qui parlait bas-normand, auquel j'ai administré pour ma part quelques bons coups de pied en manière de secours et en lui jetant une trappe sur la tête.
— Quoi ! vous avez officié vous-même?
— Ah ! vraiment, j'en aurais bien fait d'autres sans Dur* fort qui m'a retenu ? Que voulez -vous ? ces femmes avaient le diable au corps, et la rage de me choisir sur ma bonne; mine pour être leur secouriste, ce qui veut dire, en style eonvulsionnaire, leur assommeur, car c'est à coups de bûche .surla poitrine et sur la tête qu'on s'attire leurs bénédictions. <Maisje ne vous ferai pas le récit de cet abominable spectacle; je n'en ai pas dormi de la nuit, et je veux m'en distraire en vous priant de m'accompagner ce soir à la Comédie fran-
f-aise, je vous y ménage uno surprise qui tous fera plaisir, madame, car vous n'êtes pas de celles qui n'allaient à la 'jomédie que pour lorgner les muguets dont les deux cô 'lu théâtre étaient encombrés.
— Quoi ! dit Gentil Bernard, dans le nouvel arrangement du théâtre, nous ne verrons plus les banquettes de ces messieurs toucher au fauteuil d'Athalie ! Avez-vous bien pensémonsieur le maréchal, aux clameurs que cette mesure va soulever contre vous?
— J'affronte la colère de nos élégants. C'est une petite vengeance que je me prépare, pour leur apprendre à être les plus jeunes. J'ai trouvé dans le comte de Lauraguaîs un second des plus braves pour me soutenir dans cette courageuse entreprise. Il n'y avait pas moyen de demander de l'argent au roi pour arranger une salle de comédiens, quand Sa Majesté invite tout le monde à porter son argenterie à la Monnaie, et que le duc d'Orléans nous donne l'exemple, en envoyant celle du Palais-Royal par chariots. Il fallait donc puiser dans la bourse des amis des arts ; Lauraguais nous a ouvert la sienne, et vous verrez l'emploi que nous en avons fait. Vous viendrez, n'est-ce pas ?
— Avec grand plaisir, répondit madame d'Egmont.
— Vraiment ? reprit le maréchal, étonné de l'empressement de sa fille à accepter ce plaisir, elle qui se refusait à aller au spectacle depuis si longtemps.
— Vous me ravissez, ajouta-t-il, en baisant la main de Septimanie, et je regrette bien que le Pilade de Voltaire n'ait pas voulu consentir à une petite trahison que son Oreste nous aurait sans doute pardonnée. Vous auriez eu pour l'ouverture de la salle une tragédie nouvelle.
— Serait-ce celle qu'on a représentée dernièrement aux Délices? Madame de Ghauvelin nous en écrit merveille, dit M. de Jaucourt; c'est un sujet nouveau, des mœurs nouvelles, des vers d'un mètre inconnu à la scène tragique; tout cela, joué par madame Denys et son oncle, a fait fondre en larmes les pédants de Genève et les paysans du Jura.
— Eh bien ! reprit le maréchal, malgré tout le bruit de ce
succès suisse, Voltaire ne s'est-il pas imaginé de faire jouer cette pièce ici, comme le premier ouvrage d'un auteur inconnu. Pour plus de ruse, le jour même où il envoyait le manuscrit de son Tancrèdek d'Argental, il m'écrivait : « Moi, faire une tragédie après ce que le grand Jean-Jacques a écrit contre les spectacles ! gardez- vous de le croire ; je ne fais poin', âe tragédie. » La vérité est qu'il connaît son monde; il sait, ^omme il me Fa dit souvent, qu'il faut au public argent, gaieté, succès, et que lorsqu'il n'a rien de tout cela, il siffle tout pour se venger.
— Le fait est que les choses vont mal, dit Gentil Bernard.
— Eh bien, il faut en prendre son parti, dit madame d'Egmont, et adopter la devise de feu M. de Meuse, qui avait fait graver sur sa porte : A force d'aller mal, tout va bien.
— Voilà la vraie philosophie, s'écria le maréchal ; je vous félicite de l'adopter enfin. Puis sans détourner ses yeux de dessus madame d'Egmont, il ajouta : Vous serez des nôtres ce soir, mon cher Jaucourt, nous reviendrons souper chez moi après le spectacle, et nous tâcherons de nous persuader, en riant de nos malheurs, que M. de Meuse avait raison.
