LA BLESSURE
Madame d'Egmont n'hésite plus... elle peut arracher au découragement, à la mort un malheureux abattu sous le poids fie la plus humiliante injustice humaine ! Elle le sauvera, tout ïtti en fait un devoir ; c'est le frère de celui qu'elle a laissa mourir sans consolation, sans adieu. C'est encore cette ânte Si tendre qui l'implore, et qui pour mieux arriver à son cœu; prend les traits, la voix, l'amour dont le souvenir règne touo jours sur sa pensée... Si le préjugé, la vanité, l'hypocrisie, le privent des caresses d'un père, il trouvera du moins les soins, la tendresse d'une sœur... Il voudra vivre pour être **imé de Sophie..*
Un mot de Philibert a prévenu Séyerin. Madame d'E^mont, profitant de la liberté qui permet aux femmes de se rendre de bon matin dans les églises en temps de carême, sera dés "miit heures, le lendemain, à Saint-Étienne-du-Mont.
C'était le moment de l'année où il se faisait le plus d'aumônes secrètes et où les femmes de toute condition, vêtuet très-simplement, allaient porter des secours aux pauvres, jusque dans leur grenier. Madame d'Egmont aurait pu être rencontrée alors sans inconvénient pour elle ; la présence de Philibert aurait suffi pour expliquer favorablement sa démarche. Aussi s'était-elle fait conduire par son carrosse, avec ses gens habillés de gris, jusqu'à Sainte-Geneviève; puis, traversant cette église, elle s'était rendue de la à Saint- Étienne-du-Mont.
En soulevant la porte battante qui donne sur le parvis, les yeux de Septimanie se tournaient d'ordinaire vers le pilier où Severin se tenait caché dans la partie la plus obscure de l'église. Ce jour-là elle ne l'aperçut point. Dès qu'elle se fut agenonillée, elle vit venir à elle une femme qu'elle ne reconnut pas d'abord, tant son visage frais et sa belle robe d'indienne différaient de la figure pâle, maigre, et du vêtement déguenillé qui avaient excité la pitié de madame d'Egmont.
C'était Annette Brivart et son bel enfant, tous deux joyeux de revoir leur bienfaitrice. Septimanie, craignant qu'elle ne lui parlât trop longtemps de sa reconnaissance, voulut l'interrompre en passant dans une chapelle où l'on allait dire la messe ; mais Annette la suivit, s'obstinant à lui raconter en détail tout le bonheur qu'elle lui devait ; et cependant, ajoutante, j'ai encore pleuré hier quand on a rapporté chez nous je pauvre jeune homme percé d'un coup d'épée et perdant JDut son sang.
— Qui est blessé ? quel jeune homme? demanda madame d'Egmont,
Mais le parent de madame Clairville, de cette vieille dame chez qui je suis ; la pauvre femme !... ce serait son fils, qu'elle ne serait pas dans un plus grand désespoir...
— Que lui est-il donc arrivé ?
— Je ne le sais pas au juste ; on dit que c'est un de ses camarades qui Fa plaisanté sur ce qu'il avait fait fortune bien vite... qu'il s'est fâché, et qu'ils ont été se battre le soir même. Il n'en faut pas parler. Vraiment c'est une chose... qu'on en punit les militaires ; car je m'en souviens, mon pauvre mari a été de son vivant longtemps en prison pour s'être battu comme çâ.
— Mais sa blessure, dit-on qu'elle soit dangereuse ?
— Ah ! ma bonne dame ! ça fait frémir. Le chirurgien a l'air bien inquiet ; il a dit de faire prévenir sa famille, car il était dans un triste état. Mais on ne la connaît pas sa famille; et sans la bonne madame Glairville... Mais il faut que je retourne près de lui... crainte qu'on ait besoin de moi.
— C'est un jeune soldat, dites-vous?
— Oui, vraiment, et beau comme un ange ; madame l'a peut-être vu dans cette église, il y vient souvent, et je crois même qu'il était là près de la grille, le jour où vous m'avez donné cette pièce d'or qui m'a tant porté bonheur.
— C'est lui!... c'est lui, pas de doute, s'écrie Septimanie; mais comment savoir... puis s'adressant à Annette : Ma bonne femme... je connais la famille de ce jeune homme, il faut que je lui en donne des nouvelles... mais je ne voudrais pas qu'on me vît chez lui ; ne pourrais-je...
— Il n'y est pas chez lui ! c'est chez madame Glairville qu'il a été transporté, pour être mieux soigné ; et puis peut-être bien aussi pour ne pas tomber dans les mains de ceux qui le cherchent.
— Ne pourrai-je savoir de cette vieille dame des nouvelles positives sur l'état de M. de Guys ?...
— M. de Guys ? répéta Annette ! je ne connais pas ce nomlà!... c'est M. Séverin qu'on appelle notre jeune blessé; il est dans les gardes françaises, ça se voit bien à son bel uniforme...
— Oui... Séverin, c'est lui... Où demeure cette madame Clairville ?
— A deux pas d'ici, rue Saint-Jacques, en sortant par la petite porte de côte que vous voyez là, ajouta Annette, on y
est tout de suite... si vous voulez, je vais vous y conduire.
Madame d'Egmont se lève et suit Annette ; l'inquiétude qui la dévore ne lui permet pas de réfléchir sur les conséquences de sa démarche... Secourir Séverin... le voir, le consoler avant qu'il ne succombe... voilà son seul intérêt, son uniqu oensée.
Elle traverse une petite cour, monte un escalier, et se trouve dans une antichambre ; là, Annette la fait asseoir, et la prie d'attendre qu'elle ait été prévenir madame Clairville.
Quelques minutes après, la porte d'une chambre s'ouvre, une voix altérée s'écrie :
— Si c'est elle, qu'on me traîne à ses pieds, ne me laissez pas mourir sans la voir,..
— Ah! madame, venez à notre aide... dit en pleurant madame Clairville, ordonnez-lui de ne pas se lever de sa chaise longue... s'il marche, s'il s'agite, sa blessure va se rouvrir... il mourra à l'instant...
En parlant ainsi, madame Clairville entraînait madame d'Egmont dans la chambre voisine.
— C'est elle !... c'est l'ange sauveur... s'écria Séverin, en cherchant à se soulever. Puis il retomba inanimé sur le canapé où il était étendu.
— Au secours... il se meurt î... cria Septimanie avec l'accent du désespoir. Et elle s'empare du flacon d'éther que madame Clairville vient de prendre. Elle le fait respirer au. blessé : ses paupières se soulèvent ; il arrête ses yeux mourans sur ce visage angélique ; il y voit la terreur, la tendre pitié que son état inspire.
— Ah !... je puis mourir maintenant, dit-il d'une voix à Deine articulée, et pressant de sa main pâle la main trem* Diante de Septimanie.
— Non, vi\ez pour... nous... dit-elle d'un ton suppliant; voyez les pleurs que vous faites répandre... ajouta-t-elle ek baissant les yeux.
Un regard plein de reconnaissance répondit seul à cette prière; c'était trop de bonheur pour un cœur voué aux eua-
grins les plus amers. Cette sensation nouvelle devait l'accabler; Séverin ne put proférer une parole.
L'excès de sa faiblesse lui faisait craindre d'avoir peu de momens à vivre; il fit signe à madame Glairville de s'approcher, et tâcha de lui faire comprendre, par quelques mots entrecoupés, ce qu'il désirait. Elle tira un portefeuille db tiroir d'une table : Séverin le prit, le remit à Sophie... et ras^ semblant ses forces :
— Il est juste que vous connaissiez celui qui vous doit tout dit-il d'une voix si affaiblie, qu'elle pouvait à peine l'entendre. Lisez... sa triste vie... jusqu'au jour... Ah! mon Dieu!... qui m'eût dit que... je mourrais... de bonheur...
Et ses lèvres redevinrent livides, et il retomba dans un complet accablement.
— Éloignez-vous, ma chère dame, dit madame Glairville, le malheureux n'est pas en état de supporter la moindre émotion... Le chirurgien l'a dit...
— Ce chirurgien, quel est-il ? demanda Septimanie sans pouvoir détacher ses regards de ces traits si nobles, si purs, que recouvrait une pâleur mortelle.
— Hélas !... c'est celui du quartier ; il a l'air fort doux, fort zélé ; mais je ne saurais vous dire s'il a assez de talent pour soigner une blessure aussi grave. Celui qui a été témoin du duel s'est enfui pour n'être pas inquiété par la police ; il a craint...
— Un autre va venir, c'est le plus habile de Paris, vous suivrez exactement ce qu'il ordonnera; je cours l'avertir.
Alors madame d'Egmont sortit précipitamment, alla rejoindre Philibert et sa voiture qui l'attendait à Sainte-Geneviève, k'étant arrêtée à l'école de chirurgie, elle remit à Philibert an rouleau de vingt-cinq louis dont elle se munissait chaque, fois qu'elle sortait déguisée ; puis déchirant un feuillet de se? tablettes, elle écrivit ce peu de mots que Philibert recopia de sa main, pour qu'ils fussent donnés à M. Pelletan avec le rouleau de vingt-cinq louis.
« M. Pelletan est prié de se rendre à l'instant même, rue
Saint-Jacques, n«.... où une personne dans le plus grand danger réclame ses soins. »
Philibert, après avoir reconduit madame d'Egmont chez eile, retourna sur-le-champ par l'ordre de la comtesse rue Saint-Jacques, afin d'y guetter l'arrivée du fameux chirurgien, et d'attendre la fin de sa visite pour s'informer près de Jui de l'état du malade.
Il revint deux heures après : M. Pelletan avait vu le blessé; il craignait un épanchement de sang dans la poitrine et ne pourrait décider que le soir après avoir levé l'appareil, si la blessure n'était pas mortelle.
Que faire pendant ces heures d'attente?... comment dissimuler l'anxiété qui la dévore?... encore si madame d'Egmont pouvait se livrer sans contrainte aux tourments qu'elle éprouve?... mais ne prévoyant pas ce nouveau malheur et cherchant à détourner les soupçons de son père, elle avait invité du monde pour ce soir-là chez elle, on devait y faire de la musique, seul plaisir permis en carême. C'était M. de- Jaucourt qui avait déterminé Monsigny à faire entendre plusieurs morceaux d'un opéra destiné aux Italiens. Mademoiselle Arnoult, Geliote et madame La Ruette devaient concourir aux plaisirs de cette soirée par le charme de leurs talents.
Mais le plus étonnant professeur de tous ces concertants célèbres était un prodige de l'âge de sept ans, recommandé au prince de Conti par un prince étranger. Cet enfant, fils d'un maître de chapelle de Salzbourg, nommé Mozart, exécutait sur le clavecin les morceaux les plus difficiles, et improvisait pendant une heure de suite avec toute l'inspiration du génie.
Le prince de Conti avait choisi ce jour-là pour faire en^ tendre son protégé à la comtesse d'Egmont. La cour et la villa avaient été invitées par elle pour applaudir le nouveau prodige ; c'était donc un plaisir irrévocable, il fallait le subir.
Mais rester jusqu'à la fin de cette soirée sans connaître l'arrêt de Pelletan, sans savoir si M. de Guys devait mourir ou vivre, était un effort au-dessus du courage de Septimanie.
Philibert retournera encore chez le blessé, et il est convenu que dans le cas où les chirurgiens répondraient de sa vie, Philibert fera remettre, par un valet de chambre, à sa maî- Snsse, le riche éventail qu'elle lui confie, et qu'un autre éventail en crêpe noir, envoyé de même à la comtesse, sera *e signal du malheur qu'elle redoute.
Quel intérêt confié à un détail, si indifférent en apparence, l'oubli d'un éventail qu'un valet de chambre apporte!... et c'est la vie ou la mort de celui qu'on aime... et les observateurs de salons prétendent avoir le secret de toutes les impressions d'une femme!...
l'éventail
11 fallut se parer... donner des ordres... car si bien tenue que soit une grande maison, un concert, un souper élégant, ont besoin d'être commandés avec soin ; il n'est pas de rang qui dispense des devoirs d'une maîtresse de maison, de cet art occulte qui consiste à tout arranger pour le goût de chacun, sans paraître avoir touché à rien.
Nous avons connu une reine chez laquelle on causait. Oui, une reine; cela étonne, n'est-ce pas? Eh bien, pour produire ce miracle, elle avait tout simplement le soin de faire ranger le matin, devant elle, les sièges de son salon de réception ; elle les faisait placer de manière à ce que les hommes pussent circuler, ou être assis derrière les fauteuils destinés aux femmes; de cette façon, les conversations s'engageaient, ce qui est de toute impossibilité quand il faut traverser un grand cercle pour parler aux personnes de sa connaissance. Il y a une foute de riens de cette espèce, auxquels sont attachés tous les plaisirs d'une soirée.
La contrainte poussée à l'excès produit une fièvre concentrée, qui donne à tous les mouvements quelque chose de convulsif; c'est une démarche agitée, incertaine, un rire forcé,
un parler bref, des phrases sans objet, sans but, derrière lesquelles se retranche la pensée.
Tant que madame d'Egmont eut à recevoir successivement les personnes qu'on lui annonçait, elle fut attentive à ce que l'usage exigeait d'elle ; et grâce aux noms des invités prononcés à haute voix, elle ne fit point de quiproquos; mais lorsque tout le monde fut placé et que les premiers accords 'l'une musique suave eurent imposé silence aux causeurs, jnadame d'Egmont revint naturellement à son unique pensée. Ce cercle brillant d'or et de pierreries , cette réunion de toutes les vanités parées, disparurent à ses yeux sous l'image d'une maison modeste, mais dont la simplicité n'était pas sans élégance, qu'elle avait à peine vue, et dans un de ces moments où l'on sent trop pour observer ; cependant cette maison, dont la petite cour était garnie de fleurs, cette chambre arrangée avec goût, ce grand canapé recouvert d'une jolie toile imitant la Perse, ce coussin où reposait la tête si belle du malheureux blessé, voilà le tableau qui l'emportait sur celui de toutes les richesses, les illustrations, les talents de la cour et de la ville, voilà le seul spectacle où assistait madame d'Egmont.
Ce romanesque noble, désintéressé, est celui qu'on doit pardonner à une jeune âme : là, point de vanité qui puisse abuser sur la nature du sentiment qu'on éprouve, nul de ces intérêts vils, compagnons inséparables des afTections qui ont quelque chose à gagner, outre le bonheur de plaire ; là, tout à risquer... tout à perdre... pour l'unique passion d'un cœur... C'est une folie... sans doute, mais on peut la tolérer sans crainte d'en propager l'exemple.
— A quoi pense-t-elle ? se demandait Gentil Bernard, en observant les différentes impressions qui se peignaient tour i tour sur le charmant visage de Septimanie... Elle est inquiète... elle attend quelqu'un... Ses regards se tournent sam. <".esse vers la porte... Ah! mon Dieu!... comme elle pâlit!.. &a voilà qui sourit maintenant... Quel être inexplicable!
— Vous admirez madame d'Egmont, dit M. de Rulhiôres à Gentil Bernard; en efîet, je ne l'ai jamais vue plus belle:
104 LA COiMTL'SSE D'EGMONT
son regard, toujours si angélique, à ce soir je ne sais quoi de rêveur, d'inspiré, qui lui donne une expression céleste. En vérité je ne vous comprends pas, mon cher ami... la voir tous les jours, et ne pas en avoir la tête tournée !... il faut être bien sage, ou bien...
Les restrictions de M. Rulhières étaient toujours des épigrammes (1); Gentil Bernard, répondit à celle-ci par vr\ sourire dédaigneux. Qu'aurait-il pu apprendre à ceux qui ne devinaient pas son culte pour madame d'Egmont?...
Cependant M. de Rulhières avait aussi de l'amour pour elle; mais de cet amour dont les gens du monde se paraient alors, comme d'une marque de bon goût, comme d'un martyre élégant, dont la fatuité tirait encore quelque profit, tant elle est ingénieuse.
Ces sortes d'amour ne sont point sujets à l'erreur : on ne les voit pas se morfondre en soupirs pour des objets vulgaires, leur préférence est toujours explicable ; ce n'est pas un penchant du cœur, c'est un choix de l'amour-propre, une adoration fastueuse qui met en lumière toutes les facultés spirituelles de l'adorateur.
Les vers et la prose qui nous restent de M. de Rulhières pour madame d'Egmont en sont la preuve. 11 n'écrivait que pour elle; chaque action, de Septimanie était pour ainsi dire limée par lui : on savait que c'était s'exposer à toute la rigueur de ses épigrammes que de ne pas l'inviter là où devait être madame d'Egmont, et cet amour non partagé suffisait à la vanité de M. de Rulhières.
Le secret de madame d'Egmont était en sûreté avec un homme de ce caractère. Comment aurait-il soupçonné l'hum? ble sujet d'une telle préoccupation? lui qui sacrifiait tant de fronneurs réels à un malheur brillant !
(i) La malice de M. de Rulhières était bien reconnue. Un jour il s? «Trouvait avec plusieurs de ses amis intimes, qui faisaient chacun la cod» fession d'assez méchants tours. « Quant à moi, dit M. de Rulhières, \r n'ai qu'une méchanceté à me reprocher dans ma vie. — Quand finirat-elle? demanda M. de Talleyrand. »
L'observation de Gentil Bernard <jtait pins à craindre; son cœur réduirait sur les agitations de celui de madame d*Ej mont. Mais ne pouvant en reconnaître la véritable cause, il
s'obstinait à croire M. de Jaucourtplus heureux qu'il ne lïv lait effectivement. Une nouvelle circonstance vint confirmer te soupçon.
Le jeune Mozart ravissait tout le monde par son exécution surprenante et ses improvisations, lorsque M. de Jaucourt entre précédé par un valet de chambre qui allait probablement l'annoncer, si madame d'Egmont n'eût t'ait signe de ne pas interrompre le silence avec lequel on écoutait l'enfant prodige. M. de Jaucourt reste immobile prés de la porte du salon ; mais le valet de chambre insiste, en disant tout bas qu'il a quelque chose à remettre à madame la comtesse.
— Il suffit, dit le comte d'Egmont en prenant l'éventail que tenait le valet de chambre ; je le lui donnerai tout à l'heure, et le valet de chambre se retire.
Malgré la distance qui séparait la place où était assise madame d'Egmont de l'entrée du salon, elle n'avait perdu aucun mouvement de cette petite scène; mais elle n'avait pu distinguer la couleur de l'éventail dont s'était emparé M. d'Egmont. Avec quelle impatience elle attendit la fin du morceau qui enchantait tout le monde!
Enfin le dernier accord est le signal des plus vifs applaudissements. Madame d'Egmont se lève ; mais au lieu d'aller complimenter le jeune artiste, elle va faire son éloge à la duchesse de Villeroi; c'est que, surprise de voir un éventail dans les mains du comte d'Egmont, la duchesse lui a demandé à en regarder les peintures.
Septimanie tressaille en reconnaissant les branches d'or, çnrichies de turquoises, de son plus riche éventail.
— Jl vivra ! pense-t-elle.
Et ses yeux brillent de joie; elle sourit à tout avec una grâce enchanteresse ; on dirait qu'elle éprouve le besoin d'é-» pancher Sa reconnaissance pour un bienfait inespéré.
M. de Jaucourt la contemple avec ravissement; un rayon d'espoir ranime son âme en la voyant l'écouter d'un air si
tendre ; sans être avantageux, il ose expliquer en sa faveur le trouble amoureux qui embellit en cet instant ce visage déjà si beau; et malgré lui, le bonheur qu'il en ressent confirme chacun dans l'illusion qui l'abuse lui-même.
Gomment douter de l'empire de M. de Jaucourt? Maùame d'Egmont était triste, accablée ; il parait... et la joie la plus indiscrète se peint dans les yeux de Septimanie; elle devient aussi animée qu'elle était languissante. Gomment devine-qu'en même temps que lui avait paru le talisman qui deva: : faire succéder la plus douce sécurité à une inquiétude mortelle?
— Ce M. de Jaucourt avec sa mine pâle et sa voix de rossignol vous semble-t-il donc mériter toutes les agaceries que ces dames lui font? demanda M. de Rulhières à Gentil Bernard? pour moi il méfait Feffet d'un être insipide.
— Hélas ! ce qu'il est importe peu, dit Bernard, c'est ce qu'il paraît dont on lui sait gré, et cela suffit.
— Madame de Saint-Aignan l'a bien nommé, reprit avec amertume M. de Rulhières; c'est un vrai clair de lune, sans couleur, sans chaleur, qui a besoin de l'obscurité pour paraître quelque chose, et que le grand jour annule.
— Vous êtes bien heureux de le voir ainsi ! reprit GeDtil Bernard en soupirant.
La voix de Geliotte et celle de madame La Ruette interrompirent cet entretien. Le concert se continua jusqu'au souper. Le prince de Gonti, ravi des succès de son jeune protégé Mozart, proposa à madame d'Egmont et aux personnes de sa société intime de venir passer quelques jours à l'Ile- Adam pour y faire de la musique à loisir. Septimanie n'avait aucui; motif raisonnable de refuser cette invitation ; elle obtint seu» ornent de la complaisance du prince que ce voyage n'aurait dea qu'après les fêtes de Pâques.
On était à table, lorsque le marquis de Lusignan, qu'on appelait la grosse tête, s'extasia sur la beauté d'un grand portrait nlacé vis-à-vis de lui, et demanda au comte d'Egmont quelle était la belle personne que ce tableau représentait. Le comte répondit que cette figure si mélancolique était celle
d'une de ses aïeules, femme d'un comte d'Egmont, qui ayant acquis les preuves qu'elle lui était infidèle, lui coupa la tête.
— Ah! mon Dieu! madame, s'écria naïvement M. de Lusignan, en s'adressant à madame d'Egmont, ce tableau-là ne vous fait-il pas peur !... Mais, poursuivit-il, grâce au ciel, les d'Egmont n'ont plus cette férocité.
A cette singulière remarque, chacun se regarda, et madame d'Egmont se rentit pâlir et rougir alternativement; puis elle sourit d'une manière un peu forcée, et l'on se hâta de changer d'entretien (1).
Nulle intention maligne n'avait dicté cette remarque inconvenante à M. de Lusignan. C'était le meilleur des hommes et le plus redouté. Son manque de réflexion lui faisait dire tout ce qui lui venait à l'idée, ne soupçonnant jamais le mal, il le dénonçait souvent sans le savoir, et sa honte étourdie avait fait plus de victimes que la méchanceté réfléchie des plus médisants.
L'esprit de M. de Rulhières vint au secours de l'embarras de madame d'Egmont. Il improvisa des madrigaux, des épigrammes, sur tous ceux qu'il aimait et détestait, fît valoir la gaieté du maréchal de Richelieu, les bons mots de la duchesse de Lauraguais et rendit la conversation si enjouée qu'elle en devint bruyante.
