‹ La comtesse d'EgmontChapitre 42 sur 55 · A MADAME DESPRÉS · texte numérisé non relu

A MADAME DESPRÉS

Puis elle cacha la lettre dans un tiroir, pressentant que lu lecture lui en serait douloureuse, et voulant retarder lemomen1: d'une émotion cruelle. Afin de s'y livrer sans contrainte, elle attendit que ses femmes de chambre l'eussent déshabillée, et qu'elle fût au lit pour rompre en tremblant le cachet de cette lettre :

« Puisqu'un autre possède le seul bien qui m'eût rattaché à la vie, tout est fini pour moi. C'est en vain qu'une protection secrète est venue à mon secours. Cet héritage, commis aux mains d'un ange pour me faire croire qu'il venait du ciel, à quoi me servirait-il, si je ne puis le partager selon le vœu de mon cœur. Cette fortune ne vient-elle pas ajouter à mes peines? anéantir ma dernière espérance ? N'est-ce pas l'adieu éternel de l'homme pour qui j'étais un remords? Son repentir si souvent espéré, le retour de cette affection, de ce charme de nos premières années, ce rêve qui m'a fait braver l'abandon, la misère, il faut donc y renoncer à jamais ! La voix qui devait me rappeler sous le toit paternel s'est éteinte!... Sauver un fils delà faim et du crime où le désespoir peut conduire, voilà ce que la pitié d'un père égoïste, parjure au plus sacré des devoirs, imagine de mieux pour obtenir une more douce... Ce n'est pas mon malheur qu'il secourt... c'est la paix qu'il achète... Mais ce don trop riche et trop pauvre à la fois ne peut suffire à ma vie. Ce qu'il me faut pour continuer une existence si souvent maudite par celui qui l'a donnée, par celui qui l'a reçue, c'est un être à qui je puisse la dédier : un cœur qui m'entende, me réponde, qui consente à me suivre dans cet exil du monde où l'abandon me relègue ; une amie qui soit ma famille, mon avenir, le vengeur du sort qui m'ac-

cable. Hôlas! cette vision consolante, le ciel en a un moment ébloui mes yeux! j'ai cru ma part de douleur épuisée... j'ai de mandé pardon à Dieu du fond de mon âme d'avoir blasphémé contre sa rigueur, j'ai renié mes plaintes, mon ingratitude; et ce bonheur que la Providence même semblait m'offrir... Ct n'était que la dernière illusion d'un condamné... Sophie., vous n'étiez plus libre... Eh bien, que l'arrêt du ciel s'accomplisse ! j'ai déjà lutté trop longtemps contre ma destinée.

» Un grade m'est offert dans le régiment des carabiniers, «vont officiers, soldats, presque tous ont péri à Grevelt. Je vais me faire tuer en les vengeant. Si ma naissance n'a été qu'un ? ujet de honte pour ceux à qui je la dois, ma mort fera du moins honneur à mon pays.

» Mais avant de rejoindre l'armée, il faut que je vous voie ; vous ne refuserez pas, j'espère, le dépôt que je ne puis confier qu'à vous... Ah! Sophie! laissez-moi vous dire adieu... que je vous doive encore ce dernier bienfait! »

— Ah! s'écria madame d'Egmont en fondant en larmes... C'est la même menace... ce sera le même sort.,, que faire?... 0 mon Dieu, guidez-moi !

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