— Je suis désolé de ne pouvoir profiter d'une si ravissante soirée, répondit le marquis ; quand vous saurez ce qui m'en empêche, vous me plaindrez doublement. J'ai promis d'accompagner ma tante et sa fille à la vente qui attire la ville et la cour chez une fille, la Deschamps. On dit que rien n'égale la magnificence de cette courtisane ; c'est à qui achètera un de ses meubles. Hier la salle de vente était tellement encombrée d'habits brodés et de femmes emplumées, que l'huissier a été forcé de transporter sa table dans la cour de la maison pour satisfaire les véritables acheteurs (1).
— Quoi ! dit Gentil Bernard, c'est le mobilier d'une danseuse de l'Opéra que la bonne compagnie s'arrache ainsi ? Le beau plaisir d'avoir chez soi le canapé ou la console donnée
(1) Nouvelles à la maiq
à une rivale, car mademoiselle Deschamps était celle de plus d'une grande dame.
— Eh! vous nous sacrifieriez à un pareil scandale! dit t maréchal ; ce serait trop honteux pour nous. Donnez unt raison honne ou mauvaise pour vous excuser auprès de nadame votre tante, et faites ce qui vous plaît avant tout.
— Khi ce que je préfère n'est pas douteux, reprit le marquis en regardant madame d'Egmont.
— Et vous voulez qu'on vous force à le faire ; ils sont tous comme cela. Eh bien , madame d'Egmont va vous ordonner de souper chez moi.
— Un ordre de sa part! oh! j'y attacherais trop de prix...
— En vérité on a plus de peine à le séduire qu'une jolie femme; dites-lui donc, madame, que vous voulez qu'il vienne avec nous.
— Certainement je le veux, répondit madame d'Egmont sans avoir écouté ce que disait son père.
A ces mots, le pâle et beau visage de M. de Jaucourt s'anima d'espérance; il se leva pour aller écrire à sa tante qu'un motif du plus grand intérêt l'empêcherait de la conduire à la vente de la danseuse.
— Oui, dit le maréchal, payez-la de quelque bon petit mensonge, c'est la monnaie des tantes, elles la prennent toujours pour comptant.
— La laisser là, est déjà un procédé assez peu gracieux ; mais au moins je n'y joindrai pas le tort de la tromper, dit le marquis en sortant.
— On n'est pas plus aimable que ce cher Jaucourt, et la duchesse de Saint- Aignan a bien raison d'en être folle, dit le maréchal. Et il partit.
— Yoilà un homme à qui un mot de vous, prononcé sans y penser, va tourner la tête, dit tout bas Gentil Bernard en parlant de M. de Jaucourt.
— Vous croyez... que lui ai-je donc dit? demanda madame d'Egmont.
— Vous lui avez dit : Je le veux, et la traduction de ce mot remplirait un volume; je le veux!... c'est comme si vous
lui aviez dit: Je sais que vous m'aimez, j'approuve votre amour, car j'use de mou empire sur vous pour vous commander ce qui me plaît.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle avec l'accent d'un effroi fornique, je lui ai dit tout cela?...
— Et il en a ressenti une joie qui a éclairé tout à coup son visage... vous verrez ce que vous ménage sa reconnaissance..
— Non, vous le faites plus avantageux qu'il ne l'est.
— Dieu me garde d'en médire, madame, vous l'aimeriez tout de suite... Au reste, je ne vois pas ce qui vous en empêcherait... il est beau, mélancolique... il a une voix ravissante, des yeux vifs et un air langoureux. Tout cela a bien du charme ; et s'il faut vous parler franchement, vous avez aujourd'hui quelque chose de brillant, vous-même, dans le regard et de presque tendre dans le sourire, qui ferait supposer que vous n'êtes pas insensible à son amour.
— Quelle folle pensée, interrompit madame d'Egmont. Puis la réflexion qu'il fallait avant tout ne pas laisser pénétrer le véritable cause de son agitation lui fit ajouter : — Au fait l'hommage de M. de Jaucourt est au moins flatteur pou: Famour-propre d'une femme, et l'on peut sans être co
quette...
- Ah! malheureux, s'écria Gentil Bernard en faisant ui retour sur lui-même, voilà donc celui qui devait triomphe de vos regrets!... puisse le ciel le rendre digne de tantd'hou
neur!
Et il s'enfuit précipitamment en portant la main sur se
yeux.