Rien n'est si propice aux entretiens particuliers que ces moments où chacun parle à la fois. M. de Jaucourt, qui avait refusé de se mettre à table, était debout, appuyé sur le montant de la chaise de madame d'Egmont, et ce qu'il disait n'éiait entendu que d'elle.
— Vous allez me trouver bien audacieux, dit-il, bien ridicule; mais il faut absolument que je vous demande par quel motif vous préférez le prédicateur de Saint-Étienne-du-Mont à celui de Saint-Roch?
Madame d'Egmont frissonna; une sueur froide baigna son front, elle n'eut pas la force de répondre.
(I) Mémoires de madame de Genlis, tome Ier,
— Dieu me garde de vous offenser par cette question! ajouta M. de Jaucourt; on ne saurait mal juger d'aucune des actions d'un ange; mais quand cet ange a toutes nos adorations, il est permis de regarder de quel côté il dirige survol.
En ce moment la comtesse de Boufflers adressa quelques mots à madame d'Egmont auxquels elle répondit tout de travers, ce qui redoubla les rires et lui permit d'éluder la question de M. de Jaucourt. Mais la manière insensée dont elle avait répondu à madame de Boufflers était pour lui la preuve convaincante du trouble où il venait de jeter madame d'Egmont, et ce trouble porta un coup mortel à ses tendres espérances. On se leva de table.
M. de Jaucourt chercha vainement à renouer l'entretien que madame d'Egmont avait si brusquement interrompu; elle ne lui en donna point l'occasion. La crainte de voir son secret divulgué, l'idée que ce secret était peut-être déjà connu de M. de Jaucourt, lui étaient le courage de supporter son regard. Elle le fuyaitcomme un remords, et pourtant elle ne se reprochait rien, car la pitié, cette unique faiblesse des âmes nobles, était le seul sentiment qu'elle croyait éprouver. Et puis au milieu de tant d'agitations, pouvait-elle lire dans son âme?
La soirée finit, et madame d'Egmont ne fut pas plus calme.
A peine rassurée sur le danger de Se vérin, une autre inquiétude venait l'assaillir. Gomment se soustraire à la curiosité intéressée d'un homme qui l'aimait! Lors même qu'elle parviendrait à l'abuser sur le véritable motif qui l'avait conduite à Saint-Étienne, il fallait renoncer à jamais à revoir M. de Guys car on ne saurait échapper à la surveillance jalouse d'un amour malheureux, et une fois averti, M. de Jaucourt devait bientôt fout savoir. Que faire?... Abandonner celui dont l'existence dépend d'elle!., lui avoir ordonné de vivre et ajouter une nouveau martyre à tous ceux qui le torturent!... le tuer encore une fois... Non; quel qae soit le sort qui la menace, elle bravera tout pour le sauver.
Mais en s'affermissant dans cette résolution, elle commençait à s'apercevoir des périls inhérents aux aventures roma-
nesques. Les moins coupables sont encore dangereuses, et leur plus grand inconvénient est de donner aux démarches les plus innocentes toutes les apparences de l'intrigue.
Son désir de retourner près de Séverin, de l'encourager par sa présence à se laisser soigner, de le consoler enfin par cette marque d'intérêt, elle n'osait le satisfaire. La crainte d'être rencontrée, suivie, l'arrêtait. Elle se décida à envoyer Philibert chercher le lendemain des nouvelles du blessé ; puis profitant de la solitude dont elle ne pouvait jouir que la nuit, Septimaniepritle manuscrit qu'elle avait soigneusement caché au retour de sa visite matinale.
Les cœurs compatissants et généreux devineront seuls ce que le sien éprouva pendant cette lecture.
wO'JVENIRS DU CHEVALIER DB OUYS
Le Château.
« A chaque bout d'une longue grille à fleurons dorés se trouvait un pavillon bâti en briques ; l'un de ces pavillons, orné d'un fronton, recouvert de lourdes armoiries en relief, était consacré au régisseur de la terre ; l'autre au concierge et à sa famille ; c'est dans ce dernier que je recevais les soins, les caresses d'une excellente femme, qui me semblait la plus belle de toutes celles du village et que j'appelais ma nourrice C'était, je crois, en Normandie, du moins l'accerà normand que j'ai entendu depuis m'a toujours rappelé celui des gens qui m'entouraient dans mon enfance.
» Dans le souvenir confus qui me reste de ces premières années de ma vie, je vois encore la grande allée de marronniers qui s'alignait avec la façade du château, et la longue terrasse bordée de caisses d'orangers sur laquelle j'allais jouer le soir avec les enfants du jardinier.
» Un jour que je me disputais avec eux pour une orange verte
quel'aîné venaitde ramasser, je reçus un si violent coup de lui
que je tombai par terre enpoussant des cris effroyables; au même
instant un homme que je ne voyais pas lève sa canne sur l'enfant
qui venait de me battre, les autres prennent la fuite ; le mon-
,t sieur me relève, puis demande aux gens qui le suivaient si je
: iuis le petit Se^erm ; onlui répond : Oui, monseigneur. Alors
â me prend dans ses bras, essuie mes larmes avec son mou-
1 choir et marche vers le perron du château dont les portes
s'ouvrient pour le recevoir.
» Nous traversons d'immenses salons ornés de tapisseries dont les personnages de grandeur naturelle me font une peur extrême ; je me retourne précipitamment pour ne pas les voir, je cache ma tête entre le cou et l'épaule du monsieur, dans ce brusque mouvement mon bras s'accroche à quelque pointe aiguë qui le déchire; c'était le rayon d'une plaque en diamants ; mon sang coule et mes cris recommencent, on me calme à force de caresses, de bonbons; le monsieur auquel tout le monde obéit me prend sur ses genoux, lave ma plaie lui-même, ordonne qu'on fasse venir ma nourrice ; et quand elle arrive, elle me trouve tout consolé de mes petits accidents par le plaisir que je trouve à admirer cette plaque brillante qui m'a fait tant de mal, et à jouer avec une belle montre que le monsieur fait sonner pour me divertir,
» Tout le monde sort, il reste seul avec ma nourrice, et lui parle ' longtemps tout bas. Un grand domestique ouvre les deux battants d'une porte, je vois une table couverte d'une argenterie brillante, éclairée par des candélabres de vermeil, je cours vers la table en faisant des exclamations de ]oie, ma nourrice s'élance après moi pour me retenir, mais je suis déjà grimpé sur les barreaux dorés d'une des chaises qui entourent la table, et le monsieur, qui rit de mon audace, défend à ma nourrice de me prendre et dit :
» — S'il peut y monter tout seul, ma foi, il y restera.
» J'escalade sans beaucoup d'efforts la chaise, et me voilà attablé comme un convive raisonnable.
» — Ce petit gaillard-là ne manquera pas de courage, dit
un jeune homme en uniforme, en me montrant à ses camarades, car tous les gens qui se trouvaient là avaient des épaulettes, et ils riaient de bon cœur quand je les appelais les beaux soldats.
» Ce diner est reste* dans ma mémoire, comme ces festins des Mille et une Nuits, dont le récit fait tant d'impression sur l'imagination des enfants.
» Lorsque ma nourrice vint me reprendre pour me mener coucher, je me mis à pleurer, il fallut les plus belles promesses pour me déterminer à la suivre.
» — Viens, disait-elle, si tu m'obéis, monseigneur te donnera des joujoux. •
— Oui, tu en auras dès demain, disait-il, lequel veux-tu d'abord^
» — Un sabre et puis un tambour.
» — Qu'il est gentil ! reprit le monsieur, en m'embrassant vivement.
» Le lendemain je trouvai sur le pied de mon lit un sabre et un tambour ; je pensai en devenir fou de joie ; je voulus qu'on m'habillât tout de suite pour aller remercier mon bienfaiteur ; ma nourrice me dit d'un air triste :
» — Il est reparti.
» — Je me refusais à le croire, je pensais qu'elle disait cela pour m'empêcher d'aller déranger monseigneur. Dès qu'elle ne prit plus garde à moi, je courus sur la terrasse, je montai sur le perron, mais les portes et les fenêtres, les volets, tout était fermé ; on ne voyait plus de chevaux caparaçonnés dans les cours, plus de beaux soldats dans le jardin ; la vision s'était évanouie.
» Mais que de fois cette vision s'est représentée à rïiâïi esprit ! que de suppositions, de vœux, de regrets elle a fait naître! 11 faut avoir vécu dans l'ignorauce de ce qu'on est, de ce qu'on pourrait être, pour se faire une idée de ce que la conjecture là plus vague peut jeter de trouble dans l'âme d'nn pauvre orphelin ! Subir la volonté d'un père barbare, déplorer la perte d'un père adoré, sont deux grands malheurs sans doute ; mais se voir abandonné, réduit à chercher, dans
tous les égoïstes qu'on rencontre, le père qui vous renie ! le rêver parfois tel que le cœur d'un fils le désire, croire surprendre son regard dans des yeux attendris, reconnaître sa voix dans l'accent de la pitié, se sentir porté par une sympathie invincible vers un inconnu, puis voir le sourire du dédain, de l'ironie, répondre à cette exaltation, et se retrouver dans sa barque solitaire au milieu de l'océan du monde après avoir aperçu le rivage ; voilà le tourment que nul courage ne peut braver, voilà le désert où nulle consolation n'arrive.
Le Coureur — La double Visite
r> G'était un dimanche, nous revenions de l'église ; je mangeais en sautant sur l'herbe la part de pain béni que m'avait réservée ma nourrice, quand je fus frappé de surprise et d'admiration à la vue d'un homme couvert de galons d'argent sur un fond de couleur éclatante. Sa tête, surmontée d'un toquet rouge à panache bleu de ciel, lui donnait un certain air martial que son énorme canne à pomme d'argent rendait fort imposant aux yeux d'un enfant de mon âge.
» Il remet une lettre à ma nourrice ; elle lit et s'écrie :
» -— Quoi ! ce soir même ?
» — Oui, c'est ce soir que madame arrive, répond le coureur; je viens d'en prévenir votre mari; c'est lui qui m'envoie vous dire de rentrer vite au château, parce que il y a une dame qui veut vous parler tout de suite.
» Alors ma nourrice presse le pas et me tire par le bras, sans s'apercevoir que je cours à grande peine pendant qu'elle marche.
» En arrivant, elle s'étonne de ne pas trouver dans la salle basse la personne qui l'attend. On lui dit que, désirant lui parler en particulier, la vieille dame est montée dans la chambre à coucher ; elle s'y rend. Peu de moments après, elle vient me prendre, m'embrasse dix fois en montant l'escalier,
puis s'arrétant avant d'ouvrir la porte de sa chambre, elle dit les yeux pleins de larmes :
» — Adieu... adieu... mon pauvre enfant !
» Je ne la comprends pas; mais je pleure de la voir pleurer.
» La vieille dame vient à moi, m'accable de caresses, me donne une boîte remplie de pastilles, et me dit qu'elle va me mener promener en carrosse. Alors la joie la plus expansive succède à mes larmes: je vois ma nourrice ouvrir son armoire, tous les tiroirs de sa commode; je pense qu'elle cherche son beau mantelet pour venir avec nous. En effet elle se dispose à nous suivre ; je redescends gaiement l'escalier ! je dis d'un air fier à mon père nourricier que je vais aller en carrosse. Sa femme nous précède; elle remet un paquet au domestique, celui-ci ouvre la portière, je crie d'impatience pour entrer dans la voiture. La vieille dame y monte, elle me prend sur ses genoux, la portière se referme aussitôt et les chevaux nous entraînent ; je vois les maisons, les arbres passer rapidemment devant mes yeux. Ce spectacle nouveau me ravit; mais bientôt le mouvement de la voiture m'endort; et quand je m'éveille dans un grand lit à rideaux de serge verte placé dans le coin d'une chambre d'auberge, j'appelle en pleurant ma nourrice.
» Hélas! cette excellente femme, la première affection, le premier regret de ma vie, celle qui remplaçait ma mère... je ne devais plus la revoir !...
»Je ne me souviens pas du temps que nous restâmes en route. Le nouveau seul frappe la mémoire des enfants ; les jours, les mois, les années qui se passent de même, ne sont qu'un fait qui laisse peu de traces dans leur esprit. Pendant les six années qui s'écoulèrent après qu'on m'eut séparé de ma bonne nourrice, quelques visites mystérieuses, quelques présents inattendus, une maladie grave, sont les seuls événements qui rompirent la monotonie de mon existence.
» Je me trouvais encore l'habitant d'un château, mais plus vieux que l'autre et dans un état d'abandon qui ne faisait pas honneur au propriétaire. C'était, disait-on, l'évêque de L,..
Ce château tenait à une riche abbaye de bénédictins ; les deux parcs se touchaient, et dès que je fus en état d'apprendre à lire, la vieille dame, dont le vrai ou faux nom était madame Grainvel, fit venir un frère du couvent, et le chargea de ma première éducation, en lui recommandai)' de ne pas tourner mes idées du côté pacifique de l'église, car j'étais destiné à l'état militaire.
» Il parait que madame Grainvel avait reçu Tordre de ne me laisser communiquer avec aucun enfant de mon âge, car j'en étais réduit à jouer au loto avec elle dans mes récréations. Cette ennuyeuse partie fut interrompue un soir par la visite d'une jeune femme qui m'accabla de caresses, de questions, me demanda si je l'aimais bien.
» — Je ne vous connais pas, lui répondis-je.
» Alors elle porta son mouchoir à ses yeux, et moi, tout ému de l'avoir fait pleurer, je me jetai à sou cou en m'écriant :
» — Mais si fait, je t'aime, ne pleure donc pas, madame Grainvel va te gronder.
» Ces mots l'ayant fait sourire, elle entoura son cou de mes petits bras, et me contemplant avec une admiration qui devait être maternelle :
» — Que tu es beau, que tu dois être aimable ! dit-elle.
» Et sa bouche s'imprimait sur mes yeux, mes cheveux, mes joues colorées, je croyais avoir retrouvé ma nourrice. Pendant qu'elle me regardait, m'embrassait avec passion, un homme couvert d'un grand manteau était immobile à la porte de la chambre, et nous regardait avec attendrissement. A peine fut-il aperçu de la jeune femme qu'elle lui tendit la înain ; il couvrit cette main de baisers. Puis m'embrassant à son tour :
» — As-tu toujours ton sabre ? dit-il.
» — Il est cassé, répondis-je d'un air triste ; mais c'est égal, je l'ai toujours,
» Alors courant vers ma petite chambre qui donnait dans celle où nous étions, j'allai prendre les morceaux du sabre que j'avais brisé en me battant contre un des soldats du guet
à cheval qui venaient souvent boire le vin du château, sous prétexte de faire la police des environs. Ce soldat, qui se moquait de ma fanfaronnade, m'avait défié, et sans sortir son sabre du fourreau, il espérait me désarmer. La colère avait doublé ma force ; le petit sabre s'était rompu contre le grand, mais la poignée était restée dans ma main, ce qui me valut de grands éloges de la part de mon adversaire Madame Grainvel, qui rentrait dans la chambre au moment même où j'apportais les débris du sabre, raconta ce premier duel qui fit beaucoup rire le monsieur. C'était probablement le même qui m'avait donné le sabre; mais comme il avait un chapeau rabattu, un manteau brun, et qu'il n'était pas entouré de tout le brillant qui m'avait frappé à notre première entrevue, je ne le reconnus pas. C'est par les rapprochements que j'ai faits depuis que j'en ai acquis la certitude.
» Dans le profond mystère qui me suit, mon esprit a vécu de conjectures. Cherchant sans cesse dans le passé une lueur qui pût m'éclairer, me conduire dans l'avenir, ma mémoire rétroactive a fait des miracles. A force de me reporter à mes premières années, d'en rechercher les moindres événements, le temps de mon enfance est celui que je me rappelle le .nieux.
» Je crois voir encore le charmant visage de cette jeune femme, son mantelet de dentelle doublé de rose, la bague de rubis qui brillait sur sa main blanche, et les hauts falbalas de sa robe de moire. Le monsieur a quitté son manteau, il est en habit de chasse. Il s'assied près d'elle ; son bras entoure la taille la plus gracieuse ; son regard fixé sur cette belle personne ne vient pas jusqu'à moi ; mais elle, je la captive tout entière. Elle l'aime pour l'amour de moi, lui, ne paraît m'aimer que pour l'amour d'elle.
» Comme il se fait tard, on m'envoie coucher ; je murmure centre l'autorité de madame Grainvel ; on lui défend de me faire pleurer. Là-dessus je pleure. Elle répond que je suis BJ&iàue quand je veille plus qu'à l'ordinaire. On emploie de nouveau toutes les cajoleries pour me faire obéir. Je résiste; le monsieur se rappelle l'effet de sa montre, il la prend, la
fait sonner ; je m'en empare avec joie. Madame Grainvel veut me l'arracher, ma joie se change en rage. Le monsieur dit :
» — Eh bien, qu'il la garde.
» Et l'on m'emporte avec mon trésor, le seul bien que je possède, la relique sacrée dont la misère elle-même n'a pu me séparer, la montre que je crois être celle de mon père.
La Première Éducation
» Le lendemain de cette double visite, j'étais de nouveau seul avec madame Grainvel et le frère bénédictin, leur demandant à chaque minute quand reviendraient le beau monsieur et la jolie dame, à quoi ils répondaient :
» —Nous n'en savons rien.
» Ils eurent bien de la peine à me faire comprendre que j'étais encore trop enfant pour avoir une si belle montre, qu'il fallait la confier à madame Grainvel jusqu'au moment où je pourrais m'en servir. J'y consentis enfin, mais à condition qu'on me la montrerait un peu chaque jour.
» Le reste de cette année n'eut d'événement remarquable pour moi que l'arrivée d'une grande caisse venant d'Allemagne, et remplie de joujoux. Le timbre de Nuremberg était sur le couvercle de la caisse. Combien ce timbre m'a fait rêver depuis!
» Dès que je sus lire et passablement écrire, il arriva au château un homme de trente ans à peu près, chargé de m'appr endre le latin, l'allemand, et enfin de remplir auprès de moi tous les devoirs d'un précepteur. 11 avait l'air fort doux, presque humble, et nous fûmes bientôt amis. Il me parlait to ujours à la troisième personne.
» — Si monsieur le chevalier était moins distrait, il ferait d es progrès rapides ; si monsieur le chevalier prend bien sa leçon, nous irons faire ce soir une belle promenade dans le parc des moines, etc.
■ Je demandai à madame Grainvel pourquoi M. Frossard me donnait ce titre de chevalier?
» — Parce que c'est le vôtre, répondit-elle. Vous vous appelez le chevalier de Guys.
» — Vous vous trompez, je m'appelle Séverin.
» — Sans doute, mon enfant, Séverin est votre nom de baptême; le chevalier de Guys, c'est le nom de votre père.
» — Mon père! m'écriai-je; ah! que je suis content d'avoir aussi un père!... C'est lui qui m'a envoyé la caisse de joujoux, celle des beaux livres à images que m'a apportée M. Frossard. Ah! mon Dieu! que je l'aime! mon père !... Quand viendra-t-ii ici?
» — Hélas ! jamais, mon pauvre enfant...
» — Pourquoi ne viendrait-il pas? je veux le voir, moi...
» — C'est impossible, reprit madame Grainvel avec embarras.
» — Mais où donc est-il? allons le chercher.
» — Il est mort... IL a été tué... à la guerre, répondit-elie pour mettre fin à mes questions importunes.
» — Il est mort!... répétai-je avec plus d'étonnement que d'affliction, car je n'avais pas encore une idée juste de la mort. Quoi! celui qui m'a donné la belle montre.., il est mort?
» — Non, pas celui-là, reprit madame Grainvel avec impatience; mais votre père, M. de Guys.
» — Ah bien, ça m'est égal, dis-je d'un air dégagé, je n'aime que le beau monsieur qui m'a donné sa montre.
» — Fi donc! monsieur, dire ça m'est égal, en parlant de la mort de votre père, c'est d'un mauvais cœur!
» Un instinct de conscience me rendit complètement insensible à ce reproche.
» — - Et la jolie dame qui m'embrassait tant, c'est ma mère; n'est-ce pas?
« — Quelle idée! je vous embrasse bien, moi, et cependant je ne suis pas votre mère.
»> — Pourtant je le vois, tous les enfants qui viennent au château ont une mère.
» — Tous ! vous oubliez donc l'enterrement de cette bonne
Marguerite, la veuve de l'ancien jardinier, qui est morte le mois dernier, en laissant deux pauvres orphelins?
» — Orphelins! rôpétai-je sans trop comprendre tout ce que ce mot comportait de malheur; orphelins!
» — Sans doute, orphelins, reprit madame Grainvel d'uD ton péuan t ; on appelle ainsi les enfants qui ont perdu père et mère, et qui restent pour la plupart à la charité du curé de la paroisse; ceux-ci viennent d'être mis sous la protection du prieur des bénédictins, et envoyés dans une des fermes de l'abbaye... Dieu sait ce qu'ils deviendront là ! Maltraités, battus par les valets de ferme, nous les verrons peut-être un jour demander l'aumône sur la grande roule.
» L'idée de ces malheureux enfants livrés à la pitié de gens qu'ils ne connaissent pas, ov à l'abandon le plus affreux, me causa un effroi extrême.
» — Il faudra donc que je demande l'aumône aussi, m'écriai-je désolé, puisque je n'ai ni père ni mère?
» Effrayée de mon désespoir, madame Grainvel chercha à le calmer, en me démontrant que le sort d'un enfant né bon gentilhomme ne pouvait avoir rien de commun avec celui d'un petit jardinier.
» — Vous avez de l'argent, ajouta-t-elle, et des amis riches qui ne vous laisseront jamais manquer de rien, surtout si vous êtes bien sage, si vous ne faites pas des questions inu* tiles, si vous ne vous tourmentez pas pour savoir ce que votre esprit trop enfant ne pourrait comprendre. Vous n'avez pas à vous plaindre, je pense, j'ai assez de soins pour vous, M. Frossard se donne assez de peine pour votre éducation. Chaque semaine il vous arrive de Paris quelque présent; c'est comme «me Providence qui prévient tous vos caprices. Eh bien, con- •v£ntez-vous d'être un enfant très-heureux, et ne vous inquié< Sez pas de l'avenir.
» Ce discours fort sensé agit sur mon esprit ; je n'osai plus me plaindre; mais je gardai au fond du cœur une impression de tristesse trop vive et trop déraisonnable pour n'être pas un pressentiment.
La montre
» J'avais près de neuf ans ; mon précepteur, fier de me? progrès, me répétait chaque jour que, grâce à lui, je serais un jeune homme instruit, et dont l'orthographe ferait honte à tous les seigneurs de la cour. Madame Grainvel ajoutait à cette prédiction que, grâce à ses leçons, j'aurais le ton et les manières les plus distingués. Je me voyais déjà au milieu des salons brillants dont elle me faisait sans cesse la peinture, ou commandant un régiment français et partageant ma vie entre les périls et la gloire; à cette idée, mon cœur battait d'espérance, je quittais ma leçon de latin pour sauter et rire, puis je courais, en dépit de M. Frossard, chez le vieil invalide qui gardait la grille du parc, et je l'obligeais à m'apprendre l'exercice.
