ONE PROPOSITION
Ce fut bientôt une chose établie dans l'esprit de plusieu personnes qu'on devait attribuer à M. de Jaucourt le chang ment subit qui s'était opéré chez madame d'Egmont ; lui-mêm sans avoir une raison positive de le croire, se flattait qu'ui
conjecture si générale pouvait avoir un peu de vrai. Le duc de Richelieu seul ne le soupçonnait pas d'être si heureux, son instinct éclairé le garantissait de toute erreur en ce genre; il ne devinait pas toujours, on pouvait lui cacher un sentiment, une aventure; mais lui donner le change sur une pas* sion ou une liaison qui n'existait pas, était une duperie impossible.
L'agitation de madame d'Egmont s'augmentait à mesure que s'approchait le jour où elle devait se rendre à Saint-Étienne, et pourtant elle se promettait de ne point parler à Séverin, car elle ne se dissimulait pas l'imprudence de cette démarche, qui n'avait plus pour excuse un devoir à remplir... Que ioit-il penser de moi? se disait-elle... ah! peu m'importe, c'est Sophie Després qu'il juge, nous n'avons, par le fait, rien de commun l'un avec l'autre... je ne vois en lui qu'un portrait... il ne voit en moi qu'une petite bourgeoise... il ne peut naître rien de bien dangereux de ces rendez-vous-là! D'ailleurs celui-ci sera le dernier.
Et le dernier s'était déjà renouvelé trois fois avec le môme succès ; c'est-à-dire que le secret n'en avait pas transpiré et que Séverin était toujours dans l'illusion que son amour s'adressait à une jeune personne sans nom et sans fortune; mais malgré la retenue de Sophie, malgré son empressement à s'en aller dès qu'il lui adressait à la dérobée un mot tendre, Séverin avait surpris plus d'une fois les regards de Sophie attachés sur lui, et ses regards brûlants de souvenirs l'avaient enivré d'espoir.
Contraint, par l'ordre de Sophie, à ne lui parler qu'un moment et au sortir de l'église, il prit le parti de lui écrire quelques lignes qu'il tâcherait de glisser dans son livre de prières.
Ce jour-là, feignant d'être poussé par la foule qui se dirigeait du côté de la porte, il fit tomber le livre des mains d3 madame d'Egmont ; puis se précipitant pour le ramasser, il mit en tremblant le petit papier qu'il tenait dans le livre de messe, et s'éloigna aussitôt, craignant qu'on ne le lui rendit.
Ce billet, semblable au léger bruit qui interrompt le rêve qu'on voudrait continuer, sortit un instant madame d'Egmont de son obstination à se persuader que le comte de Gisors et Séverin étaient une seule personne. Son émotion, en voyant le dernier, était la même que produisait la présence de l'autre, rien ne lui paraissait changé dans son cœur; c'était le même culte poar la même image, et lorsqu'un incident venait lui Tappeler que M. de Guys n'était pas M. de Gisors, elle laissait an moment agir sa raison, puis revenait bien vite à son rêve ou plutôt à sa croyance.
— La même noblesse... la même générosité, disait-elle en relisant ces lignes.
« J'allais m'affranchir d'une existence insupportable, quand le ciel vous a conduite vers moi; ainsi donc, ma vie et ma fortune, je les tiens de vous, ajoutez-y le bonheur en répondant à mon amour, en devenant ma femme. Vous serez heureuse, Sophie! je vous aime tant!
» Séverin de Guys. »
Cet hommage où la vanité n'entrait pour rien, ce dévouement, cet amour nés de la reconnaissance, dans quel ravissement ils plongeaient l'âme tendre de Septimanie !
— C'est bien moi qu'il aime ! pensait-elle, et pourrait-il m'aimer à ce point de m'olfrir sa main et sa fortune, à moi, qu'il croit pauvre et dans une condition plus que modeste, si «on cœur ne m'appartenait déjà? s'il n'obéissait à la puissance /ai unit nos âmes depuis si longtemps!...
Et madame d'Egmont retombait dans son rêve et le continuait avec délices, sans croire être iniidèle à l'ombre qu'elle adorait.
Mais laisser Séverin dans l'espérance de voir son offre généreuse accueillie, quand un obstacle invincible s'opposait à ses vœux, c'était le tromper inutilement et rendre le refus plus sensible.
Tout en réfléchissant sur les moyens de rendre ce refus
moins pénible pour lui, Soptimanie s'était approchée d'une table à écrire, et elle avait tracé machinalement ces mots:
« Hélas! je suis mariée! »
C'était la plainte habituelle de son cœur; et sa main avait obéi à sa pensée intime, tandis que son esprit cherchait à l'arranger de manière à ne dire que le fait, sans laisser percer les regrets, puis revenant à sa folie:
— Pourquoi lui cacherais-je ce regret de toute ma vie, ditelle; et pliant le papier sur lequel ces mots s'étaient trouvés écrits par elle à son insu, elle le cacheta, en fit mettre l'adresse par Philibert, et lui commanda de le porter iui-même à la poste,