LA CORRESPONDANCE
— Le roi passe demain en revue dans la plaine des Sablons le régiment des gardes françaises; ce sera fort brillant: vous y viendrez, j'espère, madame, dit le duc Richelieu à sa fille.
— Les gardes françaises! répéta Septimanie avec une sorte d'effroi.
— Oui, la revue du plus beau régiment de France. Ne diraiton pas que je vous propose la chose du monde la plus extraordinaire? vous en paraissez tout en émoi.
— C'est que j'ai pris un engagement pour demain... avec madame de Damas... répondit Septimanie... fort troublée, nous devons aller au sermon de l'abbé...
— Ah! je puis vous assurer qu'elle n'a pas conservé le moindre souvenir de cet engagement ; car je viens de la voir chez madame de Lauraguais, à qui elle a promis de l'accompagner demain à la revue.
Madame d'Egmont rougit en voyant le peu de succès de son innocent mensonge, et, désespérant d'en trouver un autre, elle laissa croire au maréchal qu'elle irait avec lui, quoique
bien résolue à ne pas s'exposer à être reconnue par M. de Guys.
— C'est que je fais demain l'essai d'un nouvel attelage, ditii, et que je veux vous en faire honneur. Nous verrons à cette vevue toutes les magnificences réunies; car plus la misère crie après le luxe, et plus il se venge d'elle en redoublant d'éclat. Vous me donnerez le plaisir de vous y voir fort belle, j'espère; j'aime tant à me servir de vous pour mettre au désespoir les suivantes de la marquise !
— Si ce n'est que pour cela ! vous permettrez bien...
— Non, je vous condamne à ce triomphe, et en vérité c'est se faire beaucoup prier pour exciter l'admiration. Faut-il que je m'humilie encore ; et que je prie M. de Jaucourt de vous déterminer, comme j'ai eu recours à vous dernièrement pour le décider à venir souper chez moi?
— Voilà une malice perdue, reprit madame d'Egmont, vous savez très-bien que M. de Jaucourt...
— Est fort séduisant, interrompit-il, fort amoureux; et que si le comte d'Egmont daignait descendre à paraître jaloux, il pourrait très-bien passer ce caprice sur lui.
— Si c'est ainsi, je ne veux plus le recevoir.
— Vous serez à temps de prendre cette mesure rigoureuse quand vous l'aimerez ; d'ici-là comme il n'est pas plus coupable que beaucoup d'autres, il ne serait pas juste de le punir.
— Qu'importe ce qui est? c'est ce qu'on peut supposer qui me détermine.
— Ce qui est!... reprit le maréchal en souriant, ma foi je n'y comprends rien.... Depuis votre naissance vous êtes pour moi un sujet d'observation de cœur, qui m'instruit sans peine <le ce qui se passe dans le vôtre. Eh bien, depuis quelque temps ;e m'y perds.
Madame d'Egmont laissa tomber son mouchoir et le ramassa, pour échapper au regard pénétrant de son père.
— Dieu me préserve de chercher à vous extorquer un secret, c'est de toutes les fraudes laplus méprisable ; et d'ailleurs je sais trop bien que vos préoccupations ne peuvent être que celles d'une âme pure... mais il est certain que la disposi-
tion de cette âme a changé... Je m'en réjouis, car votre longue tristesse m'accablait plus que vous... et j'ai craint si souvent de vous y voir succomber, que je me sens un grand fonds d'indulgence pour la raison bonne ou mauvaise qui en triomphe aujourd'hui.
— C'est l'œuvre du temps, dit Septimanie d'une voix à peûn articulée.