» Vêtu d'un petit habit d'uniforme de dragon, je me voyais déjà des épaule ttes et la croix de Saint-Louis. Ce rêve me faisait délirer, lorsqu'il fut subitement interrompu par l'aspect d'un homme d'une haute taille, coiffé comme l'était alors un valet de pied, et dont une grosse redingote grise cachait mal l'habit de livrée. Madame Grainvel était là qui riait de mes évolutions. Il lui remet une lettre ; à mesure qu'elle la lit. ses yeux s'enflamment de colère. Je ne perds pas un de ser mouvements ; je ne sais quoi m'avertissait que cette second* mettre devait m'être fatale.
» — Qu'avez-vous? lui demandai-je avec anxiété.
» — Rien, rien, reprit-elle d'une voix étouffée. Puis, se parlant à elle même :
» — - Une pension de six cents francs!... récompenser ainsi cinq années de soins, de réclusion dans ce vieux château...; payer ainsi une discrétion à toute épreuve... , c'est une indignité! profiter de la mort de cette pauvre femme pour m'ôter ma place! Ah! cela ne se passera pas comme cela. Suis-moi,
ajoula-t-elle en marchant à pas précipités, sans s'occuper de ce que je pouvais penser des mots, des injures que le dépit lui arrachait. J'obéirai, certainement, continua-t-elle, je n'irai pas garder son bâtard de force... ; mais on saura tout, ou, morbleu! on payera mon silence... Je me doutais bien qu'il? étaient brouillés... C'est un méchant homme... Il l'aura fat* mourir de chagrin... Il ne se soucie pas que rien rappelle... oui... mais l'on ne se débarrasse pas de moi comme d'un enfant... Ah! six cents livres de pension ! ne voilà-t-il pas une belle retraite... Être aussi ladre avec tant de fortune !...
» Puis, se tournant vers moi :
» — Cela ne t'en promet guère, mon pauvre garçon... Va, tu feras bien d'apprendre à gagner ta vie, si tu ne veux pas mourir de faim.
» J'étais si étonné de tout ce que j'entendais, que je n'avais pas la force de questionner madame Grainvel sur la cause de sa colère; c'était la première ibis qu'elle me tutoyait; je voyais trop bien que cette familiarité venait d'un sentiment de dédain et non d'affection. Le mot de bâtard, ce mot que je n'avais encore rencontré que dans mon Abrégé de l'Histoire de France, m'avait fait rougir comme une insulte; il était impossible que ce ne fût pas un nom humiliant, à en juger par la manière dont l'articulait madame Grainvel. Mais cette première atteinte à ma fierté naissante, loin de l'abattre, en fit le roi des sentiments de mon âme; sa puissance, exercée au milieu des mépris du monde, des humiliations attachées à la misère, a résisté à tout, même à l'amour,
» — <3te ton habit, mets ta veste du matin, dit madame Crainvel, en me conduisant dans ma chambre; ton paquet ^era bientôt fait, et puisque c'est ce grand animal de Cham* pagne qui doit te conduire, je le lui remettrai.
» — Ah! mon Dieu! m'écriai-je, où donc vais-je aller?
» — Ma foi, je n'en sais rien, reprit-elle ; mais comme il faut toujours être tenu convenablement, donne-moi ton. chapeau. Alors, ouvrant une armoire qui renfermait les bonnets montés de madame Grainvel, elle en sortit une vieille guimpe de crêpe noir qu'elle tourna sur la calotte de mon
LA COMTESSE D'EGMONT 1 Si
petit chapeau relevé de côté par une ganse, puis elle le remit sur ma tête, en disant :
» — Tu lui dois bien de porter son deuil.
» Gomme j'ouvrais la bouche pour lui demain! r la raison 4e ce crêpe noir :
» — Allons, point de questions, mon ami, il faut bien se soumettre; que la volonté de Dieu soit faite; sois tranquille, il prendra pitié de toi.
n Rien n'était moins tranquillisant que cette assurance.
» — Dis-moi adieu, ajouta-t-elle en m'embrassant d'un air attendri, moi qui avais cru mon sort assuré près de lui!... qui le croyais adoré de son père! destiné à faire la fortune de ceux qui l'auraient soigné quand il était petit! Que j'étais dupe! j'avais trop bon cœur... Adieu... mon pauvre Séverin.., adieu...
» — Vous ne me suivez donc pas? demandai-je, le cœur gros de larmes.
» — Te suivre? consacrer mon temps, ma vie à ton éducation dans je ne sais quel village, et cela pour six cents livrer de pension! ah! non vraiment, mes services valent mieux que cela; d'ailleurs, je ne les ai jamais donnés qu'à des gens de condition... Madame Grainvel ne sert pas tout le monde; et puisque l'on ne devait faire de toi qu'un pauvre diable, on aurait pu me laisser où j'étais. Mais je vais partir a L'instant pour Paris, et là nous verrons si l'on se moquera de moi : punément!...
» Cette naïveté d'égoïsme si franchement exprimée : mes yeux comme par enchantement. Pleurer de regrç.t ,,o\xv une personne qui ne m'en témoignait pas davantage me s< m- Dlait une lâcheté. Je demandai à voir mon précepteur; on me répondit qu'il n'était pas au château ; je voulais attendre sou retour; Champagne s'y opposa, en répétant qu'il avait l'or de m'emmener une heure après son arrivée au château.
» Quand je vis que mes prières ne gagneraient rien sur la résolution de ce grand valet, je remontai dans ma chambre, et je demandai d'un ton d'autorité à madame Grain vil la. montre que je lui avais confiée pour la serrer.
» — C'est juste, dit-elle en sortant la montre d'une petite boite qui contenait sa croix d'or et ses boucles d'oreilles; mais on te la volera, mon ami.
» — N'importe, je la veux! criai-je avec force.
» En ce moment le frère bénédictin entra ; madame Grainvel, qui désirait fort garder la montre, sous prétexte de me ht conserver, lui fit part de son embarras. Le bon moine, qui me portait un vif intérêt, et qui savait peut-être de quel prix ce ûijou devait être pour moi, réfléchit un instant, puis, détachant de dessous sa robe de moine une amulette en soie brodée d'or, de la forme d'un petit sachet, il dit à madame Grainvel d'en découdre la doublure, afin d'introduire dedans la montre recouverte de coton. Sur un côté de ce reliquaire étaient représentés, en broderie, les rayons d'or du saint-sacrement, et sur l'autre une croix de Jésus. Quand la montre fut ainsi cachée, le moine suspendit l'amulette à mon cou, en dessous de ma chemise, en disant :
» — Si l'on tentait de vous ôter cet eç-voto, mon ami, dites qu'il vous est ordonné, au nom de votre salut, par le frère Saint-Étienne, de ne le pas quitter.
La Ferme.
»Une carriole d'osier attelée à un gros cheval poussif, et conduite par un paysan, m'attendait dans la cour; M. Champagne me fit signe d'y monter; je n'eus pas l'air de le voir, et me retournant vers le frère Etienne, je pris sa main, je la serrai vivement sans dire adieu, car je sentais qu'à ce mot je fondrais en larmes, et je voulais dès lors montrer le courage d'un homme. Impatienté de tant de retard, Champagne me prend par le bras et veut me faire monter de force dans la voiture; je me dégage et lui défends de me toucher. Ma fierté, mon ton impérieux l'intimident; il s'éloigne; et après avoir remercié encore une fois le frère Etienne, je m'élance
dans la carriole comme je me serais jet6 à l'eau, sans savoir à quelle planche j'allais m'accrocher pour sauver ma vie.
» De semblables épreuves mûrissent l'esprit d'un en fan:. font que mon existence avait été douce, il ne m'était ra* ■yenu une seule inquiétude sur mon avenir. La curiosité ch savoir si madame Grainvel ne m'avait pas trompé sur la prétendue mort de mes parents m'agitait bien quelquefois, mais j'étais élevé avec tant de soins; je devais être bien aimé; je le serais toujours de mes protecteurs; j'étais si décidé à leur faire honneur! hélas! que de tristes réllexions devaient remplacer celles-là! La mort venait de m'enlever ma prolectrice... ma mère, peut-être; j'ignorais à qui j'allais échoir; tout me faisait pressentir que mon sort ne serait plus le même; que de motifs pour craindre etm'alïliger !...
D II faisait nuit depuis deux heures au moins lorsque la carriole s'arrêta à la porte d'une ferme dont un énorme bouledogue défendait l'entrée. Champagne descendit seul en disant qu'il allait prévenir le fermier de mon arrivée; un moment après un gros homme court et d'une figure qui voulait paraître joyeuse vint m'aider à descendre de voiture, puis, s'emparant de mon paquet, il me dit de le suivre.
» Nous entrâmes dans une salle basse tout enfumée, éclairée par une chandelle, et dont le buffet noir, orné d'assiettes et de plats d'étain , était le plus beau meuble ; à cet aspect mon cœur se serra, mais ce fut bien pis encore lorsque l'on me laissa seul dans une autre grande chambre non tapissée, meublée d'un bois de lit vermoulu, d'un coucher à l'avenant, d'une table, de quelques chaises de paille et n'ayant pour tout ornement de luxe qu'une vieille gravure encadrée de 3ioir,*représentant la Vierge et l'enfant Jésus. Cette gravure, •taite d'après le tableau du Corrège, la madone Délia Scodella, tenait une faible idée de la grâce de l'original de ce tableau regardé comme divin par Vasari. Mais le charme répandu sur le visage céleste de la Vierge se faisait sentir en dépit de quelques ombres trop fortes, et cette image de la maternité sublime, sans cesse offerte aux yeux d'un orphelin, devait décider de son culte.
» — Allons, allons, il faut se coucher tout de suite, Penfant, dit Catherine la grosse servante, qu'on avait réveillée jpour me conduire dans mon galetas ; v'ia un bon lit, j'men yante, vous dormirez là comme un charme. Quel âge a-t-ii jien, ce gars-là?
» Et comme je ne répondis pas, elle ajouta :
» — Tiens, il est fier? eh bien, chacun son quant à soi, j'vas me déshabiller, je reviendrai prendre la chandelle quand vous serez couché... mon petit... ne dirait-on pas que c'est un prince... un dauphin?...
» Et elle s'en fut en grommelant dans sa chambre qui était à côté de la mienne.
» Me voir livré à des soins si grossiers après avoir été gâté par madame Grainvel, quel changement! et combien il m'en présageait de plus cruels encore !
» Le domestique qui m'avait conduit à la ferme était reparti de grand matin, et je me trouvai le lendemain au milieu d'inconnus qui me regardaient tous avec une curiosité maligne, insupportable.
» — Tiens, v'ià donc ton petit pensionnaire, dit un fermier des environs au père Guéroux, qui était venu me prendre drais ma chambre pour me mener déjeuner dans la salle où sa femme et ses enfants étaient réunis.
» — Oui, répondit-il, c'est le petit Séverin; un gentil garçon, n'est-ce pas? il est presqu'aussi bien bâti que notre Mathieu. Allons, lève-toi donc, Mathieu, pour voir qu'est-ce qu'est le plus grand de vous deux.
» Et voilà Mathieu qui se lève lourdement, qui met son sabot crotté sur mon soulier pour mieux se rapprocher de moi et qui se trouve avoir naturellement un pouce de plus que moi, $ar la raison qu'il était mon aîné de deux ans. Madame Gué- ?sax vient à moi, me fait mille cajoleries auxquelles je réponds très-froidement, car elles avaient quelque chose d-â faux, d'affecté, qui me repoussait ; elle croyait me charmer en m'offrant deux bâtons de vieux sucre d'orge et un biscuit séché dans ses armoires ; mais ces friandises ne me tentèrent pas, je les partageai entre Mathieu et sa petite sœur Fran-
çoise, ce qui me valut les plus grands éloges sur ma générosité et les bonnes grâces de toute la famille.
» Cependant j'avais faim, et je mangeai sans nulle répugnance la soupe aux choux et le morceau de fromage blanc mii faisaient les frais du repas.
;> — Faut amuser ce petit, dit madame Guéroux. Mathieu, mène-le voir notre troupeau qui est parqué dans la pièce des Aulnettes, il jouera avec les agneaux.
» Et le petit s'amusa, en effet, du troupeau, des agneaux, du gros chien et même des contes du berger, qui racontait des ruses de loups à faire envie aux écoliers les plus madrés; mais après avoir joué avec le chien, les agneaux et les petits garçons delà ferme, la tristesse me revint : je résolus de savoir à quoi m'en tenir sur ce qu'on voulait faire de moi, et voyant le père Guéroux diriger une charrue à quelque distance de la ferme, je courus droit à lui et sans préambule je lui demandai si je devais rester longtemps chez lui.
» — Ma foi, je n'en sais rien, mon garçon, répondit-il. M. Champagne, que tu connais bien, m'a proposé de te prendre en pension à la ferme pour t'apprendre un peu le métier et te mettre en état de gagner un jour ta vie, là grandement, dans la plus belle condition, car vois-tu, laboureur-fermier c'est le premier des états, mon ami, c'est nous qui donnons du pain à tout le monde, aussi faut voir comme notre banc est placé à la paroisse...
»> — Mais madame Grainvel, M. Frossard, le frère Saint- Étienne, m'écriai-je, ne viendront-ils pas ici? est-ce que je ne les verrai plus?
» — Ils viendront si cela leur fait plaisir, la ferme est ouverte à tout venant, et même le vendredi on y fait l'aumône $ tous les pauvres, mais je ne connais pas ces gens-là, v'ià je *,*ois bien la première fois que j'en entends parler.
» — Ah! mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je.
» Et des sanglots me suffoquèrent.
» Je m'enfuis à la ferme, et montant précipitamment l 'escalier à moitié rompu qui conduisait à ma chambre, je m'assis sur mon lit, là, je versai un torrent de larmes. Pour la pre-
mière fois l'idée de l'abandon frappait mon esprit et me glaçait d'effroi. Je demandais à Dieu ce que j'avais fait pour être ainsi puni; puis je blasphémais contre ceux qui avaient pris soin de moi jusqu'alors, et qui me délaissaient si cruelle^ ment aujourd'hui : après la colère contre eux, vint la pitié pour moi-même et le besoin d'implorer le secours du ciel, teoin qui se fait sentir dans la souffrance à l'enfant comme à l'homme. Je me jetai à genoux devant cette image de la Vierge qui était près de mon lit :
» — Toi qui es la mère du bon Dieu, dis-je en joignant les mains, tu dois avoir pitié des enfants malheureux ! ne m'abandonne pas aussi, oh! je t'en prie, protège le pauvre Sé- Yerin.
» C'était sans doute un prestige, mais il me sembla que cette vierge me souriait, je crus voir son regard s'animer, me plaindre, m'exhorter au courage, et dès lors les traits si purs de ce visage divin se gravèrent dans mon imagination à tel point, que j'en parais toutes les figures de vierges qui décoraient l'église du village ou les stations de nos routes. A peine les avais-je contemplées, que ces images grossières, enluminées de couleurs fausses, se convertissaient aussitôt en traits harmonieux dont l'expression surnaturelle m'offrait tout le charme de la vierge du Corrège. C'était comme un avertissement du ciel qui me promettait le prix de toutes mes peines le jour où je rencontrerais sur terre cette image céleste.
L'abandon.
» Trois ans se passèrent sans que j'eusse aucun sujet de me ^aindre des gens auxquels j'étais confié; ils avaient même mnd soin de moi dès que j'étais un peu malade, et je ne jne doutais pas que ce touchant intérêt pour ma vie n'était que le désir de conserver la moitié et plus de la pension qu'ils recevaient pour moi ; j'étais reconnaissant de ce qu'ils ne me
laissaient manquer d'aucune des choses indispensables, et oubliant peu à peu les biens dont j'avais joui dans mon enfance, j'étais presque heureux.
» Il y a dans la vie de la campagne un bien-être réel qu> rend apathique. Je n'aurais sans doute jamais pensé à devenir autre qu'un bon cultivateur tel que le père Guéroux, si un événement très-commun aux gens dans ma situation n'était venu changer mon existence, mon caractère et mes idées.
» Soit que las de payer une somme annuelle pour la nourriture et l'entretien d'un enfant auquel on ne s'intéressait plus, soit que cette pension confiée aux soins d'un dépositaire infidèle me fût soustraite à l'insu du donataire, elle cessa d'être payée au père Guéroux; comme il ignorait de qui elle lui venait, que M. Champagne, unique agent de cette affaire, n'avait point laissé son adresse, le fermier ne savait près de qui réclamer. Pendant les six mois d'incertitude où il supposa plusieurs motifs qui pouvaient naturellement retarder le paiement du semestre, je fus traité assez convenablement; mais lorsque la terreur de me voir à sa charge s'empara du père Guéroux, il me traita si durement, que je fus obligé de lui demander la cause de ce changement à mon égard.
» — Je ne t'en aime pas moins, mon pauvre Séverin, dit-il, ce n'est pas ta faute vraiment, et je n'en veux qu'à ce gredin de Champagne qui est venu nous enjôler avec ses belles paroles, nous faire accroire que tu étais le fils d'un grand seigneur, qui nous donnerait de l'or à poignée quand il pourrait te reprendre avec lui; que tu serais un richard et que tu aurais bien de quoi nous récompenser de nos peines; ce n'est pas pour me vanter, cependant je t'en ai montré autant qu'il en faut pour devenir un des meilleurs cultivateurs de la Beauce ; tu peux te présenter partout, mais le malheur est que t'as encore des habitudes de monsieur qui ne vont pas *vec le métier, vois-tu bien, et il faut mettre cela de côté, mon garçon ; ton latin et tes comédies de ce M. Racine, que tu lis pendant que je laboure, ne t'aideront pas à semer le champ du bourgeois : il faut travailler maintenant pour gagner ta vie, n'y a plus à dire.
» Le père Guéroux me voyant pâlir à ce discours ne se sentit pas la force de continuer sur le môme ton.
» — Au reste, il ne faut pas prendre si mal la chose, ajoutat-il avec l'accent de la pitié, avec du courage et des bras on se tire de tout ; la Providence est grande. Va trouver la mère Guéroux, elle t'expliquera cela, elle sait mieux que moi les affaires de ménage, et si elle peut en rognant un petit brin la part des autres t'en donner une, eh bien, je n'y regarderai pas; mais va donc...
» Accablé de ce dernier coup du sort, je ne me sentais pas la force d'aller implorer la générosité de madame Guéroux, pourtant il fallut obéir et débarrasser son mari de ma présence, car la crainte de céder à la pitié que je lui inspirais lui rendait ma vue insupportable.
» Je regagnai la ferme à pas lents, méditant tous les projets insensés que le désespoir peut faire naître dans une jeune tête. Blasphémant contre le ciel qui me refusait ce qu'il accorde au plus misérable des enfants, une famille, et formant la résolution d'aller plutôt mendier mon pain, que de prendre celui des enfants de Guéroux... Cette idée qui révoltait ma fierté me ht fondre en larmes, je me détournai du chemin pour me donner le temps de surmonter mon émotion... car je ne voulais pas me montrer à la mère Guéroux dans cet état de désespoir; elle aurait pu me soupçonner de vouloir l'attendrir... j'en aurais eu honte.
» J'allai me cacher derrière un gros noyer au milieu des champs; Françoise, qui revenait à la ferme chargée d'un tablier rempli d'herbes pour ses vaches, m'aperçoit essuyant mes yeux, elle jette sa charge d'herbe à terre et court vers moi:
H — Tu pleures, Séverin, dit-elle en me prenant la main, est-ce que mon père t'aurait battu? Ah! mon Dieu! dis-mci donc ce que tu as? liens via que j'en pleure aussi sans savon pourquoi tant seulement.
» — Ma bonne Françoise.,, ce n'est rien, répondis-je en sp/nglottant... c'est qu'il faut... que je quitte la ferme... on ne paie plus ma pension.. » et il n'est pas juste que ta mère...
» — Toi nous qui lier ! s'écrie Françoise, d'un accent qui retentit à mon cœur. Non, cela ne se peut pas; n'es-tu pas j'ami, le camarade de mon frère? N'est-ce pas toi qui m'apprends à lire et à écrire? qui aides mon père à faire ses comptes... Non, tu nous es trop utile vraiment, et nous ne te permettrons pas de nous quitter comme ça.
» — Il le faut, ma chère Françoise ; je ne veux pas être à charge à tes parents... Je trouverai bien à gagner ma vie ea travaillant en journée... ton père me recommandera au curé de S..., c'est un brave homme, il est charitable, il me fera donner de l'ouvrage, et je viendrai te voir le dimanche.
» — Toi faire un travail si dur ! rester toute une moisson à griller au soleil... tomber mort de fatigue par la grande chaleur, comme nous en voyons si souvent pendant l'août?.., toi qui es habitué à passer la matinée dans une chambre, à ne sortir qu'à la fraîche, à ne nous aider que pour ton plaisir?... qu'est-ce que tu deviendras, bon Dieu! Non, tu ne t'en iras pas. Je vais parler à ma mère; Mathieu lui parlera aussi... tu resteras avec nous, te dis-je... tu resteras, sinon ta pauvre Françoise aurait trop de chagrin.
» Eu disant cela, elle m'embrasse fraternellement, et court vers la porte de la ferme où sa mère l'attend pour préparer le diner de la famille. Peu de temps après, je la vois revenir la joie dans les yeux.
» — Viens, dit-elle, viens remercier notre mère.
» Et la voilà qui m'entraîne vers la maison. J'entre avec elle dans la salle basse où sa mère mettait le couvert.
» — Qu'est-ce que cette lubie, dit la mère Guéroux, de prendre sa volée au premier mot, sur une observation bien juste au fond, car ceux qui travaillent pour nourrir leurs enfants a'ont pas de quoi se charger de ceux des autres; mais il faut bien s'entr'aider dans ce monde, et ne pas jeter ainsi le manche après la coignée. Vlà bientôt dix mois que tu nous restes gratis, c'est vrai, et tout annonce que nous te garderons au même prix. C'est bon marché, vraiment, mais tu es grand, fort, dans l'âge de travailler, et tu pourras faire comme nous. Le père Guéroux n'en avait pas plus que toi quand il me re-r
cherchait en mariage, eh bien, il a pioché, et le bon blé est venu ; il peut t'en arriver de même. Et puis qui sait? ceux qui te plantent là comme un oignon se raviseront peut-être.
» Il était clair que cette dernière idée était la seule qui déterminait la mère Guéroux en ma faveur, car l'amour maternel et personnel de la fermière lui faisait regarder comme uj? jfol fait à sa famille le peu qu'elle m'aurait donné. Françoise. avec cette finesse de cœur si précoce chez les femmes, sentf la nécessité d'affermir cet espoir dans l'esprit de sa mère.
» — Allons ne pleure plus, me dit-elle, j'ai dans la pensée que tu recevras bientôt de bonnes nouvelles. J'ai fait un rêve l'autre nuit, que le vieux berger m'a expliqué, et il m'a prédit que je verrais bientôt une belle voiture s'arrêter à la porte de la ferme, qu'il en sortirait un beau monsieur tout brodé d'or qui ferait notre fortune à tous.
» — Quelle bêtise ! dit la mère Guéroux, d'un air qui voulait être incrédule; tu crois à ces contes-là, toi?
» — Eh! vous y croyez bien, vous, not'mère. Est-ce que vous ne me disiez pas il y a quelques jours : Faut que je consulte le vieux Jérôme sur ces feux follets que je voyons depuis plusieurs soirs du côté de la grande mare.
» — Ah ! oui ; mais c'était par plaisanterie.
» — Tout de même, ces plaisanteries-là font bien du profit au vieux Jérôme ; son sac est toujours plein de gros sous que les jeunes filles du village lui donnent pour savoir leur bonne aventure, et depuis qu'il a prédit la mort de Marceline, celle qui devait épouser le fils de Richomme le couvreur, quand ce pauvre garçon s'est laissé tomber du haut de not' clocher, chacun veut savoir quand il mourra ou bien si quelque bonheur est près de lui arriver, et c'est à qui vantera les choses vraies que dit le vieux berger.
» Et moi aussi je consulterai le vieux berger, pensai-jfl^ oandis que Françoise racontait ses prédictions surprenantes. &t le lendemain à la pointe du jour, j'étais dans la cabane roulante de l'oracle. Assis sur sa paillasse, lui livrant la paume de ma main, et écoutant avec avidité tout ce que les signes de cette main dévoilaient sur ma destinée.
L'Oraclo des Champs.
o Où règne le mystère se trouve la crédulité. Je ne compre- Jîiais rien à ma naissance, aux événements qui l'avaient suivie ; les situations romanesques doivent nécessairement porter aux superstitions, l'impossibilité d'expliquer son sort rend avide de le connaître, et je fus frappé des paroles du vieux Jérôme, comme Agamemnon de celles de Calchas.
» Il commença par me donner comme certain toutes les conjectures faites sur moi dans notre petit canton depuis mon arrivée nocturne à la ferme : j'étais le fils d'un grand seigneur, peut être même du roi; car on savait qu'il y en avait plus d'un élevés en cachette et confiés, par un valet de la cour, à des paysans riches. Mes parents s'étaient brouillés et se vengeaient l'un de l'autre en me délaissant, car la preuve vivante d'un péché de jeunesse, disait le sentencieux berger, est comme un remords aux yeux du pécheur qui a vieilli, il ne cherche qu'à s'en débarrasser ; mais c'est égal, la vertu doit triompher et voilà une ligne qui récompense la mauvaise, ajouta-t-il en regardant l'effet que produisaient sur moi ces mots d'espérance.
» — Vrai, dis-je en soupirant, vous croyez... je ne serai donc pas toujours malheureux?
» — Ah ! vous aurez, mon petit, de vilains moments à passer, c'est écrit; mais vous ferez quelque bonne rencontre... et vous assisterez à de grandes fêtes, où il se passera de grandes choses... vous* ne serez jamais marié... et pourtant... ah! ah!... mais vous reviendrez l'an prochain pour que je vous dise ça, ne faut pas tout apprendre en un jour. Quel animai préférez-vous ?
» — Le chien.
» — Vous serez attaché, mon garçon : gare à vous, car les filles de nos villages sont diablement déleurées !
» — La milice vous fait-elle peur?
» —Non.
» — Eh bien, vous ferez la guerre. Attendez, v'iàqueucfue chose que je n'avais pas aperçu, c'est comme qui dirait une grande surprise... qui vous causera ben de la joie oubende la peine, je ne saurais pas trop vous le dire. Vous ferez un héritage.
>> — Un héritage! répétai-je, comment se pourrait-il? je n'ai pas de parents?
» — Bah ! reprit-il, le bon Dieu vous en enverra peut-être! Yous ne serez pas toujours à la ferme, continua- t-il, vous irez dans une grande ville, comme qui dirait Paris, et là, il vous arrivera une aventure qui vous mettra la tête à l'envers. Yous aurez du tourment, mais il y a aussi de bons jours dans ces petites lignes qui traversent la grande. Ne jouez jamais à la loterie, vous n'y gagneriez pas.
» Cet horoscope allait à tout le monde et il fallait mon inexpérience pour le croire particulièrement appliqué à moi, mais les premiers mots de Jérôme sur ma situation, que je supposais lui être inconnue, lui acquirent tellement ma confiance, que je ne doutai pas de ses prédictions pour l'avenir.
» Dès lors, agissant comme tous les esprits jeunes et faibles, je ne pensai plus qu'à réaliser les prédictions du vieux berger.
» Elles étaient assez vagues pour me permettre de les interpréter à ma guise et même de les adapter à tous les événements de ma vie.
» D'abord le projet de quitter la ferme me préoccupa vivement, mais je n'avais que peu de moyens d'existence, et mon travail, sans protection, m'était presque inulile. Qui voudrai* employer un vagabond sans aveu, sans nul papier qui put le recommander? Tl fallait donc se résigner à rester à la charité de la famille uuéroux; mais quelle charité! Je faisais à moi seul plus d'ouvrage que les deux garçons de ferme, et lorsque je revenais des champs preque mort de fatigue pour m'asseoir à sa table, la mère Guéroux trouvait toujours moyen de me
reprocher, par quelques mots détournés, le pain qu'elle me donnait. Chacun de ses mots, il est vrai, me valait un serrement de main de Françoise, une preuve d'intérêt du Mathieu, et l'amitié des enfants me faisait supporter la mauvaise humeur de leurs parents.
« Cependant mon cœur se remplissait de sentiments amers, l'idée d'un abandon si complet, si coupable, m'inspirait une misanthropie profonde, toute autre présence que celle de Mathieu ou de sa soeur m'était insupportable. Loin de me mêler aux plaisirs des jeunes paysans de mon âge, je m'éloignais de la danse les jours de fêtes, j'emportais un volume de mon vieux Plutarque, je m'enfonçais dans le bois de S... et là, quand je me croyais bien caché, je me mettais à lire et je cherchais dans les malheurs des grands hommes de l'antiquité, dans leur constance à les braver, le courage dont j'avais besoin pour supporter les miens.
» Après m'avoir longtemps cherché, Françoise me découvrit un soir d'été dans la clairière ou je m'étais réfugié; elle me gronda de l'inquiéter ainsi.
» — Voici plus d'une heure que je vous cherche, dit-elle, il est venu du beau monde à la danse, il y avait un jeune monsieur qui a donné des gâteaux et des rubans à toutes les filles du village ; je vous avais gardé ma part de gâteaux, mais vous vous enfuyez dans le bois comme un loup, on dirait que notre vue vous fait mal ; vous vous casseriez plutôt la jambe que de me faire danser, et pourtant les bourgeois.de environs ne sont pas si liers que vous, ils se disputent quelquefois à qui m'invitera. J'ai du guignon, ajouta-t-elle en pleurant, je vous aime mieux qu'eux tous, et vous ne éprenez tan* seulement pas garde à moi.
» Françoise avait, ainsi que moi, seize ans, lorsqu'elle mo tenait un semblable langage, et rien n'était plus dangereux. Je la serrai sur mon cœur, en lui jurant que ma reconnaisnaissance égalait ses bons sentiments pour moi. En ce moment ia voix de sa mère se fit entendre; elle appelait Françoise.
» — Reste là, dit Françoise, en voyant que je me disposais ù, la suivre, il ne faut pas que ma mère te voie avec moi ; elle
m'a déjà reproché de ne penser qu'à toi, de ne pas manger quand tu es triste, de n'avoir que le nom de Séverin à la bouche ; elle me gronderait bien davantage vraiment si elle Savait que je suis venue te chercher ici.
» Sans réfléchir à l'aveu qu'elle venait de me faire, Fran^ ^oise courut du côté où on l'appelait, et me laissa dans un trouble tout nouveau pour moi.
» Dans le petit nombre de livres joints au paquet qui avait été porté pour moi à la ferme, se trouvait le Télémaque de Fénelon. Les amours d'Eucharis avaient de bonne heure éveillé mon imagination ; mais je croyais qu'il fallait être nymphe ou déesse pour inspirer de l'amour, et je n'aurais jamais soupçonné que l'aveu naïf d'une simple villageoise pût m'agiter si vivement. Le fait est que ma pensée était calme, et que mes sens émus me plongeaient seuls dans une espèce de rêverie qui tenait de l'ivresse.
» Dès ce jour, Françoise m'apparut toute autre que je ne l'avais vue jusqu'alors. Notre ton familier, nos manières fraternelles cessèrent subitement, et presque à notre insu. La confiance, le courage, me revinrent; je pouvais être aimé! Quel trésor de consolations dans cette idée ! Mais à côté de cette pensée noble et douce, il m'en venait une indigne, féroce, dont je sens le besoin de m'accuser, malgré les mavais traitements qui pouvaient la rendre pardonnable. L'amour de Françoise m'offrait un recours contre les humiliations dont sa mère m'abreuvait; et sans vouloir user du droit de représailles, j'étais fier de la savoir dans ma dépendance; car j'avais la puissance d'affliger ce qu'elle aimait le plus, sa fille.
» Moi, pauvre abandonné, privé de ce que le droit civil accorde aux plus misérables, en dehors de toute société, sans extrait de baptême qui attestât mon nom, mon âge, ma religion, je devenais quelqu'un; mes actions n'étaient plus indifférentes, ma voix ne criait plus dans le désert, elle retentissait dans un cœur tout à moi ; j'avais un empire, un monde; l'esclave était devenu roi, et cette résurrection, cet avènement subit était l'œuvre de l'amour.
LA COMTESSE D'EGMON'T 195
VI il Le Curé.
» Françoise savait mentir, mais ne savait pas tromper ; slîe répondait bien à sa mère qu'elle ne m'avait pas vu de la matinée, quand elle venait de passer une heure à coudre dans le champ où je sarclais ; mais elle ne pouvait s'empêcher de rougir en prononçant mon nom, ni de pleurer lorsque son père ou sa mère parlaient de me renvoyer de la ferme. Il n'en fallait pas tant pour éclairer la mère Guéroux sur l'amour de sa fille.
» Un dimanche après vêpres, pendant que je regardais jouer à la boule le long du cimetière, le curé de S... vint à passer et me fit signe de le suivre. J'obéis; puis m'arrêtant à la porte du presbytère, il me fait de nouveau signe d'entrer, en disant :
» — J'ai à vous parler, mon enfant.
» Alors il me fait asseoir dans une petite salle, va remettre sa canne et son chapeau à sa gouvernante, et lui recommande de ne laisser entrer personne. Ce préambule m'inquiète, mon cœur bat vivement. Le curé aurait-il quelques communications à me faire sur ma famille? s'était-il passé quelque événement qui dut améliorer mon sort? Hélas! ce sort était si misérable, que je ne supposais pas qu'il pût devenir plus malheureux encore.
» — Vous êtes un bon garçon, Séverin, dit le curé d'un ton affectueux; je sais de vous plusieurs traits, qui prouvent que vous méritez la protection de vos maîtres. Vous n'étiez pas né pour le dur métier que vous faites, et j'estime votre couu ->£e à remplir la tache que le ciel vous impose ; croyez qu'i^ s dus en récompensera, mon ami, Dieu n'est-il pas notre père à. «,ous? Mais pour s'attirer ses bienfaits, il faut fuir les pièges de l'enfer; il faut se délier de sa propre faiblesse, écouter les conseils de la raison, et s'en remettre à l'expérience de ceux que la Providence charge de vous éclairer.
» Où veut-il en venir, pensai-je ? Alors il me vint à l'idée que, pour mieux se débarrasser de moi, on avait chargé ce boa curé de m'engager à prendre la soutane.
» Si vous saviez, continua-t-il en prenant un ton de prêche, dans quclabime de malheurs, de remords, vous tomberiez, s: vous pouviez récompenser par une infâme action l'hospitalité cnii vous est donnée?
» — Quelle action? m'écriai-je avec effroi.
» — La plus lâche de toutes, reprit-il, un abus de confiance, une trahison envers vos bienfaiteurs...
» — Une trahison! j'en suis incapable; un bienfaiteur, je nen connais pas, répondis-je avec indignation?
» — Comment donc appeler celui qui vous recueille? Vous n'êtes plus son pensionnaire, vous le savez; c'est le pain de ses enfants qu'il vous donne, et pour prix de sa charité, vous porteriez le trouble dans sa famille, vous chercheriez à vous faire aimer de sa fille, à la détourner de ses devoirs envers son père ; car vous pensez bien que le gros fermier Guéroux a d'autres projets d'établissement pour Françoise, qu'elle est destinée à être la femme de quelque riche cultivateur, et non pas celle d'un enfant de votre âge, qui n'a ni parents ni fortune?
» — Moi, porter le trouble dans une famille, m'écriai-je? moi, pauvre abandonné, que chacun croit pouvoir humilier impunément! Ah! monsieur le curé, vous aussi, vous à qui j'allais demander du secours, vous m'accablez...
» — Non, mon enfant, je ne veux pas ajouter à ton malheur, il est déjà assez cruel; s'être cru, pendant plus de dix ans, élevé, chéri par un père ou une mère, puis se voir tout à coup livré à la commisération du prochain, renoncer à une éducation soignée pour se consacrer à des travaux pénibles, c'est une grande épreuve ; mais Dieu est là pour te donner le courage d'y résister. Tu as du cœur, tu trouveras toujours à gagner ta vie.
»> — Donnez-moi un certificat qui atteste que je ne suis pas un vagabond, un voleur, et je quitte à l'instant même la ferme du père Guéroux.
LA COMTESSE D'EGIWOXT 107
» — Cela serait mal agir, mon ami, et ton départ m'attirerait les reproches de Guéroux, qui passerait pour t'avoir mis à la porte; il faut patienter jusqu'au moment où je te trouverai quelque bonne condition. Tu sais un peu de latin?...
» — Oui, monsieur le curé, et je commençais à expliquer ce Tacite... dis-je en montrant un petit livre qui ne mequittah pas.
» — Oui, reprit-il, on dit que tu aimes à lire... à écrire, que tu pourrais réciter par cœur la sainte Bible... Si tu voulais, peut-être me serait-il facile...
» — Merci, monsieur le curé, je n'ai p^s la vocation, répondis-je en devinant sa pensée; j'ai là dans le cœur trop d'amertume, de ressentiment, pour prêcher la miséricorde; je ferais un mauvais prêtre, je serai un bon soldat.
» — Il ne faut rien précipiter, te dis-je, j'ai voulu simplement t'avertir du danger; mais tu es un honnête garçon, et je suis sûr que tu te conduiras désormais avec Françoise de manière à rassurer sa mère ; tu es trop fier pour te rendre coupable envers elle. J'en suis certain, écoute mes avis, et reviens me voir dimanche prochain pendant la danse, je te dirai Ce que j'aurai décidé pour toi.
» Après cet entretien, je m'éloignai du jeu et de la danse pour aller gagner le sentier qui conduisait à la ferme. Françoise, que mon absence inquiétait déjà, courut vers moi en disant d'un ton de reproche :
» — Tu ne veux donc pas danser ce soir9
» — Non, répondis-je avec embarras, je me suis blessé le pied et je vais me coucher. Puis, sans réfléchir à ce que je disais, je me mis à marcher à grands pas, pour échapper plu? vite à la sollicitude de Françoise.
» J'employai ma nuit à chercher un moyen d'obéir au curé Sans affliger Françoise, et quitter la ferme sans passer pour uu "ingrat. Le jour vint, et je n'avais rien résolu, sinon qu'il me fallait éviter, le plus possible, de rencontrer Françoise.
» Jérôme était malade depuis quelques jours : mais il s'obstinait à vouloir conduire son troupeau comme à l'ordinaire, et à rester la nuit à sa cabane. Le père Guéroux m'avait chargé
de le surveiller, et de le remplacer même au besoin. J'allai le trouver au bout de la plaine, où il avait établi son parc. Le pauvre homme était couché, il souffrait de la fièvre, et ses shiens seuls faisaient le service. 11 bénit mon arrivée, car il ■^'inquiétait vivement du sort de ses moutons. Quant il m'euf armé de sa houlette, et qu'il eut commandé à ses chiens de *i'obéir, comme l'aurait pu faire un général d'armée à l'arrivée d'un nouveau colonel, il prit son ton d'oracle pour me dire:
» — Garçon, tu as du chagrin, on ne me trompe pas, moi; dis-moi ce qui te tracasse, car aussi bien je le saurai tout de même.
» Alors, sans lui tout avouer, je lui parlai de la nécessité de quitter le pays pour n'être plus à charge à Guéroux, et de l'envie que j'avais de m'engager.
» — Bel état, reprit Jérôme, pour vivre de pain sec et mourir jeune. J'en ai un bien meilleur vraiment à t'ofîrir ; pas de marches forcées, pas de coups de fusil, du repos et de l'argent.
» — Et quel est donc ce bon métier, repris-je.
» — Le mien, pardieu.
» — Quoi! l'état de berger?
» — Ah ! ben oui, l'état de berger ! il n'y a que de l'eau à boire à ce métier-là ; est-ce que je te le proposerais. C'est l'autre... fais-toi sorcier, mon garçon.
» — Sorcier ! vous voulez rire, brave Jérôme.
» — Eh ! que non, je ne ris pas ; fais-toi sorcier, encore une fois, et tu m'en diras des nouvelles. Tiens, je te crois bon enfant, tu ne me feras pas de traîtrise ; lève le coin de ce matelas, fouille au bout de ma paillasse, tu trouveras un gros sac; donne-le-moi pour que je te montre un peu ce que le métier rapporte.
» Je tirai de la paillasse un sac plein d'écus et de pièces de monnaie. Tu vois bien cela, dit Jérôme : eh bien, j'en ai encore enterré deux fois autant dans la bergerie du père Guéroux. Il n'y a pas de jours que je ne récolte, moi ; la gelée, la grêle, rien n'y fait; la bonne aventure va toujours.
n __ QUoi ! c'est avec des prédictions que vous gagnez tant d'argent? mais c'est qu'il faut être savant aussi.
»— Sans doute qu'il faut être savant, reprit Jérôme d'un air capable ; mais le savoir s'apprend, et je te l'apprendrai moi<. tu seras mon second; quand je t'aurai stylé, nous partagerons k s prolits. Je t'apprendrai à lire dans les étoiles, à reconnai- Ue les signes d'une main, et puis, comme tu es jeune, tu ira? àe côté et d'autre à la chasse des nouvelles ; tu sauras qui arrive dans le pays, le nom des gens, leur âge, leur caractère, ce qui les amène, car, vois-tu, c'est encore le plus sûr. Sois tranquille, tu t'en tireras bien.
» — Prédire l'avenir quand on ne le sait pas ! mais c'est voler l'argent du monde ; père Jérôme.
» — Veux-tu bien te taire, imbécile, si on t'entendait... Est-ce qu'on vole ceux qui viennent vous prier de prendre leur argent?
» — Mais je veux être pendu si je saurais que leur dire?
» — Bah! on parle d'amoureux aux jeunes filles et même aux vieilles femmes; on prédit des querelles aux garçons, un grand deuil à ceux dont les parents sont malades, une grande surprise à tous. On leur donne des numéros pour la loterie et chacun s'en va content.
» Je remerciai le père Jérôme de sa confiance, et me consultai sérieusement pour savoir si j'étais capable de remplir les fonctions de sorcier; mais je vis que je ne pourrais jamais atteindre à cette éloquence mystique qui inspire aux autres la foi dont on manque soi-même. Malgré tout ce que l'état de sorcier m'offrait de ressources, je renonçai à la survivance de Jérôme.
k — Tu t'en repentiras, dit-il d'une voix solennelle.
Françoise.
» Le curé tint sa parole; il m'avait recommandé au fermier de la comtesse de T..., dont la terre située à deux lieux de
notre village dépendait de sa cure; il m'offrit de me présenter lui-même à la comtesse pour réclamer sa protection. J'acceptai avec reconnaissance, mais avec le cœur gros de larmes, car cette démarche de servitude coûtait cruellement à ma fierté.
» A la manière affable dont la comtesse de T.... me reçut, je devinai que le curé lui avait conté mon histoire ; elle fit venir son intendant, lui dit de me conduire à la ferme, de m'y faire donner une bonne chambre en attendant qu'elle eût décidé avec son régisseur à quel travail on m'emploierait.
» Je demandai la permission de venir faire mes adieux au père Guéroux.
»> — Oui, dit le curé, mais à lui seul. Tu ne peux le quitter sans le remercier des soins qu'il t'a donnés, de l'état que tu lui dois, car tu laboures aussi bien que lui ; mais crois-moi, Séverin, ne parle qu'à Guéroux de ton départ; que personne autre ne sache où tu vas. C'est le plus prudent.
» J'obéis. De retour à la ferme, j'aperçus le père Guéroux assis sur le banc de sa porte, jetant sur un morceau de papier l'addition des bottes de foin qu'il avait rentrées dans sa journée. Je lui sautai au cou :
» — Merci, adieu, merci, lui dis-je en sanglotant.
v Puis je m'enfuis dans ma chambre, laissant au curé le soin de lui expliquer ces singuliers adieux.
» Alors j'entassai pêle-mêle dans ma cassette mes livres, mon linge, une blouse et mon habit des dimanches. Je descendis à l'heure du souper pour voir encore une fois Françoise et ses frères; mais l'oppression que j'éprouvais ne me permit pas de manger.
» — Qu'a donc Séverin ce soir, dit Mathieu, est-ce qu'il est malade?
» Françoise regarda son frère avec reconnaissance.
» — Non, c'est que je suis un peu fatigué, répondisse. J'ai iàit une longue course... mais demain...
» En prononçant' ce mot demain, un sentiment si douloureux déchirait mon cœur que je ne pus continuer. Demain,
LA COMTESSE D'ËCMONT 201
je devais les quitter pour toujours, m'exiler du seul asile où j'étais connu... aimé.
» Il m'aurait fallu sortir d'un palais pour aller habiter cette misérable chambre que je contemplais avec tant de regrets, que je n'aurais pas été plus triste. C'était surtout de ce portrait de la belle madone, dont je ne pouvais me séparer. Àh! si j'avais osé le demander, la mère Guéroux ne me l'aurait peut-être pas refusé, elle était si joyeuse de mon départ.
» Pendant cette nuit, j'écrivis quelques mots d'adieu et de reconnaissance à cette famille que je quittais pour ne plus lui être à charge. Je crois que ma lettre était touchante, car j'étais fort attendri.
» Dès que le jour parut, j'entourai de cordes ma cassette pour la porter à dos; mais avant de m'en charger, je voulus ouvrir ma porte avec précaution pour n'être pas entendu. Elle donnait sur un petit escalier... un cri de surprise m'échappe... C'est Françoise... elle est là assise sur la première marche de l'escalier. Elle cache sa tête dans ses mains... elle pleure.., Je la serre dans mes bras...
» — Tu le vois bien, lui dis-je... il faut que je te quitte, OU' la malédiction du ciel tombera sur nous. Le prêtre l'a dit : je serais un ingrat... un monstre... un damné.
» Alors la terreur se peint dans les yeux de Françoise; elle me serre sur son cœur d'une manière convulsive, puis s'arrachant de mes bras, elle chancelle et tombe sur le seuil de ma porte.
» Je veux la secourir... mais je tremble. Un frisson brûlant parcourt mes veines; mes yeux se troublent... Je la relève, je la pose sur mon lit... je romps le lacet qui l'étouffé; elle respire... sa pâleur s'efface ; elle lève péniblement ses yeux sur moi; son sourire vient me rassurer... Ce n'est plus sur elle que je tremble... un moment encore... et je deviens le plus ingrat des hommes. Cette pensée ranime mon courage... ]'e pars... je cours comme un insensé à travers les champs, sans me rappeler le chemin que je dois suivre. J'arrive près de l'étang qui touche au village de R... Une idée me frappe tout à coup... Un pas de plus, et cette existence dont je ne
sais que faire... ces tourmens qui lassent mon courage, sont anéantis... Je vais m'élancer... ma marche chancelante, mot air égaré, attirent l'attention des bateliers assis sur la ri\ l Ils viennent à moi au moment où succombant à l'émotion ù *a fatigue, je tombe presque inanimé. On me porte chez lt leuré, qui vient aussitôt, muni d'une petite fiole d'eau de mélisse dont il me fait avaler quelques gouttes. Là, après une Jheure de suffocation, de malaise, je me trouve en état de continuer ma route.
» Mais le bon curé ne veut pas me la laisser faire seul; il se méfie de mon désespoir. Il recommande à un des garçons de village de m'accompagner jusqu'à T...
» J'y arrive dans un état à faire pitié.
» Le régisseur de la comtesse de T... m'examina avec sévérité ! Ma pâleur, mes traits défaits lui donnèrent une misérable idée de moi.
» C'est un mauvais sujet, pensa-t-il, quelque libertin de village, un petit drôle auquel il ne faut rien confier d'important. Il conduira pendant quelque temps le troupeau sur les herges, puis nous verrons ce qu'on en pourra faire.
» — Et votre paquet, me demanda-t-il?
» —Ah! mon Dieu! in'écriai-je, je l'ai oublié!
» — C'est cela, reprit-il, point de tête. Cela ne sait pas ce que cela fait de ses affaires, et cela veut se charger des affaires des autres.
» — Je retournerai chercher ma cassette... cette nuit.
» — C'est bon, l'on verra dit le régisseur. Allez trouver le garçon de ferme, Jean Simon, il vous dira ce que vous avez à faire.
» Jean Simon me proposa d'aller au cabaret, où je déper? / sai à le régaler le peu d'argent que le curé venait de me doi» ■ Tier. Ma cassette m'arriva le lendemain dans la petite cario[-: du curé. J'éprouvai une agréable surprise eu l'ouvrant. Ou avait ôté une partie du foin dont je m'étais servi pour achever de la remplir, et l'on avait mis en place cette gravure de la belle madone, qui était l'objet de mon culte et de mon admiration.
» A ce soin, je reconnus l'amour de Françoise, et je m'estimai de tant sacrifier.
Tacite et Molière.
» J'étais depuis quinze jours à la ferme de T..., lorsque j'entendis parler d'une chapelle que faisait élever le maître d'un château voisin. Il faisait ériger ce monument au bout de son avenue près de la grande route. C'était, disait-on, pour le repos de l'âme d'une femme qu'il avait séduite. Curieux de voir cette chapelle, je dirigeai mon troupeau de ce côté. C'était le moment où les ouvriers dorment après avoir frugalement dîné. Un seul travaillait encore, un tailleur de pierre. Il avait une figure ouverte, un air cordial qui m'encouragea à aller vers lui. Puis, j'avais aperçu un livre sur la pierre qu'il taillait, et j'étais curieux de savoir quel livre ce pouvait être.
» — Permettez-vous, lui dis-je en montrant le livre ? c'est que moi aussi j'aime bien à lire.
» — Toi, garçon ? répondit-il d'un air incrédule.
» — Oui, et si vous voulez bien...
» Pendant qu'il me regardait avec étonnement, j'ouvre le livre :
» — L'Avare de Molière! m'écriai-je, ah ! que c'est amusant ! L'Avare, le Malade imaginaire, et M. Purgon !
» — Et Diaforus, reprit l'ouvrier, et le Tartufe et le... Mais comment diable connais-tu tout cela ?... toi...
» — Ah ! c'est que je n'ai pas été élevé pour garder les moutons, repris- je, et qu'on se souvient toujours de ce qu'on a appris quand on était enfant.
» Alors l'ouvrier, dont l'esprit romanesque était fort curieux, me presse de questions.
» — Et moi aussi, dit-il, je ne devais pas être tailleur dt* pierre ; mais le malheur, la misère, nous forcent souvent ? prendre le métier qui se présente, encore bien heureux s'il nous donne les moyens de nourrir nous et les nôtres.
» — Ah ! vous avez une famille, vous ?
» — Hélas ! je n'ai plus mon père ni ma more ; l'oncle qui s'était chargé de mon éducation est mort aussi, sans me rien laisser ; et ne pouvant étudier pour devenir architecte comme mon père, je me suis fait tailleur de pierre pour nourrir mes sœurs. Le métier n'est pas mauvais, quoique un peu fatigant; mais aussi avec quel plaisir je me repose le soir en lisant quelque bonne comédie ! j'oublie alors tout ce que j'ai perdu, tout ce qui me manque. Tiens, mon ami, quand on sait lire, il n'y a jamais de condition insupportable. Gageons que tu as quelque petit bouquin dans ta poche, qui fait que les loups auraient beau jeu avec ton troupeau si on ne les chas* sait pas si bien dans ce pays ?
» Alors je tirai de dessous ma blouse mon compagnon fidèle.
» — Un Tacite ?... s'écria l'ouvrier, tu as donc fait tes études?... Ah! parbleu, voilà qui est plaisant!... Tacite dans la poche d'un berger de la Champagne ?
» — Vous avez bien un Molière, vous ? repris-je avec fierté.
» — Tu as raison, mon ami, l'un n'est pas plus surprenant que l'autre; il n'y a là dedans de singulier que notre rencontre, c'est un de ces hasards que la volonté de Dieu arrange, une bonne aubaine que le ciel me ménageait, car je commençais à m'ennuyer ici. L'entrepreneur met si peu d'ouvriers à ce travail, qu'il sera long; et parmi tous ces goujats, je ne trouve jamais une âme à qui parler. Tu viendras de ce côté le plus souvent que tu pourras, n'est-ce pas, et le dimanche j'irai te voir à la ferme , nous causerons ensemble, tu me diras ton histoire, je te raconterai la mienne... 3'aime tant les histoires, moi, que tu me croiras si tu venx, mais quelquefois j'en invente pour me les raconter.
» J'étais ravi d'avoir trouvé un si bon camarade, un homme que mon habit de berger ne rendait pas dédaigneux, qui me savait gré de lire Tacite, et qui était orphelin comme moi.
» Assis sur la pierre qu'il taillait, et dominé par sa conversation je ne m'apercevais pas que, malgré les aboiements, les courses de mes chiens, le troupeau s'était tranquillement
établi dans une belle pièce de luzerne qu'il tondait avec délices; mais ce que je ne voyais pas fut aperçu d'un messier (1) qui passait par là. Il commença par tomber sur les moutons à grands coups de hallebarde, puis il se mit en devoù £e dresser un petit procès-verbal, pour me faire condamner à l'amende.
» Le tailleur de pierre se lève aussitôt, en me criant da ^allier le troupeau que les procédés du messier mettaient en fuite ; puis il court implorer le garde sévère, il dit que lui seul est cause de mon inadvertance ; que c'est parce qu'il me parlait que j'ai oublié de surveiller le troupeau et qu'il veut payer l'amende. Le messier fait d'abord l'inflexible; puis quelques pièces blanches glissées dans sa main l'apaisent. Il me fait une leçon en termes pompeux, me promet d'être sans pitié pour la récidive, et part enfin en me laissant pénétré de reconnaissance pour l'ami qui venait de me tirer de peine ; car une telle faute m'aurait perdu dans l'esprit du fermier de la comtesse de T... il m'aurait chassé, et Dieu sait ce que je serais devenu !
» — L'amitié d'un berger n'est pas grand chose, dis-je à l'ouvrier en lui serrant la main, je n'ai guère que ma vie qui m'appartienne ; mais s'il fallait la donner pour vous rendre service, je la risquerais de grand cœur.
» — J'accepte ton amitié, répondit-il et je t'offre la mienne. Notre malheur, nos goûts se ressemblent trop pour que cette amitié-là ne soit pas durable.
» Il y a de cela bien des années, et cette amitié dure encore !
La ressemblance.
» Le dimanche suivant, je m'habillais pour me rendre à Ja grand'messe, lorsque j'entendis crier dans la cour: — Holà! Séverin, v'ià un particulier qui te demande.
(1) Nom que portaient dans ce temps les gardes champêtres.
» — C'est Michel, dit une voix que je reconnus pour celle de Youvrier.
» Je descendis aussitôt, très-fier de me montrer avec un ami. înoi qu'on voyait toujours seul et délaissé.
» Il était de bonne heure, les maîtres du château n'étaient point encore levés; je proposai à Michel de lui faire voir le parc qui touchait à la ferme, et muni de la permission du jardinier en chef, je me mis à faire les honneurs des bosquets, du parterre et des cascades, comme si j'en avais été le propriétaire. Cet aspect me rendait toutes les sensations de mon enfance; il me semblait revoir ces pelouses sur lesquelles je jouais, ces fleurs dont je faisais de si jolis reposoirs, ces jets d'eau dont j'affrontais la pluie ; mes souvenirs revenaient en foule, et Michel prenait plaisir à les entendre. Je lui racontai ce que je savais de moi; son imagination brillante en tira des pronostics merveilleux. J'étais né de parents illustres: ils ne tarderaient pas à me reconnaître, disait-il, c'est pourquoi il était essentiel, de ne pas perdre le fruit de ma première éducation, et de lire en gardant mes bestiaux.
» — Ne va pas t'imaginer de monter en grade, ajoutait-il ; s'il te fallait veiller aux labours, aux récoltes, tu n'aurais plus un moment à toi ; et puis, ça fait bien un livre dans les mains d'un pâtre, tu verras que cela t'attirera quelque heureuse aventure.
» Gomme il disait cela, un petit abbé, que nous n'avions pas entendu marcher, sortit d'un labyrinthe en charmille, et s'arrêta devant nous. Ses yeux se fixèrent sur moi avec l'expression d'une surprise extrême.
» — Je n'en reviens pas, dit-il, c'est à s'y méprendre... à moins d'être jumeaux on ne saurait... D'où êtes-vous, mos cher? ajouta-t-ii en s'adressant à moi... seriez-vous attachv a ce château?
» — Oui, monsieur, répondis-je en ôtant mon chapeau, tt travaille à la ferme.
» — La même voix ! s'écria- t-il... c'est inconcevable.. Comment vous appelle-t-on?
» — Sôvcrin, monsieur.
» — Vos parents sont-ils dans ce pays?
» — Je n'en sais rien, monsieur, je ne les connais point, r^pondis-je en rougissant.
» — Dieu me garde de vous faire de la peine en vous questionnant ainsi, mon ami ! reprit l'abbé, craignant de m'avoé numilié; mais c'est que vous ressemblez à un homme de nos amis d'une manière surprenante... Il doit venir demain au château. Il faut que la comtesse vous confronte... cela ne peut vous offenser... C'est un jeune officier charmant.
» — Je te l'avais bien prédit, te voilà le Sosie d'un grand seigneur, me dit Michel en se penchant vers mon oreille.
» — Que parle-t-il de Sosie, celui-là! vous allez donc à la comédie, dans ce pays-ci? En vérité la campagne n'est pas moins pervertie que les grandes villes! ... Mais vous n'êtes peutêtre pas ce que vous paraissez être... ajouta l'abbé d'un air fin. Je ne sais... votre tournure, votre langage... tout cela ne me paraît pas d'acord avec vos habits... Ce diable de Richelieu a si bien appris à nos jeunes gens à prendre tous les costumes pour en venir à leurs fins, que je vous soupçonne de n'être pas plus paysans que moi... Hein!... vous riez?... J'ai deviné, je parie; allons, confiez-moi la ruse... je ne suis pas homme à vous trahir... C'est pour la petite marquise... n'estce pas?... Je comprends... vous avez promis d'être discrets... C'est fort bien. Mais si vous voulez qu'on vous prenne pour de vrais paysans, il faut dire J' avions, fêtions, et ne pas parler de Sosie, entendez-vous?...
» — Bien des remercîments, monsieur l'abbé, répondit Michel, que cette scène de comédie amusait beaucoup. — Il faut maintenant soutenir notre rôle, me dit-il, quand l'abbé se fut éloigné ; il nous prend pour des amants déguisés, eh bien, profitons de l'erreur, s'il est possible.
» — Je ne vois pas trop quel profit peut nous en revenir..*
» —C'est que tu es trop jeune, toi; si tu avais mon expérience, tu saurais que lorsqu'on n'est pas mal tourné, ni plu3 ^ête que les autres, il y a toujours quelque chose à gagner à exciter la curiosité des femmes. Ce petit abbé va raconter mystérieusement aux dames du cbâteau qu'il y a deux faux
paysans qui rôdent dans le parc; elles voudront juger de la ressemblance que l'abbé te trouve avec je ne sais qui, cela s^era fort divertissant. J'aime tant à voir ces grandes dames du monde; elles sont toujours si gracieuses, si bien parées ; elles ?nt des petites manières de parler si gentilles !...
» — Mais où donc en vois-tu? demandai-je, car, depuis l'affaire du messier, je tutoyais Michel comme un ami.
» — Eh parbleu! reprit-il, à la comédie...
» — A la comédie ! répétai-je en ouvrant de grands yeux.
» — Eh ! sans doute, à la comédie ; tu ne connais pas ça, toi, mais c'est bien ce qu'il y a de plus charmant au monde; je me passerais de pain pour y aller, et s'il faut te l'avouer, j'ai plus d'une fois dîné par cœur, pour acheter un billet de parterre à la Comédie française. L'argent de l'architecte y reste souvent. C'est là qu'on voit des femmes à vous rendre fou!... Celles qui parlent sur le théâtre, celles qui écoutent dans la salle, sont toutes belles; et puis ce Molière que tu as lu, si tu le voyais jouer par ces jolies amoureuses, tu en serais bien autrement enchanté, vraiment! Mais laisse faire, je te régalerai de ce plaisir-là, moi. Tu n'es pas fait pour rester garçon de ferme; je te trouverai un meilleur état, quand je devrais même t'apprendre le mien; nous irons à Paris ensemble, jeté recommanderai à notre maître en bâtiment, et quand tu seras une fois employé avec nous, tu feras comme moi, tu mettras de côté la moitié de ta paie pour aller à la comédie les dimanches.
» Transporté de joie à l'idée de ce bel avenir, je sautai au cou de Michel en l'appelant des plus tendres noms. C'était le ciel qui m'envoyait un tel guide, un ami si dévoué ; il me renflait la vie, le courage ; il changeait l'amertume qui commençait à dessécher mon âme en espoir, en exaltation; je me sen* tais capable de réaliser tout ce qu'il attendait de moi; je ms Toyais déjà tailleur de pierres, entrepreneur, architecte; je me voyais surtout à la comédie. Tous les talents, tous les plaisirs entraient dans ma destinée. La confiance avait succédé au plus morne découragement.
» Ah! la barbarie du malheur est bien moins dans la vio-
lencc de ses coups que dans la modestie décourageante qu'il inspire. Il est si naturel de se croire incapable quand 1 ne nous réussit.
» Nous étions à dîner dans une mauvaise auberge du village. Michel me régalait d'une tranche de jambon, lorsqu'un domestique du château vint nous dire que la comtesse avait ordonné que mon ami et moi serions chargés de porter les ananas destinés à paraître au dessert, etcela au moment même où l'on serait a table.
» — C'est cela, dit Michel; on veut que toutle monde puisse juger de cette ressemblance, et comme l'abbé n'a pu dire nos noms, on nous fait comparaître tous deux. Tant mieux I J'avais bien peur de ne pas être de la présentation
» Nous rentrâmes vite à la ferme pour "brosser nos habits, essuyer nos gros souliers et nous mettre un peu de poudre. Lejardinier des serres nous donne à porter les deux corbeilles de fleurs couronnées chacune par un bel ananas, et nous voilà introduits comme deux bergers d'opéra dans une salle de festin.
» Aussitôt tous les yeux se fixent sur moi.
» — Ah! mon Dieu!... c'est lui... on ne peut se ressembler ainsi... c'est à renverser... je n'en ai jamais vu de pareille... etcent exclamations de ce genre frappent à la fois mes oreilles. ,. j'ensuis étourdi, déconcerté.
» Une des amies de la comtesse de T. prend pitié de mon embarras, et m'adresse la parole pour m'expliquer, ainsi que l'avait fait l'abbé, la cause de l'effet que je produis...
» — Je parie, ajoute-t-elle en regardant la comtesse, être mieux que vous tous dans le secret de cette ressemblance. ■ » — Eh bien, gardez-le, reprit la comtesse, car ces sortes de secrets ne sont jamais bons à divulguer. On se fait des ennemis de toute une famille.
» — Et le chef de cette famille-là serait un ennemi fort gênantdit un des convives.
» — Heureusement que son fils vaut mieux que lui, dit la comtesse. Je suis bien étonnée qu'il ne soit pas encore arrivé.
» — irf aura été retenu à Paris par quelque revue; il ne viendra que pour souper.
» — Mais il ne faut pas que ces bonnes gens soient venus se montrer ici pour rien, dit lajeune marquise dont l'abbé nous avait parlé ; il faut que vous fassiez danser dans le parc, ce aoir, ma chère amie, et nous danserons avec eux... Moi j<t retiens celui-ci, ajouta-t-elle en me désignant.
» — C'est trop d'honneur, madame, répondis-je en m'inclinant ; mais je ne sais pas danser.
» — La même voix !... s'écria l'autre... et toute sa bonne grâce..
» — L'abbé avait, ma foi, raison.
» — Si madame la marquise... voulait bien... moi... je danse, dit Michel, d'un ton à la fois timide et audacieux.
» — Eh bien, soit... mon ami, répondit-elle en riant, nous danserons ensemble... Celui-là n'est pas honteux, ajouta-t-elle en s'adressant à son voisin.
» — Oui, répondit ce dernier, il n'est pas si fier que l'autre.
» Pendant ce temps, l'abbé, toujours préoccupé de l'idée d'un travestissement, regardait ces dames et nous d'un air pénétrant, et lançait de petits mots malins pour prouver à chacun qu'il n'était pas dupe de la ruse.
» De toutes ces persounes dont j'excitais la curiosité, une seule m'avait pris au sérieux, c'était la baronne de V... profitant du bruit que faisaient les convives, en parlant tous à la fois.
* — N'est-ce pas vous, me dit-elle, qui vous appelez Sêverin?
» — Oui, madame.
» — Le curé de S... m'a parlé de vous... de votre enfance. je voudrais savoir par vous-même quelques détails sur vos premières années. Qui sait?... peut-être ai-je connu... Vene* rue voir demain, après midi...
» — C'est que je ne suis pas libre, madame, c'est l'heure où le fermier veut que je conduise ses troupeaux aux champs.
» — Eh bien, amenez vos moutons dans la grande avenue du château de V..., qui est près d'ici, et je les laisserai paitre dans mes prés en votre faveur.
» Je saluai en signe d'obéissance, et sortis avec Miche: ïiour aller prévenir tout le village qu'on danserait le soir au château.
» Michel était d'une joie folle de ce qu'il appelait notre premier chapitre du roman merveilleux dont nous devions être les héros ; il traçait le plan , les événements le dénoûment. La baronne se prenait d'amour pour moi; d'abord je me laissais adorer avec complaisance, puis je faisais le fier... Je menaçais de fuir... de rompre ma chaîne... et pour m'asservir elle m'épousait... On a bien vu des rois épouser des bergères, disait Michel, une baronne peut bien épouser un berger.
» — Oui, mais le berger aime mieux les jeunes paysannes que les baronnes d'un âge mûr...
» — Que dis-tu là? celle-ci est encore fort belle... Et si tu n'avais pas toujours ta petite Françoise en tête... tu serais très-heureux d'une conquête semblable... Crois-moi, ne fais pas l'imbécile, les femmes aiment l'extraordinaire ; laisse croire à la baronne que tu es le fils d'un prince; elle ne craindra pas de déroger. Enfin, profite de l'occasion, elle est bonne; tu retrouveras toujours des petites Françoise, les villages en sont pleins. Quant à moi, je suis bien décidé àjouer de mon mieux le grand seigneur déguisé, en dansant avec la jolie marquise ; il n'y a que mes mains qui me gênent : ou voit bien à celles des messieurs qui étaient là qu'ils ne taillent pas la pierre... Mais j'y pense... Si j'achetais une paire de gants de laine tricotée comme j'en avais cet hiver par la gelée... la mercière du village doit en avoir... elle m'en vendra bien, quoique ce soit dimanche.
» Et voilà Michel qui m'entraîne chez la mercière, et qu! :ne force à accepter des gants de laine pareils aux siens, et à m'en parer pour le bal, malgré la chaleur qui nous étouffe.
» Ces gants de laine verte et rouge, et si peu de saison, produisirent un effet excellent.
9 — C'est bien cela, s'écria l'abbé, des gants de charretier...
c'est très-respectueux quand on doit danser avec de belles <iames, accoutumées à des cavaliers gantés!... et puis il est essentiel de masquer sa main quand on veut ne pas êtrû reconnu.
» — Pour l'autre, je n'en répondrais pas, dit la comtesse :î s'abbé; mais pour Séverin qui est depuis longtemps dans le pays, que le curé de S... a vu encore enfant, nous savons y^ien que c'est un vrai garçon de ferme.
» — Eh bien, vous conviendrez qu'il n'en a pas la mine, reprit l'abbé, et que son camarade a l'air de jouer une comédie qui l'amuse beaucoup, et dans laquelle la petite marquise s'acquitte du premier rôle avec une gaieté charmante.
» Tout cela se disait assez haut pour être entendu de Michel, et il en profita pour dire tout ce qui pouvait maintenir sa belle danseuse dans l'erreur que les malices de l'abbé avaient fait naître. La rage de comédie qui possédait Michel lui faisait imiter, avec beaucoup de naturel, les manières des jeunes premiers, leur attitude embarrassée, leurs regards passionnés, leur voix tremblante, mais je m'en sentais incapable. 11 y avait en moi un fond d'amertume et de mélancolie qui neutralisait la confiance, la gaieté naturelle à mon âge; c'était particulièrement la vue de ce monde brillant qui excitait mes idées sombres; je ne lui pardonnais pas de ne pas deviner que je lui appartenais, qu'il me devait des égards (i et peut-être la réparation de l'abandon où ses chefs me lais-, saient. I
» Au milieu da 'outes ces femmes parées, de ces petitsmaîtres musqués, il me prit un si violent accès de tristesse rjue je laissai Michel continuer son intrigue romanesque, et que je revins à la ferme, où le bruit des violons me poursuivit jusqu'à la nuit»
L'allée des Tilleuls.
» La danse terminée, Michel vint me gronder d'avoir ainsi disparu au moment où l'on allait le plus s'occuper de moi.
LA COMTESSE D'EGMONT tl'S
» —Ton Sosie est arrivé comme tu venais de t'en aller, je ne sais pourquoi. La petite marquise, ainsi que l'appel),; M. l'abbé, m'a dit :
» — Va vite chercher ton camarade, il faut que nous )e voyons à côté du jeune comte.
» Je cours après toi dans le parc, dans le village, dans le labyrinthe. Je ne soupçonne pas que tu puisses être assez bête pour rentrer à la ferme, et y passer le reste d'une si belle soirée, là tout seul comme un ours. Je reviens dire que l'on ne sait pas ce que tu es devenu; alors toute la société rentre au château. L'abbé me plaisante sur l'auberge où je dois passer la nuit.
» — Je vous plains, mon cher, dit-il, il n'y a dans le village qu'un tournebride, où nos gens eux-mêmes sont fort ma' couchés. Vous devriez demander asile à l'aimable châtelaine; je suis sur que son hospitalité...
— Bien des remerciments, monsieur l'abbé, ai-je répondu, j'ai ma chambre dans le village.
» Et j'ai pris aussitôt l'allée du potager pour venir ici. Quand j'étais près du grand bassin, j'ai entendu qu'on me suivait. Je me suis retourné, c'était un domestique... mais qui ne portait pas la livrée de ceux du château. Arrivé à la porte grillée de la ferme, je l'ai vu s'arrêter, puis retourner sur ses pas, pour aller sans doute dire à la personne qui l'avait chargé de me suivre, que j'étais entré à la ferme. Pour dire la vérité, j'ai fait plusieurs détours avant de me déterminer à passer la porte; je me suis donné la mine d'une personne qui se cachait; enfin, puisqu'ils me croient un seigneur déguisé, je veux profiter de l'erreur... Qui sait?...
» Michel passa la nuit dans ma chambre à continuer ses châteaux en Espagne, et à former des plans de conduite qu'il m'enjoignait de suivre avec un sérieux admirable, sans penser à tout ce qu'ils avaient de comique dans notre condition
» Vers cinq heures du matin, le jardinier du château vint me trouver dans le grenier où j'arrangeais de la paille, pour me dire que quelqu'un m'attendait dans l'allée de tilleuls qui bordait le potager.
» — C'est Michel, sans doute; qu'il attende, répondis-je.
» — Non, c'est un monsieur du château... n'vas pas le faire pester après toi, au moins. Allons, laisse-là tes bottes de paille, et dépêche-toi.,.
» Je courus à la fontaine laver mon visage et mes mains.- >e secouai les brins de paille qui couvraient ma veste, et j& me rendis sous l'allée des tilleuls avec une émotion inexplicable.
» Un jeune homme était assis sur un banc au bout de l'allée. Lorsqu'il m'aperçut, il se leva et vint à moi.
» — C'est lui, pensai-je, c'est celui auquel ils disent que je ressemble. Il est bien mieux que moi, vraiment !
» Et j'admirai avec complaisance sa taille, son air noble; car tout en trouvant qu'un grand seigneur ne pouvait jamais ressembler à un homme mal vêtu, j'étais tier de me voir confronter avec lui, et j'avais toujours une secrète espérance...
» Il resta quelques moments à me considérer. Il rougit ; sa figure exprimait plusieurs sentiments que je ne pouvais définir, mais qui me jetaient moi-même dans un trouble extrême.
» — Croyez, dit-il, mon cher, en me prenant la main par un mouvement involontaire, croyez qn'un intérêt véritable me porte seul à vous questionner sur votre naissance... Ce que m'a dit la comtesse de T... est-il vrai ?... Avez-voux passé vos premières années dans un château, où l'on avait pour vous de grands soins ?... Est-il vrai que vous ayez eu un précepteur ? et qu'après vous avoir fait donner les premiers éléments d'une éducation distinguée, on vous ait tout à coup laissé à la charge d'un fermier de ce pays-ci?...
fl — Cela est vrai... monsieur... répondis-je d'une voix tremblante.
» Je voulus ajouter quelques mots... je ne pus... J'éprouvais nne oppression trop forte, j'avais des larmes dans les yeux... <-ît pourtant nulle sensation pénible ne m'affectait... Il me cruî humilié par ses questions.
i) — Ah ! ce u'est pas à vous de rougir de votre malheur... Mais, asseyons-nous là, ajouta-t-il en Rapprochant d'un
LA COMTESSE D'ECMONT 215
banc, et parle2-moi avec toute confiance... je le mérite... soyez-en sûr...
» — Connaîtriez-vous mes parents? Ah! monsieur...
■ — J'ai bien des raisons de le croire, répondit-il, mais L çiut que vous m'aidiez à m'en convaincre.
» — Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je racontai succinctement les événements démon enfance, ceux qui pouvaient surtout éclairer ses conjectures ; il me lit répéter plusieurs fois la description du château, du parc superbe, dont le souvenir était encore pour moi un trésor d'espérance.
» — C'est bien cela, se disait-il ; mais après tant de soins, l'abandonner ainsi !... renier son enfant... le livrer à la misère... Jamais je ne l'en aurais cru capable... il faut qu'il ait été cruellement blessé... qu'il se croie trahi... Ah! sa vengeance est terrible... irrévocable comme sa volonté... Mais n'importe, si je ne puis rien contre cette volonté de fer... je puis au moins secourir celui... Mon ami, ajouta-t-il avec tendresse, ne vous resle-t-il rien de ce qu'on vous a donné dans le temps où l'on vous traitait en enfant chéri? on vous faisait sans doute beaucoup de petits présents.
» — Certainement, j'avais des joujoux, comme l'enfant d'un prince, des matelots de soie, un chapeau à plumet. On m'appelait M. le chevalier, je n'avais qu'à pleurer pour obtenir tout ce que je voulais. Témoin, ce que je porte là ajoutai-je, en découvrant ma poitrine et en montrant la relique qui ne me quittait jamais.
» — Vous avez des preuves, s'écria-t-il en pâlissant... Vous pourriez réclamer... intenter un procès... Ah ! malheureux, gardez-vous-en, vous seriez perdu... Oui, perdu ! pour toujours.
» L'accent de terreur qui accompagnait ces derniers mots,. ?oin de m'imposer, réveilla le ressentiment qu'un tendre intérêt avait un moment assoupi dans mon âme.
» — Perdu! pour toujours! m'écriai-je avec indignation, et que pensez-vous que je soye? Est-il un sort que je puisse craindre, un état plus misérable que le mien ? Ne suis-je pas aussi abandonné, aussi malheureux qu'on puisse l'être?
21b IA COMTESSE D'EGMONT
)> — Non, car vou6 êtes libre...
» A ce mot, je restai interdit, pétrifié. La prison, le cachot Tn'apparurent comme une vision de l'enfer, comme le juste diâtiment de mon ingratitude envers Dieu, qui, à travers fous mes malhenrs, m'avait accordé le plus grand bien du uionde : la liberté.
» Tout ce que j'avais souffert jusqu'alors s'effaça devant l'horrible image qui terrifiait mon imagination.
» — Quoi ! ceux qui se sont délivrés si facilement de tous leurs devoirs envers moi, m'écriai-je, ceux dont le caprice u pu à son gré me vêtir d'un habit galonné ou d'un sarreau de toile, me caresser ou me laisser mourir de faim, ceux dont l'abandon complet semblait au moins m'affranchir d'eux, se réservaient le droit de me faire traîner en prison ! J'étais mort pour leur cœur, et leur orgueil veillait encore sur moi, pour m'étoufïer au moindre mouvement qui révélerait mon existence!.., ô misère!... ô tyrannie infâme!...
» — Calmez-vous... mon ami., mon., pauvre Séverin, calmez-vous qu'on ne nous entende pas... Laissez-moi vous consoler... Je puis vous assurer un meilleur sort... Ne m'en ôtez pas les moyens, ajouta-t-il, en me prenant le bras affectueusement. Écoutez-moi... ayez confiance dans les conseils d'un ami... oui, d'un véritable ami, que le ciel vous ordonne d'aimer, de regarder comme un... guide qui a honte de votre malheur, qui voudrait vous rendre tous les biens que vous aviez peut-être le droit d'attendre... mais qui, à défaut de ces biens, vous offre secours et amitié !... Ne le refusez pas...
» Des larmes brillaient dans ses yeux en me parlant ainsi : une émotion invincible me porte à me jeter dans ses bras, La différence de son habit avec le mien m'arrête... Je m'empare de sa main, je la presse de mes lèvres, mes pleurs la baignent... je ne puis parler... Le ressentiment qui me donnait ^ant de force cède à ces paroles si affectueuses, si inaccoutumées pour moi... il semble en être heureux... ses bras s'ouvrent pour me recevoir... mais le bruit de pas précipités se fait entendre.
» — Séparons-nous, dit-il, avec effroi... Il ne faut pas qu'on
LA COMTESSE D'EGKONT 217
nous voie ensemble, quittez la ferme à l'instant même. Rendez-vous à l'auberge du Lion d'or qui est sur la grande route, à une lieue d'ici ; là, vous recevrez, dans la journée, un paquet cacheté qui vous instruira de tout ce que je n'ai pas le temps de vous dire. Songez à partir avant qu'on ne vous fasse demander au château...
» —Mais il faut bien que je prévienne... que j'emporte mes effets...
» — Laissez-les... ne prévenez personne... soyez tranquille, vous ne manquerez de rien.
« En disant ces mots, il s'enfuit vers le haut de l'allée et disparut bientôt dans le bois. Presque au môme instant je m'entendis appeler par le jardinier et mon camarade, le garçon de ferme ; l'un me cherchait pour me dire de me vêtir proprement, et de me rendre au château quand sonnerait la cloche de la chapelle, où l'on disait chaque matin une messe basse. L'autre venait m'avertir qu'il était l'heure de conduire les troupeaux au champ.
» — Conduis-les toi-même, dit le jardinier au garçon de ferme, tu vois bien que Séverin doit obéir à madame la comtesse avant tout, et ne peut pas être au château et dans la plaine.
» — Ah ! c'est différent, répondit le garçon, j'vas le dire à not' maître.
» Alors j'allai passer mon habit, puis entourant d'un mouchoir rouge la gravure de la madone, je la mis sous mon bras, et sans savoir ce qui allait m'arriver, je pris gaiement la route du Lion d'Or.
L'Auberge du Lion d ur.
» On ferait un volume de toutes les réflexions qui m'assaillirent pendant le chemin et tout le temps que j'attendis assis sur le banc de pierre à la porte de l'auberge. N'ayant encore rien mangé de la journée, et n'ayant pas un sou dans ma poche pour acheter un morceau de pain, je commençais à
me repentir d'avoir abandondé mon asile pour une promesse, et mon état de pâtre dont Michel m'avait fait apprécier les avantages, lorsque je vis arriver au galop un postillon; on crut qu'il venait commander des chevaux à la poste voisine.
» — Non, répondit-il, je viens vous apporter ce petit paquet pour un nommé Séverin qui doit être chez vous.
» — Séverin !... répéta l'aubergiste que le bruit d'un cheval avait fait accourir sur sa porte. Séverin... je ne connais pas ça, à moins que ce ne soit le nom du marchand de toile qui attend dans la salle.
» — C'est le mien, monsieur, dis-je en mel evant et en étant mon chapeau.
» — G 'est toi qui t'appelles Séverin? répliqua-t-il d'un air goguenard, et l'on t'envoie des exprès par la poste?
» — Oui, c'est moi qu'un monsieur du château de T... a envoyé ici pour y attendre ce paquet.
» — Gela n'est pas clair, mon garçon, et tu voudras bien permettre que je le garde jusqu'à ce que tu m'aies prouvé que tu es ce monsieur Séverin qui est sur l'adresse... Allons, montre tes papiers... voyons les...
» — Je n'ai point de papiers à vous montrer, répondis-je d'un ton élevé, ce paquet est pour moi, et vous allez me le donner.
» — Arrangez -vous comme vous voudrez, dit le postillon; mais il me faut un reçu.
» — Je vais vous le donner.
)> — Toi? dit l'aubergiste en riant, tu sais écrire.
» — Faites-moi donner une plume et de l'encre.
» En disant cela, j'arrache la feuille blanche du livre que j'ai dans ma poche; l'aubergtste me mène au comptoir, je prends une plume et j'écris un reçu en bonne forme, en constatant le nom du postillon et l'heure à laquelle il m'a remis le paquet cacheté.
» Mon écriture, beaucoup plus belle que celle du paysan le plus lettré, donne à penser à l'aubergiste. 11 m'offre de monter dans une chambre de son auberge pour me reposer. Il n?e tend un piège en me demandant s'il doit m'apprêter à
dîner. Je lui commande d'un ton impérieux de me servir quelque chose à la hâte, et je vais m'enfermer dans la chambre où il me conduit, bien moins comme son hôte que comme •son prisonnier.
» Le cachet ne représentait que l'empreinte d'un camée antique. Point d'armes, point de chiures, qui pussent indiquer le nom de celui qui m'envoyait le paquet. Je l'ouvre avec une sorte de recuillement... comme on ouvrirait le livre du destin.
» Plusieurs papiers recouvrent une petite boîte fermée par un crochet; des louis d'or brillent au fond. Un billet frappe mes yeux, voici ce qu'il contenait :
« Si monsieur le chevalier Séverin de Guys veut s'engager » à demeurer à Ghâlons-sur-Marne, il lui sera compté la » somme de cent louis, chaque premier janvier, par M. Jacques » Dumont, notaire dans cette ville. M. de Guys n'aura qu'à » se présenter pour recevoir ladite somme sur sa simple » signature. »
» — Cent louis de rente! m'écriai-je; mais c'est donc un parent... un frère, que cet homme-là?
» Et la joie faillit me faire tourner la tête; je me croyais presque reconnu, puisqu'on pensait ne pouvoir m'abandonner à la misère sans crime.
» Ce premier bienfait me parut le garant de tous ceux que la Providence me devait pour tant de tristes années... Enlin ma destinée change d'aspect... Je me vois rendu à la société... protégé par une main invisible... soutenu... encouragé... Je saute de joie... je pose la gravure sur une chaise... puis m'agenouillant devant la madone, je la remercie d'avoir exaucé mes prières. Je lui promets de me rendre digne de sa 9onté secourable; je lui demande de me guider, d'épurer mon àme, enfin j'ai toute la foi que donne le bonheur
» On frappe à la porte, je n'ouvre qu'après avoir serré la boîte dans ma poche; on vient m'avertir que mon dîner est prêt et je descends dans la salle où plusieurs charretiers dînent aussi. La peur des riches me prend ; je pense que l'un deux peut me voler. Je m'éloigne de leur table pour me rap-
procher de celle du marchand de toile dont la charrette est dans la cour. Je lui demande la permission de mettre mon couvert à côté du sien, il y consent, la conversation s'engage. Il m'apprend qu'il se rend à Châlons pour aller prendre des marchandises. C'est là que je dois aller ; je lui propose de m'y conduire pour le prix qu'il lixera, à la condition qu'il me donnera le temps d'aller dire adieu à un ami qui travaille sur la route. C'est convenu, je partirai d'avance et le marchand viendra me prendre à la petite chapelle. Cet accord est scellé par une bouteille de vin d'Orléans que l'aubergiste me vend sous le nom de Beaune.
» Je remonte dans la chambre pour tirer secrètement un louis d'or de ma boîte. Un paysan payer sa dépense avec de l'or! cela va paraître suspect? Effrayé des injustes soupçons que je puis inspirer, je retourne vers le marchand, et lui dis qu'un parent m'ayant donné un louis pour faire ma route, je lui demande de me le changer en monnaie. Fuis j'ai soin de le prier de me conduire, en arrivant à Châlons, chez le notaire Dumont auquel je suis recommandé, et dont j'ignore l'adresse.
» Ces mots produisent un bon effet. L'idée de me mener chez un notaire le rassure. C'est un petit diable, dit-il à l'aubergiste pendant que je paie à celui-ci mon dîner ; nous allons faire route ensemble. Je le conduis à Châlons chez M. Dumont le notaire. Vous le connaissez, je crois?
» — Si je le connais ! c'est lui qui a marié mon frère le chaudronnier, celui qui est établi à Épernay... Ah! ce jeune garçon va chez M. Dumont... c'est différent... Bon voyage, monsieur, me dit-il, en voyant que je prenais mon chapeau et un gros bâton dont je venais d'appauvrir un fagot, pour servir à ma défense en cas d'attaque. Quand vous passerez par ici, ajouta- t-il, n'oubliez pas l'auberge du Lion d'Or.
L'ami.
» J'avais près d'une lieue à faire avant d'arriver à la chapelle où j'espérais trouver Michel; je marchai en toute hâte, me retournant sans cesse dans la crainte d'être suivi, volé, chicané, surtout sur la légitime propriété de cette boite, trésor de présent et d'avenir, que j'étais bien décidé à défendre au péril de ma vie.
» Enfin, j'aperçois Michel, armé de son ciseau, de son marteau, et travaillant le dos tourné du côté où j'arrive. Je lui saute au cou avant qu'il ait pu m'apercevoir. Je commence dix phrases sans en finir aucune ; je lui parle d'un grand changement, d'un inconnu, de louis d'or, de l'auberge du Lion d'Or, du marchand de toiles, de rentes, du notaire Dumont ; enfin, j'embrouille si bien tout cela, qu'il n'y comprend rien et me croit ivre.
» Quand j'ai repris un peu de calme, je le mets au fait de ce qui m'arrive. Il s'en réjouit sans en marquer d'étonnement, car il avait prédit cela, disait-il, et il en prévoyait encore bien davantage. Mais, tout en me témoignant une joie sincère de ce meilleur sort, je lisais une teiute de tristesse dans ses yeux : en amitié, il est tant de bonheurs qui séparent.
» — Il faut que tu me rendes un service, dis-je; mais les ouvriers qui sont ici près pourraient nous entendre; entrons dans la petite chapelle. Là, nous étant assis sur une marche en pierre taillée par Michel, je lui montrai l'écrit que renfermait la boite; puis, mettant à part vingt-cinq louis des cinquante qu'elle renfermait, je le priai de porter cette somme à madame Guéroux, la fermière, en retour de l'hospitalité qu'elle m'avait donnée depuis qu'on avait cessé de lui payer ma pension.
» «- Mais n'avez-vous pas travaillé gratis pendant tout le temps qu'elle vous a nourri de même? dit Michel. Parbleu ! vous ne lui devez rien; elle aurait logé et nourri de- même le
garçon de ferme dont vous faisiez le travail, et elle l'aurait payé de plus. Vous ne lui devez rien, vous dis-je.
» — N'importe; si elle te fait cette objection, tu lui diras que îes louis sont pour pa\er le trousseau de Françoise. Mais pourquoi me parles-tu ainsi? pourquoi me traiter de vous, comme «i je n'étais plus ton ami? Ce chiffon de papier fait-il autre chose que de me rendre moins misérable? Ne suis-je pas toujours le bâtard que tu as aimé, secouru, quand on l'abandonnait? et ne peut-on m' abandonner encore? Ah! laisse-moi t'embrasser comme mon seul ami, et partager avec toi ce que j'ai, ce qu'on me promet. Quitte ce travail fatigant; viens avec moi.
» — bon Séverin ! s'écria Michel en me serrant contre son coeur, je reconnais bien là ton âme généreuse ! Oui, tu es d'un sang noble, et tu mérites de retrouver le rang, la fortune d'un brave gentilhomme. Mais moi je dois suivre ma carrière, et rester un bon ouvrier. Mon travail va bien, j'ai un oncle architecte, qui me protégera de son crédit dès qu'il saura que je gagne assez d'argent pour ne jamais lui en demander. Et puis, j'ai idée que j'aurai aussi quelque bonne aubaine, que je ferai fortune. D'abord, j'ai le diable au corps pour... ; mais je ne te dirai pas cela, tu te moquerais trop de moi.
» — Je devine... : de jolies marquises qui te prennent pour un galant déguisé.
» — Ah! bien oui, vraiment! je n'y pense guère à celle-là. Il faut que je retourne à Paris, le maître me demande.
» — Ainsi donc je ne te verrai pas de longtemps? dis-je avec tristesse. Au milieu de tes travaux, de tes plaisirs, tu m'oublieras,
» — Jamais! reprit Michel. Châlons n'est pas si loin; je 'trouverai bien moyen de t'aller voir aux grandes fêtes ; et puis celui qui veut que tu demeures là ne saura pas si tu fais \xa petit voyage à Paris. Comment te découvrirait-il dans la mansarde d'un tailleur de pierre ou niché dans quelque coin d'un paradis de théâtre? Va, sois tranquille, nous ferons encore de bonnes parties ensemble, à moins que tu ne deviennes *lin trop beau monsieur.
t, » — Séverin sera toujours pour toi Séverin, le gardeur de moutons, l'ami que tu as sauvé de l'amende, que tu as aimé pauvre, et qui t'aimera dans toutes les conditions de sa vie... Mais voilà la charrette du marchand de toile qui s'arrête... Il faut que je te quitte ; n'oublie pas de m'écrire chez le notaire Dumont, à Châlons-sur-Marne.
»> — Oui, mais tu me répondras.
» — Sans doute; à Paris, n'est-ce pas?
» — Rue Saint- Victor, près du Marché-aux-Chevaux.
» — A monsieur Michel ! Mais il doit y avoir bien des Michel à Paris? la lettre pourrait bien s'égarer.
» — Tu as raison. Pour plus de sûreté, mets sur l'adresse : A monsieur Michel Sedaine (1).
Une aventure.
• Sedaine!... j'étais l'ami de Sedaine !... Ce tailleur de pierre, ce camarade d'un pauvre berger, devait bientôt faire courir tout Paris à ses pièces de théâtre... Et c'est en équarissant les degrés d'un maître-autel, ou le piédestal d'une statue profane, qu'il méditait le plan du Philosophe sans le savoir, et les scènes du Déserteur et de Monîauciel.
» Ce nom de Sedaine, qu'un soin prudent recommandait seul à ma mémoire, je l'inscrivis sur une marge de mon Tacite, dans la crainte de l'oublier, car celui de Michel retentissait bien mieux à mon cœur. Cependant, je devais bénir éternellement l'un et l'autre.
» Je fus d'abord très-bien accueilli de M. Dumont. Il avait reçu une lettre qui l'avertissait de ma visite. Je hasardai de lui demander le nom de la personne à qui je devais l'honneur
(i) Ce volume était déjà à l'impression lorsque M. le comte de Vigny a publié la charmante histoire de l'A djudant, où Sedaine joue aussi un rôle.
de le connaître. Alors il prit un air froid, mystérieux, pour me répondre qu'il lui était défendu de me donner aucune explication à ce sujet.
» — Contentez- vous, monsieur le chevalier, ajouta-t-il, de ce qu'on fait pour vous, et ne risquez pas de perdre votre pension en voulant savoir qui vous la donne. Il est des situations où il faut se tenir tranquille. Votre intérêt vous commande de vivre le plus ignoré qu'il vous sera possible : c'est ce que je suis chargé de vous répéter de la part de la personne qui s'intéresse à vous. Établissez-vous dans un quartier retiré de la ville ; livrez-vous au genre d'étude qui convient à votre éducation ; voyez peu de monde, car ici les préjugés sont les tyrans de la société : vous seriez mal reçu. On veut tout savoir dans une ville de province, et ce qui n'est pas clair est toujours mal interprété.
* — Il suffit, monsieur, dis-je en le saluant.
» Et je sortis de chez M. Dumont, bien décidé à n'y revenir qu'au terme échu de la pension qu'il devait me remettre.
» Ces humiliations mêlées aux bienfaits comme à la misère, je devais donc les retrouver partout...
» Le marchand de toile, que je rejoignis dans la rue, me conduisit chez un de ses amis, tisserand de son métier, établi dans un faubourg de la ville, possesseur d'une maisonnette avec un petit jardin, et désirant un locataire pour les deux chambres qui lui restaient de libres. Le prix en était si modeste que nous fîmes affaire sur-le-champ. La femme du tisserand s'engagea à meubler mes deux chambres convenablement pour quelques écus de plus, et à faire mon ménage. Je demandai à me charger de l'entretien du jardin; je le convertis en parterre plein de fleurs, et je fus établi très-agréablement dans ce petit réduit.
» Le marchand de toile m'avait vivement recommandé à son ami. J'étais, lui avait-il dit, un jeune homme destiné au commerce, et qui venait à Ghàlons pour apprendre à tenir des livres avant d'entrer chez un négociant.
» Je pris, en effet, des leçons d'arithmétique du maître d'école du quartier, leauel me fit connaître l'unique libraire de
la ville, brave homme que son état nourrissait fort mal, et qui avait la bonté de me laisser dévorer ses vieux bouquins toute la journée, pour prix d'une bouteille de cidre et dus échaudés dont je le régalais le dimanche.
» Je vivais ainsi depuis un an lorsqu'un régiment de dragons, commandé par le comte de M***, vint en garnison à Châlons. Sedaine avait remis une lettre et quelques livres pour moi à un de ses parents, sous-officier dans ce régiment. Dieu sait avec quelle joie je le reçus. Cet excellent garçon, nommé Dubreuil, était un soldat français dans toute la force du terme : gai, terrible, brave, doux comme un enfant, riant de tout ce qu'il y a de sérieux dans la vie, à commencer par la mort, excepté pourtant de son roi, de sa mère ou de sa parole d'honneur.
» Dubreuil, amoureux de son état, ne comprenait pas qu'on en pût choisir un autre; il avait une pitié profonde pour tous ceux qui gagnaient leur vie sans péril, et l'habitude de le voir si heureux d'un métier si rude m'avait rendu, sans m'en apercevoir, presque soldat comme lui. Il m'avait fait acheter un grand cheval efflanqué, qu'il me forçait à panser moi-même, en disant qu'il n'y avait que les beaux Lcandre qui ne prissent pas cette peine. Nous faisions des armes une partie de la matinée, au fleuret, au sabre; puis, dans les jours de congé, il me faisait faire des courses à perdre haleine, et appelait cela des marches forcées. Cette vie de fatigue, de camaraderie me plaisait; mais, quand il voulait m'associer à ses autres plaisirs, j'en revenais toujours l'âme triste, car les petites grisettes, les jolies bourgeoises dont Dubreuil était fou ne satisfaisaient pas mon cœur. Je me sentais mentir en leur disant: Je t'aime. Ce n'était pas là de l'amour!...
» L'image de Françoise était effacée de mon cœur; mais le souvenir de cette femme charmante que j'avais vue dans mon enfance parée avec tant d'élégance, dont les mouvements ç.acieux, les regards tendres, les caresses étaient encore présents à ma mémoire, me rendait difficile à charmer. Il me semblait qu'ayant eu pour mère une femme de ce genre, je ne pouvais aimer une personne commune.
» Cette vanité de cœur m'entraîna dans une singulière aventure.
» J'étais assis un jour dans la boutique du libraire, absorbé ians la lecture d'un volume des Lettres persanes, lorsqu'une belle voiture s'arrêta à la porte. J'en vois descendre une femme soutenue par deux laquais en livrées ; elle n'est ni vieille ni jeune, ni laide ni jolie; mais comme elle esf grande et svelte, qu'elle a une tournure élégante, elle a le droit de se croire belle, et son air, sa démarche, prouvent qu'elle compte sur l'admiration.
» En entrant dans la boutique elle fait signe à ses gens de fermer la porte, puis se penchant vers moi, elle me dit tout bas :
» — Avez-vous le dernier volume qui a paru de M. de Voltaire?
» Alors je me lève, et faisant un profond salut, je réponds que je ne suis point le maitre de la boutique, mais que je vais l'appeler.
»> Au même instant le libraire vient se confondre en excuses auprès de madame la vicomtesse, pour ne s'être pas trouvé là quand elle lui faisait l'honneur d'entrer dans sa boutique ; il met tout ce qu'il possède à sa disposition, mais il n'a pas l'ouvrage que madame désire, par la raison que les ouvrages de M. de Voltaire sont souvent saisis, et que l'évêque en défend la vente publique.
» — Ne pourriez- vous pas vous charger de me le faire venir? dit la vicomtesse, car je n'ose le demander moi-même à Paris... ma tante ne me le pardonnerait pas... sa colère contre l'auteur me force à chercher des...
» — Je suis tout aux ordres de madame la vicomtesse, reprit le libraire avec embarras, et je vais écrire sur-le-champ à mon correspondant. Malheureusement les précautions à prendre rendront la commission un peu longue à remplir.
» — Si j'osais, interrompis-je, offrir à madame l'exemplai: e ?(u'on vient de m'envoyer?...
» — Vous, monsieur?... dit-elle avec un mouvement de surprise...
■ Puis rougissant et souriant à la fois...
» — Je craindrais d'être indiscrète, ajouta-t-elle.
t — Ah! madame peut accepter sans crainte l'exemplaire de M. le chevalier de Guys, dit le libraire, je m'engage à lui livrer le premier qui m'arrivera.
» — Grand merci, mon cher, je suis trop heureux de corder mon volume aujourd'hui!; mais quand madame l'aura lu...
» Cette petite galanterie me valut un regard charmant et la faveur de voir ma proposition acceptée. La vicomtesse parla d'envoyer prendre le livre chez moi : je réclamai l'honneur de le lui porter moi-même; et deux heures après j'étais à cheval sur la route de traverse qui conduit au château de M***.
» Je me fais annoncer sans dire ce qui m'amène, car j'ai peur de la tante. On me prie d'attendre dans un grand salon peint en treillage vert parsemé de roses, dont la tenture champêtre contraste singulièrement avec les fauteuils dorés et les meubles en vieux laque qui décorent l'appartement.
» Peu de moments après, je vois entrer une douairière suivie d'un jeune homme qui l'appelle ma tante. Tous deux me saluent, puis se regardent comme pour se demander qui je suis? Ils traversent lentement le salon en allant vers la porte qui donne sur le jardin; au même instant, madame de M*** montait les degrés du perron.
» — Dites-nous un peu, quel est ce beau monsieur qui vous attend là? demande la tante.
» — Ce doit être le chevalier de Guys, repond la vicomtesse d'une voix mai assurée.
» — Qu'est-ce que c'est que ça, le chevalier de Guys? dit le l-rère.
j » — Mais c'est un homme très comme il faut, qui demeure jà Chàlons, et qui a, je crois, envie d'acheter l'ancien rendezvous de chasse qui est au milieu de nos bois : vous savez ce I pavillon?...
» — Ah! s'il vient pour affaire c'est autre chose, dit la vieille baronne; je veux lui parler. Vous ne lui diriez pas
tout ce que cette acquisition a d'avantageux. Je m'entends mieux que vous, mon enfant, à ces sortes de choses.
» Et voilà la tante qui rentre dans le salon avec son neveu et sa nièce.
» Il était facile de s'apercevoir que celle-ci était au supplice. Heureusement pour elle, m'étant rapproché de la porte du jardin, j'avais entendu son petit mensonge, et je m'empressai de la rassurer, en la priant de vouloir bien me donner des renseignements sur le rendez-vous de chasse et ses dépendances.
» Un regard où se peignait le plaisir d'être comprise vint m'encourager. Je répondis à toutes les questions de la vieille baronne d'une manière qui lui plut, c'est-à-dire du ton le pluû respectueux, tandis que j'avais l'air fier et la parole brève en répondant à son neveu. Ce partage inégal où toute ma politesse était pour elle la rendit bienveillante pour moi, au point de m'offrir de venir dîner le lendemain au château pour aller visiter le pavillon des bois.
» J'acceptai sans témoigner trop de reconnaissance, et je me levai, croyant convenable de terminer lama première visite; mais on insista pour me montrer le parc, et nous commençâmes une de ces promenades à quatre dont la moitié espionne si bien l'autre qu'il n'y a pas moyen d'entamer la moindre conversation particulière.
» Enfin, je désespérais de pouvoir parler du motif de ma visite, lorsque les falbalas du jupon de la baronne se prirent dans une branche d'églantier, et forcèrent le neveu à s'arrêter pour dégager les dentelles des épines qui les déchiraient.
» La vicomtesse n'eut pas l'air de voir ce petit accident, et marcha toujours en avant. Je la suivis, et quand nous fûmes assez loin pour n'être pas entendus :
» — Où pourrai-je déposer le livre? dis-je en regardant si personne n'était près de nous.
» — Au dehors de la petite porte du parc qui donne dans le bois sous un buisson...
» On ne nous laissa pas le temps d'en dire davantage; mais
plusieurs visites faites et reçues sans crainte m'auraient bien moins avancé que celle-ci. J'étais pour ainsi dire en intrigue avec madame de M... avant de la connaître; nous avions menti ensemble, nous avions un secret, il fallait nous entendre pour échapper aune tracasserie, pour tromper sur l'objet le moins important, il est vrai; mais peu importent les causes qui amènent l'intimité entre deux personnes! la complicité la plus innocente devient bientôt coupable : c'est ce qui arriva.
» A force de cajoleries, la tante s'habitua à me voir trèssouvent : le frère de madame de M..., forcé de retourner à son régiment, nous laissa plusienrs mois le champ libre. Je crois que la vieille baronne ne s'abusait pas complètement sur la nature des sentiments de sa nièce pour moi ; mais elle pensait qu'il était dans les intérêts des enfants de la vicomtesse qu'elle ne se remariât point ; et sa pruderie fermait les yeux sur une petite liaison de campagne, dont elle espérait bien que le bruit n'irait pas jusqu'à Paris.
» Dans un de ces moments où la confiance sert de contenance, j'avais raconté ma vie à madame de M... D'ailleurs je ne voulais point usurper ses bontés ; je dois lui rendre justice, le récit de mes malheurs ajouta encore à ses bons sentiments pour moi. Elle avait l'âme généreuse, et puis l'idée d'être appelée à réparer une injustice du sort a toujours tant d'attraits pour une femme !
» Si madame de M... m'en avait donné le temps, peut-être l'aurais-je aimée, quoiqu'elle fût plus âgée que moi, et toute contraire aux idées que je m'étais faites d'un amour romanesque, ou plutôt d'une femme du monde.
» Elle faisait trop de frais pour moi ; ces prévenances continuelles me prouvaient trop la supériorité de son rang, de son ûge et de son sentiment. Le besoin qu'elle avait de me rassurer sur tout ce qui nous séparait me le rappelait sans cesse; c'était une de ces idées importunes qui glacent tout germe d'exaltation, et puis il y avait tant d'expérience dans sa coquetterie, dans son abandon!... enfin, j'étais reconnaissant, mais point amoureux.
» Malgré tous mes efforts pour donner le change sur la nature de mon attachement pour madame de M..., elle commençait à m'accuser de froideur lorsqu'une circonstance, facile à prévoir, vint donner à cette douce affection toutes les apparences d'une passion délirante.
» Le frère de la vicomtesse ayant obtenu un congé revint au château de M..., accompagné d'un petit cousin bien élégant, bien fat, et bien déterminé à se faire épouser par une veuve riche, pour réparer ce qu'il appelait ses folies de jeunesse.
» J'étais un obstacle à son projet, aussi le petit marquis me prit-il en horreur. J'en fus charmé, car je le détestais; et la réciprocité dans la haine est non moins douce que dans l'amour. Il mit naturellement le comle Charles de son parti. Celui-ci reprocha à sa sœur sa faiblesse pour moi, lui indiqua la manière qu'elle devait employer pour rendre mes visites moins fréquentes, et finit par lui persuader qu'elle devait s'y résoudre par intérêt pour moi ; car la jalousie du marquis était si exaspérée par ma présence, qu'il en résulterait sans doute un événemet funeste.
» A force de détours, la vicomtesse me laissa entendre ce qu'on exigeait d'elle.
» — Vous céder volontairement à ce freluquet? dis-je, pâle de colère. Vous ne l'espérez pas, madame.
» Et me livrant alors à toute ma haine pour cet insolent rival, je remerciai le ciel de me donner Foccasion de le châtier.
» En vain madame de M..., ravie et tremblante de ma fureur, tenta de la calmer; je lui promis seulement de chercher un prétexte à ma vengeance, pour ne point compromettre sa réputation. Étant tous deux fort animés, nous parlions trèshaut lorsque le comte Charles et son ami entrèrent. Je les vis échanger un sourire de pitié en me regardant, comme pensant qu'ils menaient d'interrompre une scène et que j'avais reçu mon congé.
» Cette idée me rend ma présence d'esprit; je m'assieds tranquillement près de madame deM...s et je lui demande
de quel côté nous dirigerons notre promenade après le dîner.
» — Ma sœur a deux de ses chevaux malades, dit le comte, elle ne pourra sortir en calèche aujourd'hui.
» — Ce n'est pas un grand malheur, repris-je, le parc est si beau à parcourir !
» — Je commence à le savoir par cœur, dit le marquis; et si madame le permet, je ferai atteler mes chevaux gris à son carrosse, et nous irons passer la soirée à Ghâlons. Une troupe 4e comédiens y donne une représentation qui sera sans doute très-ridicule. Tant mieux, nous nous en moquerons.
» Je regardai madame de M... ; elle refusa en prétextant un violent mal de tête.
» — C'est dommage, reprit le marquis d'un ton railleur, cette petite ville de Ghâlons est vraiment fort agréable ; on y rencontre de très-jolies femmes, et l'on y apprend de singulières choses, n'est-ce pas, Charles?
» — Ah! comme dans toutes nos villes de province, les secrets n'y sont pas faciles à garder.
» — Aussi ferait-on bien de se fixer ailleurs, reprit le marquis, lorsqu'on a intérêt à cacher ce qu'on est.
» — A moins d'être un sot ou un lâche, on n'a guère d'intérêt à cacher ce qu'on est, dis-je avec nonchalance.
» — Mais... quand on ne le sait pas soi-même...
» — On l'apprend aux autres, interrompis-je, en me levant; et quand monsieur le marquis voudra... je lui.,.
» — Pardi, je le crois bien, reprit-il en ricanant... Comment le trouves-tu, Charles?... il n'est pas dégoûté.
» — Messieurs... messieurs... dit madame de M... en tremblant... songez que vous êtes chez moi...
» — Vraiment, cen**estpas lui qui l'oublie, ma sœur; et s vous n'y receviez jamais que des gens de sa sorte...
» — Il suffit, messieurs, dis-je froidement, madame ne doit pas être importunée de vos réflexions ; c'est à moi qu'elles .^'adressent, je pense, et j'y répondrai dès demain si cela confient à ces messieurs.
» — Il ne peut jamais convenir à un bon gentilhomme de se commettre avec un homme sans nom... enfin avec un...
» — Finissons, interrompit vivement le comte Charles; monsieur doit sentir à quel point cette conversation est déplacée devant madame. Retirez-vous, ma chère Henriette, ajouta-t-il en prenant le bras de sa sœur.
» — Non, s'écria-t-elle, je ne laisserai pas insulter chez moi un homme d'honneur, que vous devriez protéger vousmême contre...
» — Laissez-nous, interrompit encore le comte Charles, dont le zèle s'employait surtout à empêcher d'achever les injures commencées; laissez-nous, les femmes ne doivent pas se mêler de ces sortes d'affaires.
»En disans ces mot, il entraîna madame de M... dans la chambre voisine.
» Pendant ce temps, je me rapprochai du marquis pour lui demander son heure.
» — Mon heure ! et pourquoi?
» — Pour me rendre raison.
» — Tant qu'il vous plaira, mon cher monsieur ; trouvez un homme comme il faut qui veuille vous remplacer, et je suis à ses ordres ; mais dans la famille des B. . . , nous ne sommes pas dans l'habitude de nous battre avec des fils de...
» À la menace de ce mot qu'il n'osa prononcer, j'avais tiré mon épée, et le ciel sait de quoi j'allais me rendre coupable, lorsque le comte Charles, se pricipitant entre nous, dit d'une ,voix de tonnerre :
» — Je ne suis pas si difficile, moi, et je serais charmé d'avoir à donner une leçon à M. le chevalier, pour lui apprendre à venir s'emparer de l'esprit de ma sœur en attendant mieux.
w Dans l'excès de mon indignation, je ne sais ce que je répondis; mais j'étais le lendemain avec Dubreuil, au pavillon de chasse. Là, seulement, ma rage se calmant à la vue du comte Charles, je frémis en pensant à l'affreuse adresse dont les officiers de la garnison m'avaient trop souvent fait compliment. L'idée de tuer le frère de cette femme qui m'aimait, qui m'avait donné les preuves d'un dévouement que je croyais être le plus grand de tous pour une femme, enfin la comparaison de ma vie de malheurs, avec l'existence heureuse et
honorée de mon adversaire, me firent prendre aussitôt la résolution de me défendre gauchement.
» A la troisième botte, l'épée du comte m'avait traversé le bras. Le sang qui teignit ma chemise fit accourir les témoins.
» — C'est assez, dit Dubreuil, il est blessé.
» — Oui, oui, c'est assez, dit avec dédain le marquis.
» — Non, ce n'est pas assez, criai-jeavec rage, et c'est à vous maintenant. Allons, en garde monsieur le marquis... en garde, ou je vous tue!...
» Le comte Charles et Dubreuil se jetèrent entre le marquis et moi... J'étais ivre de colère... je jurais par le ciel de frapper le marquis partout où je le rencontrerais, jusqu'à ce qu'il se fût décidé à se battre avec moi.
» Lui parlait de me faire arrêter. A ce propos, Dubreuil entra en fureur, et lui jura à son tour, par tous les jurons de la langue française, de le faire passer par les armes de tous les officiers de son régiment, s'il effectuait une telle lâcheté !
» — Il se battra, j'en suis garant, dit le comte Charles, impatient de mettre fin à cette scène, mais il ne saurait abuser de l'état de monsieur, ajouta-t-il en me voyant pâlir; faites appeler le chirurgien.
» En effet, le sang que je perdais m'affaiblissait au point de ne pouvoir me soutenir. Il fallut me resigner à me faire panser. La blessure était profonde, et me retint plusieurs jours chez moi: mais je ne pus attendre ma complète guérison pour réclamer la promesse qui m'avait été faite. Dubreuil alla luimême en demander l'exécution au château de M... ; pour être mieux écouté il s'était fait accompagner de son capitaine, jeune homme très-bien né, et qui m'avait pris en amitié. En vain le comte Charles leur représenta le danger qu'il y avait pour eux à se mêler d'une affaire semblable, tant la rigueur était grande contre tous ceux qui prenaient part à un duel; ils déclarèrent ne vouloir pas revenir près de moi sans une réponse positive, et le rendez-vous fut fixé au surlendemain.
» Dubreuil, se méfiant des procèdes du marquis, me força à aller coucher chez mon ami le libraire pendant ces deux
Î34 LA COMTESSE D'fiGMONT
jours, dans la crainte qu'on n'eût averti la maréchaussée de notre projet.
» Jamais rendez-vous, même le plus tendre, n'a causé plus de plaisir et de crainte : je frémissais à l'idée que mon ennemi pourrait encore se soustraire à ma vengeance, et mon cœur battait d'une horrible joie en pensant au coup qui devait le désarmer.
» Dans la disposition où j'étais j'aurais triomphé d'un champion plusdigne; et le pauvre marquis fut bientôt hors de combat. Sa maladresse éteignit mon ressentiment. Il m'eut été facile de le tuer; je me contentai de le rendre ridicule pour quelque temps en le blessant au visage.
» L'affaire fît du bruit à Ghâlons. Dubreuil, qui en craignait les conséquences pour lui comme pour moi, m'engagea à partir la nuit même pour Paris, où Sedaine me donnerait asile.
» J'avais une cinquantaine de louis, du dernier semestre de ma pension, je les pris sur moi et montai à cheval après avoir embrassé Dubreuil et son capitaine.
» Je n'ai jamais entendu parler depuis de la vicomtesse.
Le diable à quatre.
» — Ah ! que tu arrives à propos ! dit Michel en me sautant au cou ! comme tu vas animer le parterre!., quel brave soutien pour un auteur l...
» — Que veux tu-dire, avec ton parterre?
» — Qu'on joue demain le Diable à Quatre, et que je compte sur toi pour le faire applaudir.
» — Quoi ! ta folie va toujours? tu fais des pièces de théâtre?
» — Bien mieux que cela, vraiment, je parviens à les faire représenter: il est vrai que je me suis accolé à un bon musicien ; mais il fallait lui bâtir un opéra à son gré, et grâce à un ouvrage anglais qui m'a fourni le canevas du mien, j'entre dans la carrière modestement soutenu par deux talents. Si ce
premier pas me réussit, tu verras jusqu'où j'irai. Ali! mon ami, qu'elle (''preuve!., la tête m'en tourne... il me sembla que je joue demain toute ma destinée sur une farce.
» — Heureusement je te connais un métier plus sûr, reprisje, et je ne te crois pas encore assez fou pour le sacrifier à l'autre, mais je n'ai guère le droit de te prêcher la raison, moi qui ne suis ici que par suite d'une extravagance.
» Alors je racontai à Michel la cause de mon voyage. Il fallait qu'il m'aimât bien, car malgré sa préoccupation d'auteur, il m'écouta avec une vive attention ; seulement il m'interrompit avant la fin de mon récit pour commander à sa vieille gouvernante de me faire préparer un lit dans une petite chambre attenante à celle où nous étions.
«J'étais sûr de son hospitalité, aussi nepensai-je même pas à l'en remercier. Il allait partir pour sa répétition générale ; je le priai de me donner le temps de changer d'habit, et de me laisser l'accompagner au théâtre.
» Ce fut pour moi un spectacle déjà fort amusant que celui des coulisses et des acteurs, malgré l'obscurité qui régnait dans la salle et sur les planches. L'orchestre des musiciens était seul bien éclairé. Michel m'engagea à descendre au parterre où se promenaient deux de ses voisins, appelés comme moi au soutien de la pièce et à sa répétition, pour être plus à portée de juger des effets de théâtre. Ils étaient tout nouveaux pour moi.
» Avant de me rendre à mon poste, je voulus ohserver de quelle manière mon ami était traité par ceux qui devaient jouer ses principaux rôles; je croyais deviner par là le cas qu'ils faisaient de l'ouvrage et le succès qu'on en pouvait attendre. Cet examen m'attrista beaucoup : toutes les politesses, les condescendances et les complimens de messieurs les acteurs étaient pour le musicien, appelé Philidor; à peine s'ils répondaient aux observations de Sedaine. Leur impertinence envers lui était si choquante que je ne pus m'empêcher de lui en faire l'observation*
» — Je m'embarrasse bien de leur insolence, repondit-il, pourvu qu'ils jouent ma pièce !
» — Mais ils îa joueront mal.
» — Us ne sont pas si bêtes, vraiment : ils veulent bien dégoûter les auteurs nouveaux, mais non pas le public, et si j'ai du succès, tu verras après-demain comme ils seront polis avec moi.
» — Je veux te croire; mais je n'aurais pas ta patience.
» La pièce, la musique, le dialogue, les actrices, tout me ravit; jamais je ne m'étais plus amusé, et je ne concevais rien aux craintes des deux auteurs sur le sort de cet opéracomique.
» — Tu trouves cela bon? disait Michel, j'en suis charmé ; mais tu ne t'y connais pas. La cabale est bien fine, elle tombe vite sur les endroits faibles, sans compter qu'elle déteste qu'on la fasse rire.
» — Eh bien, il faut l'assommer, repris-je, et je m'en charge.
» — Ne va pas me faire de ces plaisanteries-là, Séverin, sinon je ne te laisse pas aller au parterre. Applaudis de toutes tes forces, j'y consens; mais laisse critiquer tes voisins, si cela leur plaît. Je veux être jugé, moi, et savoir à quoi m'en tenir sur ma vocation dramatique. Si le public me décourage, je n'y penserai plus; mais aussi..., s'il m'accueille!...
» — Tu as raison, il faut le laisser faire... Mais ils t'applaudiront, morbleu! ou je mets le feu à la salle!
» La fièvre d'auteur, dont le pauvre Michel était dévoré, avait passé dans mes veines; je partageais toutes ses agitations. Signalant avec lui les endroits dangereux, les plaisanteries hasardées de sa pièce, j'entendais les sifflets qui devaient assassiner son génie ; puis, passant de ces terreurs à l'espérance, je célébrais son triomphe en termes épiques qui le faisaient rire et soupirer à la fois.
» Pendant que j'étais uniquement occupé de sa représentation, lui pensait à moi.
» — Je te ferai connaître à mes amis, dit-il, sous ton nom de Séverin seulement, car on est sans doute à la poursuite du chevalier de Guys ; mais comme ton visage n'est pas connu ici, il suffira de cacher ton nom pour te soustraire aux recherches, et puis, comme rien ne dure dans ce pays-ci, pas
même la colore, on t'oubliera bientôt. Si pourtant on te cherchait chicane, tu dirais que tu es mon cousin, et j'arrangerais l'affaire.
» — Oui, c'est bon, répondis-je ; mais ce qui m'inquiète, c'est l'acteur qui joue le savetier : je trouve qu'il bredouille son rôle, on ne l'entend pas assez; il a le ton monotone.
» — Ah! cela tient à ce qu'il se croit sûr de lui, et dédaigne de répéter... Comme ta malle n'est pas encore arrivée, je te préviens que tu trouveras tout ce qu'il te faut dans mon armoire. Mais va donc te coucher, tu dois être fatigué.
» — Moi! pas le moins du monde; je remonterais à cheval à l'instant même, s'il le prenait fantaisie de faire jouer le Diable à Quatre à Chàlons. Je te connais : tu ne dormiras pas plus que moi cette nuit ; eh bien , restons ensemble. Nous parlerons du berger et du tailleur de pierre.
» — Soit! reprit Sedaine en me prenant la main; je te dirai le plan d'un ouvrage qui... ; mais non : il faut savoir avant tout ce que fera mon Diable.
» Et la nuit s'écoula ainsi à nous occuper mutuellement de ce qui intéressait l'autre.
» Il faisait à peine jour lorsque j'entendis marcher dans une petite pièce qui servait d'antichambre au modeste appartement de Sedaine.
» — On est bien matinal chez toi, dis-je; serait-ce déjà ta vieille gouvernante?
» — Oh! non, la mère Geneviève dort encore, répondit Michel d'un air rêveur. C'est sans doute... sa fille... Victorine, qui vient reprendre son ouvrage... La pauvre petite s'est mis en tête de me broder un jabot et une paire de manchettes en filet pour le jour où l'on donnerait ma pièce. Elle prétend que cela me portera bonheur, et voilà déjà plusieurs nuits qu'elle passe à ce travail; cela me désole... ; elle se rendra malade... ; mais il n'y a pas eu moyen de l'en empêcher... Quand je la supplie de laisser ces manchettes, elle se met à pleurer.
» — Et ta sensibilité n'y tient pas? Je comprends, la brodeuse est jolie?
'> — Charmante ; mais n'en plaisante pas, car c'est bien
l'être le plus innocent, le plus candide qui soit au monde. Sa mère ne la garde avec elle, chez moi, que parce qu'elle me sait un honnête homme, incapable de chercher à corrompre sa fille..., et elle a raison, je mourrais plutôt que de tromper sa confiance.. . Au reste, je n'ai pas grand mérite, car Victorine est si enfant, malgré ses seize ans, qu'elle n'inspire que des idées chastes. Ah! mon ami, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel , s'il se trouvait dans nos théâtres une femme capable de comprendre ce mélange de grâce et d'ignorance, de tendresse et de candeur, quel rôle divin on pourrait faire !
Le succès d'un ami.
» La rampe n'était pas encore allumée, j'étais au parterre de l'Opéra-Comique avec deux élèves de Philidor, un camarade de Sedaine et un commis de barrière, cousin de Victorine, auquel elle avait recommandé d'applaudir de toutes ses forces et toujours, ce qui pensa le faire mettre à la porte, comme un ennemi des auteurs, chargé par la cabale d'empêcher d'entendre la pièce.
» Des rares plaisirs de ma vie, ce succès fut le plus vif, car je savais que le bonheur présent et à venir de Sedaine y était attaché, et puis son talent me rendait si fier ! Il y a tant d'espérance personnelle dans l'élévation d'un ami sorti de nos rangs!
» Après qu'on eut nommé Sedaine au bruit des applaudissements de toute la salle, je volai sur le théâtre pour l'embrasser ; il m'en laissa à peine le temps.
» — Cours vite à la maison, dit-il, envoie la mère Geneviève chercher un pâté chez Lesage, dis-lui de nous préparer une salade; dès que j'aurai remercié nos comédiens, j'irai te rejoindre avec Philidor, et nous boirons à cette bonne soirée ! Que le ciel soit loué !
» Je partis comme un trait. Arrivé au coin de la rue Saint- Victor, j'aperçus une jeune fille montée sur la borne qui était
près de notre porte. La lanterne du marchand de vin à côté éclairait un visage charmant, où la plus vive inquiétude était peinte.
» — Grand succès! m'écriai-je, et la jeune fille, qui croit que cette bonne nouvelle lui est apportée par son cousin, saute par terre, et court m'embrasser fraternellement. Elle devient confuse en s'apercevant de sa méprise ; mais son ravissement est tel, qu'il surmonte tout. Yictorine répète cent fois :
» — Il a été applaudi ! il a gagné, ce bon maître! Oh? mon Dieu ! que ma mère sera contente î
» Dans l'esprit de Victorine, la première représentation d'un ouvrage c'était une partie qu'il fallait gagner ; et pour une personne qui n'en avait jamais vu, on ne pouvait s'en faire une idée plus juste.
» Rien ne saurait peindre la joie de cette charmante enfant; elle riait, chantait en arrangeant le couvert, et se trompait à chaque instant de place en mettant les verres sur les assiettes, les serviettes sur les fourchettes, etc. Le couvert seul de son maitre était bien ordonné.
» — Et ma surprise! s'écria-t-elle; mais vous ne me trahirez pas, monsieur?
» Je la rassurai : elle sortit, et revint bientôt avec une belle brioche couronnée d'un bouquet de violettes mêlées d'immortelles, qu'elle déposa sur l'assiette destinée à Sedaine.
» — Vous étiez donc certaine du succès, lui dis-je, puisque vous aviez commandé cela d'avance?
» — Ah dame! si nous avions eu du malheur, répondit-elle, la pauvre brioche aurait séché dans un coin d'armoire, et le bouquet se serait fané sans paraître. Monsieur n'en aurait rien su, car je me serais bien gardée de pleurer devant lui. Vous dites qu'il va venir, qu'ils ne le garderont pas à ce théâtre pour le complimenter, le couronner; que sais-je... C'est qu'il a tant d'esprit!... voyez-vous, je suis sûre que le roi n'en a pas davantage.
» Et ce bavardage d'une joie qu'elle ne pouvait contenir m'attendrissait et me faisait pitié. Que de chagrins étaient
attachés à cette joie si pure! à ce sentiment dont la pauvre petite ne soupçonnait ni l'existence ni le pouvoir!
» Ce dévouement d'un cœur chaste et passionné, je l'ai vu durer jusqu'à la mort de cette chère enfant, sans qu'elle se soit jamais doutée que cette préoccupation continuelle, cette concentration de tous les intérêts de son âme sur le même objet, fussent de l'amour : modèle unique, dont la copie exacte a crée le rôle délicieux de Victor ine (1).
» Le souper fut très-gai; nous grisâmes un peu Philidor, et il nous raconta les histoires scandaleuses des coulisses de l'Opéra-Comique. A l'en croire, le métier d'un bel acteur était le plus profitable du monde, et nul seigneur de la cour n'avait autant de bonnes fortunes que Glairval.
» — Je ne sais pas quel est votre état, monsieur Séverin, ajouta-t-il ; mais mH gaillard bâti comme vous ferait bien son chemin dans cette carrière-là. Sedaine dit que vous avez une voix superbe : on a bientôt appris à chanter, et à nous deux nous ferions de vous un acteur à tourner la tête de toutes les duchesses de la cour.
» A ces mots, la rougeur me couvrit le visage; on eût dit que tout mon sang de gentilhomme se révoltait. Sedaine s'empressa de répondre pour moi que je n'étais pas né pour le théâtre.
» — Avec son caractère, dit-il, il tuerait tous ceux qui oseraient le siffler ; il n'est pas assez endurant.
» — Et puis sa famille s'y opposerait sans doute, reprit Philidor, les bourgeois sont pis que jamais sur cet article.
» Ma famille!... Ainsi, le moindre mot dit sans intention malveillante me ramenait toujours au malheur de ma situation.
» Le lendemain, la maison de Sedaine ne désemplit pas d'acteurs, de libraires, de musiciens, de gens qu'il connais sait à peine et qui venaient le complimenter, lui demander un poème, un rôle, et protester de leur zèle à l'applaudir.
(1) Dans le Philosophe sans le savoir, drame en cinq actes, de Sedaine.
Les trois actrices qui avaient joué en rechignant la pièce fui jnt les premières à venir le remercier, et le prier de penser à elles dans le prochain ouvrage qu'il donnerait. Une de ces trois femmes était jeune et jolie : ce fut la seule que Victorine trouva laide.
» Sedaine était au milieu de cette cour d'artistes et de comédiens lorsqu'une voiture s'arrêta devant sa porte. C'était celle de M. Lecomte, ancien magistrat, homme de mérite et ami de M. Buron, l'architecte, qui employait et protégeait beaucoup Sedaine.
» — Eh mais! c'est donc bien vrai, s'écria M. Lecomte en voyant le cercle qui entourait Sedaine. Notre cher tailleur de pierre fait des comédies, et des comédies qui réussissent... J'ai gagné mon pari contre le maréchal de Richelieu ; il ne voulait pas croire que l'auteur de la pièce si justement applaudie hier (1) l'eût faite entre l'équerre et le marteau; vous m'aiderez à le confondre, mon ami, car il veut que vous lui soyez présenté; il prétend qu'il y a dans votre pièce une entente de la scène, une vérité de dialogues, qui promettent un auteur de plus à la Comédie française.
» Sedaine était dans l'enivrement.
» M: Lecomte lui donne à peine le temps de passer un habit, et l'emmène à l'hôtel de Richelieu.
» Michel, le camarade du berger Séverin, conduit dans un beau carrosse chez le premier gentilhomme de la chambre !..,
» — Ah ! c'est un bon pays, pensai-je, que celui où le talent est ainsi apprécié!...
i » Et le bonheur de Sedaine me rendit un moment philan- Irope.
• — Qu'as-tu vu? comment as-tu été accueilli? lui demandai-je à son retour.
(1) A la foire de Saint-Laurent oft était transportée alors la troupo do rOpcra-Coraique.
» Ah! mon ami, c'est à en perdre la tête. Imagine- toi d'abord un palais magnifique, des appartements tout dorés, donnant sur des jardins remplis de mille fleurs ; et puis une femme adorable, ou plutôt une sylphide aux cheveux, auy yeux noirs, aux regards à la fois langoureux et brûlants assise nonchalamment près d'une fenêtre, ayant sur ses genoux une corbeille à réseaux d'or, dans laquelle tombent les brins de soie qu'elle parfile ; travail qui semble n'avoir d'autre but que de montrer un beau bras et les mouvements gracieux de la plus jolie main du monde.
» Un homme d'une figure remarquable est auprès d'elle assis sur un pliant, à côté du tabouret où deux petits pieds se reposent ; il tient un livre ouvert, comme s'il était interrompu dans une lecture, mais ses yeux restent en contemplation sur cette belle personne : il n'est distrait rar rien. Le maréchal de Richelieu m'adresse plusieurs mots flatteurs que j'écoute à peine, tant je suis préoccupé de cette vision angélique. Le maréchal sourit de mon admiration stupide, et répondant à ma pensée :
» — C'est madame la comtesse d'Egmont, ma fille, dit-il; elle est malade deupis plusieurs mois, et vous avez eu le talent de la faire sourire hier en dépit de sa souffrance; aussi veut-elle vous en remercier, ajouta-t-il en me présentant à cette femme dont mes yeux ne pouvaieut se détacher.
» Tu crois peut-être, continua Michel, que je sais «sn mot de ce qu'elle me dit alors ; non. C'était comme une harmonie ravissante dont l'effet agitait trop mes sens pour m'en rendre raison ; j'étais sous le charme de sa grâce, de sa bienveillance si doucement flatteuse. Tout cela me disait plus que ses paroles et m'empêchait de les entendre.
» — Mais ceci est de l'amour tout pur, dis-je, et je te vois déjà engagé dans une intrigue avec une grande dame. Prends-y garde, cela est dangereux*
» — Une intrigue avec cet être céleste! quelle profanation! s'écria Michel; on voit bien que tu ne l'as pas Fie... Je mourrais mille fois avant d'oser lui parler d'amour ! elle m'inspire cette crainte, ce respect dont je me suis moqué tant de fois
LA COMTESSE D'EGMOXT 243
en lisant nos romans de chevalerie. On sent que c'est une nature plus élevée que la nôtre. Non, je te le jure, je regretterais de la voir descendre jusqu'à moi !
» Cette admiration si vive devait s'augmenter encore. Semaine avait été invité à diner pour le jeudi suivant chez le maréchal, avec plusieurs gens de lettres, et la comtesse d'Egmont devait faire les honneurs de la maison de son père.
» A force de me vanter cette femme que je ne connaissais pas, et que je ne connaîtrai sans donte de ma vie, Michel m'avait intéressé à elle; je l'accablai de questions quand il revint de ce diner.
» — Et son mari, dis-je, comment est-il?
■ — Gros, court, frais, important, silencieux, poli ; n'appelant jamais sa femme que madame la comtesse, et paraissant uniquement occupé de distribuer à chacun selon son rang ses égards, ses saluts, et même ses paroles.
» — Cela doit composer un parfait ennuyeux ; pour peu qu'il soit jaloux avec cela, je plains sa pauvre femme.
» — Lui, jaloux ! il ne croit pas possible qu'il arrive malheur à un grand d'Espagne. J'en puis juger par l'air calme dont il a écouté plusieurs histoires racontées par son beaupère, et dans lesquelles la vertu de nos jolies bourgeoises était peu ménagée. C'est comme si l'on avait parlé des femmes d'une autre contrée, des Lapones, par exemple, que leurs maris offrent à tout venant. La galanterie de ces femmes ne lui faisait faire nul retour sur la sienne, tant il lui semblait monstrueux qu'une grande dame pût s'abaisser à un sentiment tendre. C'est une espèce de mari dont je me souviendrai. Mais ce que je n'oublierai pas davantage, c'est l'esprit indulgent de la comtesse d'Egmont, qui se plaisait à défendre les jeunes dupes de messieurs les roués d'aujourd'hui, et à prouver qu'elles n'étaient coupables que d'inconséquence.
» — L'ennui peut faire faire bien des démarches compro* mettantes, dit-elle en souriant; l'aventure de la marquisi rie L***en est une grande preuve.
» Alors elle raconta comment la marquise de L***, la femme la plus sage de toute la cour, étant seule dans son vieux châ-
teau, vit passer sur la grande route un jeune officier à cheval, et que se mourant d'ennui, il lui prit fantaisie d'envoyer prier le voyageur de venir se reposer quelques moments au château, pour causer avec elle. La proposition devait être acceptée. Mais comme la marquise, un peu confuse de sa démarche, l'expliquait de son mieux à l'inconnu, le marquis de L*** revint tout à coup de la chasse. Dans l'embarras de lui présenter un homme dont elle ne sait pas même le nom, elle engage Fofficier à se cacher dans un cabinet pour lui laisser le temps de prévenir son mari sur cette singulière visite ; et voilà toutes les apparences d'une intrigue complète. La marquise, fort troublée, répond tout de travers aux questions que lui adresse son mari ; elle n'écoute pas un mot du récit de sa chasse, et tremble à chaque instant de voir son innocent secret découvert, lorsqu'on annonce le chevalier d'Er...,le fils de l'ancien ami du marquis de L***, enfin le jeune colonel qu'il destine pour époux à sa nièce.
» L'officier c'était l'inconnu.
« — Je mettrai cette aventure en comédie, ajouta Sedaine, ne fût-ce que pour montrer au public un des mille attraits de la comtesse d'Egmont, le charme séduisant d'une femme comme il faut qui s'ennuie.
L'uniforme.
» ues moments, passés dans l'intimité d'un ami si bon, si spirituel, me faisaient oublier tout ce que j'avais à redouter du sort le plus incertain, lorsqu'une lettre de M. Dumont vint me le rappeler d'une manière fort brusque.
» La mort subite de la personne qui lui faisait passer les fonds de ma pension l'obligeait à me prévenir qu'à moins d'un nouvel ordre, il était inutile de me présenter chez lui pour recevoir.
w C'était après la malheureuse affaire de Gloster-Severn.
» Je n'hésitai pas un moment dans le parti que je devais
LA COMTESSE D'EGMONT 2'l5
prendre ; mon bienfaiteur avait probablement succombé* dans cette embuscade où nous venions de perdre tant de bons ofliciers. Je ne pensai qu'à venger sa mort en tuant ma part d'ennemis ; je résolus de me faire soldat.
» Cachant soigneusement mon nouveau malheur et mon projeta Michel, j'allai m'ofïrir, avec la recommandation de Dubreuil, au duc de Coigny, pour entrer dans les dragons. Le duc d'Ayen, qui se trouvait chez le duc de Coigny quand j'obtins mon audience, prétendit que je ferais honneur à son régiment des gardes françaises, et me demanda la préférence. Je la lui donnai, en pensant que je serais moins séparé de Sedaine.
» Ce pauvre ami fondit en larmes en me voyant pour la première fois revêtu de mon uniforme.
» — Pourquoi ne m'as-tu pas confié la lettre de Dumont ? s'écria-t-il.
» — Parce que tu m'aurais forcé d'accepter la moitié de ce que tu gagnes, et que je ne veux que ton amitié.
»> — Ingrat! dit-il en essuyant une larme.
» Et je ne parvins à le calmer qu'en lui promettant d'avoir recours à lui si je manquais d'argent.
» Mon métier est honorable quoique dur, et je sens qu'il est le seul convenable à un homme dans ma situation. On peut s'y battre du moins pour la moindre humiliation : c-est un plaisir que je me suis déjà donné trois fois ; aussi me traite-t-on maintenant avec une sorte de respect. Mais pour éviter tout contact désagréable, je vis presque seul, en proie à l'amertume qu'inspire l'injustice, et dans le désespoir d'être jamais aimé de la femme qui me plairait, car je ne saurais la choisir dans le rang où le malheur me place. Le peu de temps que j'ai passé dans le monde élégant m'a rendu difficile, je ne puis plus être ému que par la distinction, la grâce. . Mon cœur est condamné à vivre sans amour... 0 supplice !. ô misère !... oui... il vaut mieux mourir,
2iG LA COMTESSE D'EGMONT
Un ange.
» Oh! mon Dieu! pardonne! je voulais mourir... et tu envoies un ange à mon secours!... Cette figure divine,cette madone, le premier amour de mon âme, je l'ai vue, elle m'est apparue comme un être céleste... au milieu du temple encore parfumé de l'encens qu'on venait de brûler sur les autels... J'ai reconnu son regard, son divin sourire... j'ai entendu sa Voix... elle a parlé de pitié... de consolation. J'ai senti mon cœur battre à ses accens... ils venaient du ciel... oh! oui, le ciel seul peut inpirer de si douces paroles... C'est lui qui livre cet ange à mon adoration pour me rattacher à la vie... c'est lui qui m'ordonne de lui obéir comme à ma Providence... Ah ! béni soit le jour qui a changé le sort du fils abandonné!... Non, il n'a point encore assez souffert pour mériter la protection de Sophie... pour obtenir le droit de l'adorer!... de l'adorer seulement, et toujours!...