— Sans doute, reprit le maréchal, c'est lui qui amène tout... les chagrins comme les consolations. J'avais cru d'abord que les soins du baron de Bezenval, ou la passion de Jaucourt, étaient parvenus à vous distraire... Mais, quand ils sont là, vous pensez évidemment à un autre. On vous voit sourirependant une conversation grave. Votre visage s'attriste parfois quand chacun rit, puis vos regards reprennent tout à coup une douce sérénité... on devine que votre imagination se repose sur une image agréable, et qu'une de ces pensées qui ravissent l'âme vous isole complétemect, de nous. C'est ainsi que l'amour procède, je vous en avertis. Non pas cet amour qui survit à l'objet aimé, ce noble entêtement de cœur dont la vertu profite seule, et qui voue à l'ennui une existence entière, mais bien l'amour comme je l'entends, avec ses vives espérances, ses rêveries enchanteresses et cette croyance d'être aimé qui rendrait heureux au milieu de toutes les tortures... voilà ce que vous éprouvez, ma chère Septimanie.
— Moi! reprit-elle avec un étonnement qui tenait de l'effroi; moi! éprouver le charme d'un amour heureux... quand mou cœur est plus que jamais au souvenir du seul être que j'aie aimé, quand sa pensée me suit partout, lorsque sanctifié parla mort, ce sentiment est devenu le culte démon âme... ah! c'est l'exaltation de cet amour qui vous abuse. Vous ne concevez pas que l'objet de tant de regrets finisse par se déifier aux yeux qui le pleurent depuis longtemps, et qu'il £ ait du bonheur à adorer une ombre.
— Je suis trop bon chrétien pour en douter, dit le mare- ' chai, mais à moins que cette ombre-là ne s'appelle Jésus-Christ,
je croirai toujours qu'il y a quelque chose de terrestre dans les amours de ce monde.
Le marquis de Jaucourt etla comtesse de Boufflers vinrent fort à propos interrompre cet entretien : le trouble de Septimanie était à son comble.
Elle alla souper le soir même chez madame du Déliant, craignant de rester seule, et d'avoir le loisird'interroger son cœur \ pourtant elle était de bonne foi en jurant qu'un sentimen étranger au comte de Gisors n'agitait point ce cœur. C'était la même passion, seulement elle avait retrouvé le charme vivifiant qui tient à la présence.
En rentrant chez elle, madame d'Egmont aperçut Philibert dans l'antichambre, avec les gens de la maison qui veillaient pour l'attendre ; présumant bien qu'il avait à lui apprendre quelque chose de particulier, elle lui fit signe delà suivre.
— Les ordres de madame la comtesse sont remplis, dit Philibert. M. le curé de Saint-Ëtienne-du-Mont a fait l'emploi que madame désirait de la somme destinée à la femme Annette Brivart. D'après les informations prises par M. le curé, c'est la veuve d'un soldat tué à la bataille de Rosbach, et qui la laisse avec un enfant dans la plus profonde misère. La pension que madame lui accorde lui sera remise exactement par M. le curé, et personne que moi ne saura de quelle main charitable vient ce bienfait. Ànnette croit fermement en être redevable à cette Sophie Després pour laquelle elle prie nuit et jour; mais un bonheur en amène unautre. A peine a-t-elie été logée et vêtue convenablement, qu'une vieille dame lui a fait proposer d'entrer à son service. Elle a d'abord refusé, ne voulant pas consentir à quitter son enfant malade; mais un monsieur qu'elle pense être un parent de la vieille dame a dit qu'il fallait prendre l'enfant avec la mère, qu'elle le soignerait mieux que personne, et qu'une aussi bonne mère ne mouvait être qu'une honnête femme. Ainsi, la voilà installée 'iiez de braves gens, et avec une pension qui lui servira à éle ver son enfant comme celui d'un riche bourgeois ; et tout cela grâce aux bontés de madame la comtesse.
— Non ; c'est votre sœur qui fait tout cela, ne l'oubliez pas, mon cher Philibert!
— Ah ! mon Dieu ! cela me rappelle qu'elle m'a remis cctto
lettre.
Et Philibert sortit, après avoir posé la lettre sur le chiffonnier qui était à côté de madame d'Egmont.
Ses yeux restèrent longtemps fixés sur ces mots: