‹ La comtesse d'EgmontChapitre 44 sur 55 · LA BONNE ACTION · texte numérisé non relu

LA BONNE ACTION

— Ah ! bénie soit la providence qui m'a choisie pour réparer tant de malheurs et d'injustice I s'écria madame d'Egmont.

Et des larmes abondantes tombèrent sur la dernière page du manuscrit qu'elle venait d'achever.

— Oui, je le sens à l'exaltation qui s'empare de mon cœur, c'est le ciel lui-même... qui m'ordonne d'aimer, de secourir cette victime de l'orgueil... c'est Louis, qui, du fond de sa tombe, me crie de protéger son frère !... Ah! que ne puis-je faire honte à ce père dénaturé... à ce monstre de vanité qui vit dans la puissance, dans les grandeurs, sans que le souvenir du fils qu'il délaisse trouble un instant sa sécurité cTé-

goïste... sans que le sentiment de la justice divine Tait jamais frappé de l'idée que la mort du fils dont il était si fier, de ce modèle de toutes les vertus humaines, était le juste châtiment de son crime envers le fils abandonné !... que ne puis-je le dénoncer à toute là terre, ce crime abominable, cet abandon qui aurait plongé dans l'infamie une âme vulgaire » que ne puis-je démasquer devant le roi lui-même cet homme revêtu d'un pouvoir, d'une confiance dont il est indigne!., que ne puis-je conduire aux pieds du roi le fils de son ministre!... entendre le pauvre valet de ferme, le brave soldat, réclamer le nom, le rang, qui lui sont dus... mais les cruels le repousseraient... ils l'accuseraient d'imposture!... les fers... le cachot, puniraient son audace... lui révéler la vérité... c'est le perdre à jamais.., Hélas!., le mystère a ses dangers aussi... mais dussé-je en être victime, je resterai fidèle au malheur.

La matinée était déjà fort avancée lorsque madame d'Egmont sonna sa femme de chambre; celle-ci lui remit un billet de M. de Jaucourt, par lequel il demandait la permission de se présenter dans la matinée chez la comtesse. Elle n'hésita pas à l'accorder, ce qu'elle venait de lire avait fixé ses idées sur un seul intérêt. Elle se félicita de pouvoir juger de ce qu'elle devait attendre ou redouter de l'alTection de M. de Jaucourt.

Après les phrases usitées, qui donnent au valet d'annonce le temps d'avancer un fauteuil et de s'en aller, M. de Jaucourt s'approcha timidement de madame d'Egrnont.

— Je viens vous rassurer, madame, dit-il, en s'eftorçant de paraître tranquille, je serais désolé que vous pussiez douter de ma discrétion...

A ces mots madame d'Egrnont lui lance un regard dédaigneux qui semble dire : Pensez-vous me mettre dans votre dépendance par cette générosité menaçante?

— Ah! madame, vous me comprenez mal, ajoute-t-il accablé par ce cruel regard. J'ai tort, sans doute, de ne vivre que par vous, de n'avoir de plaisir que là où vous êtes ; de ne penser à Dieu que là où vous priez ? de vous chercher partout, comme une pauvre plante cherche la lumière qui la vivifie...

Mais si la puissance d'une attraction invincible me transporte souvent près de vous, croyez qu'un indiscret espionnage ne m'attache point à vos pas et que le hasard seul m'a fait vous rencontrer hier à Saint-Étienne-du-Mont.

— Pourquoi ne m'avoir point parlé?

— Votre vue m'avait causé un si grand trouble. J'étais à la porte, au milieu d'un groupe de gens qui sortaient de la messe, lorsque vous êtes entrée dans l'église ; je vous ai plutôt devinée que vue, et la dentelle de votre capuchon ne laissait presque rien apercevoir de votre visage.

— Ce n'était pas moi, vous dis-je.

— Ah! ne me défiez pas de vous prouver le contraire... mais... non... je croirai ce que vous voudrez. A défaut de mieux, je paierais votre confiance de tout ce que je possède au monde... Hélas ! vous ne m'en trouvez pas digne... ajoutat-il en voyant madame d'Egmont absorbée dans ses réflexions... il faut que je joigne cette tribulation à toutes celles qui m'éprouvent... N'importe, je ne vous en adorerai pas moins.

Il y avait une résignation touchante dans ces mots dits d'un ton pénétré. C'était l'accent d'un amour vrai, il devait arriver au cœur de Septimanie. Elle savait tout le mal qu'on fait en répondant à ce langage par la légèreté et l'ironie.

— Oui, c'était moi, dit-elle en baissant les yeux, et si ce secret m'appartenait seul...

— Votre trouble m'en dit assez, interrompit M. de Jaucourt... je suis bien malheureux!

— Non, vous ne sauriez l'être du sentiment profond que votre attachement m'inspire... Vous ne sauriez être jaloux des regrets qui remplissent mon âme... vous ne sauriez m'envier la consolation de secourir parfois le malheur, c'est l'unique bien qui me reste... un autre bonheur me serait impossible!

— Quoi î ce cœur si accessible à tous les sentimeus nobles serait fermé pour jamais à l'amour.

— 11 en a trop souffert.

— Vous vous abusez; ce cœur que vous croyez mort à tou-

tes les émotions tendres en est sans cesse agité; j'en lis sans cesse la preuve sur ce visage adorable. Croyez-moi, cette pâleur, ces inquiétudes, ces joies subites qui viennent tour à tour assombrir ou animer vos traits, ces distractions continuelles qui rendraient votre esprit ridicule, si, même en déraisonnant, il pouvait perdre de sa grâce, c'est l'amour seul. qui les cause.

— Oui, un amour que la mort n'a pu éteindre, répondit madame d'Egmont en soupirant.

— Je voudrais le croire, car il me resterait quelque espérance. On peut triompher d'un souvenir si ardent qu'il puisse être, mais combattre une émotion de toutes les minutes, une fièvre qui vous agite à votre insu, dont vous ignorez peut-être la cause, dont vous voyez peut-être l'objet, sans vous rendre compte du trouble qu'il jette dans votre âme... ah! madame, voilà où tous les efforts de la passion échoueraient... Vous l'avouerai-je?... à force d'aimer on croit à la contagion de sa maladie; eh bien, ce trouble secret qui ajoute encore à toutes vos séductions... je me suis flatté un moment qu'il pouvait être mon ouvrage... j'ai pensé en devenir fou de joie... mais vous ne m'avez pas laissé le temps de nourrir cette enivrante illusion... la rencontre d'hier matin... l'agitation où vous étiez le soir... l'état d'anxiété où je vous ai vue, lorsque quelques mots de moi vous ont fait trembler pour votre secret, ah! tout m'a trop bien appris l'importance de ce secret pour votre bonheur.

— Oh ! mon Dieu!... serait-il possible? s'écria madame d'Egmont avec une sorte d'effroi... Quoi! cette pitié si douce, ce dévouement pour le malheur serait... Non, vous vous trompez, et quand vous saurez... mais un devoir sacré me force au silence sur celui auquel vous supposez une puissance qu'il n'a pas. Il est vrai que sans moi il succombait au désespoir; il est vrai que sa reconnaissance est devenue de l'amour, qu'il m'aime sans savoir qui je suis... que j'ai peut-être trop long temps prolongé son erreur.. .Mais je ne pouvais me faire connaître sans l'humilier, sans l'affliger profondément... car tout nous sépare... Jugez vous-même si je puis l'abandonner.

— Je ne sais que penser, reprit M. de Jaucourt; cette confiance que j'ai tant souhaitée m'anéantit... Mais pardonnez ce moment de faiblesse... je retrouverai mon courage quand il faudra vous servir... vous protéger contre vous-même... L'objet d'une si grande préoccupation n'en saurait être indigne... nais si jamais...

— Ah! ce malheur n'est pas à craindre. Croyez qu'un homme distingué pouvait seul m'inspirer un intérêt si grand, et que je n'ai à rougir ni de lui ni de moi ; ne m'en demandez pasplus. Vous en savez assez pour nous perdre tous deux, car cherchera le connaître, c'est risquer de le livrer à un ennemi puissant; et je ne m'abuse point sur les jugements qu'on porterait sur moi, si mes démarches mystérieuses étaient dénoncées ; mais votre constante affection méritait que je la rendisse dépositaire des intérêts démon repos et de ma réputation.

— Ah! dites aussi de votre amour !... car vous l'aimez, madame !

A ces mots la porte s'ouvrit, le duc de Fronsac entra en donnant la main à la comtesse de Brionne, M. de Rulhièreset Gentil Bernard les suivaient ; ils parurent tous embarrassés de l'idée d'interrompre un entretien dont madame d'Egmont et IL de Jaucourt semblaient également émus. Il se dit un bon nombre de paroles insignifiantes, pendant que l'observation s'exerçait sur eux, puis on en vint à parler du voyage de l'Ile- Adam, de celui qui devait avoir lieu après les fêtes à Rambouillet, des comédies qu'on y jouerait, des femmes qui seraient priées. La gaieté du duc de Fronsac lit tous les frais de la conversation; il plaisanta sa sœur et madame de Brionne sur la tristesse de leurs soupirants, et les engagea à les traiter avec moins de rigueur, car c'était, disait-il, peupler d'ennuyeux tous les salons de Paris. Ces messieurs s'épuisent en regards langoureux, en reproches tacites, en admirations hébétées, ajouta-t-il, les plus spirituels n'ouvrent plus la bouche; je ne connais que Rulhières qui se tire bien de son état d'adorateur. Sa passion s'exhale en épigrammes trés-divertissantes^ et du moins sa mauvaise humeur fait rire jusqu'à ses rivaux eux-mêmest

— Je suis charmé d'amuser ces messieurs, dit IL de Rulhières; mais ils devraient bien me le rendre.

— Vous l'entendez, Jaucourt, et vous, charmant poé'te, di Vertissez monsieur...

— En vérité, mon frère, vous dites des choses...

— Que vous trouveriez toutes simples dans la bouche de M. de Lusignan; parce qu'il est plus bête que moi, vous lui passez tout ce qu'il hasarde de dire.

— Vous vous trompez, il n'est que distrait.

— C'est fort commode; on s'établit distrait pour faire ou dire impunément tout ce qui passe par la tête. Eh bien, à dater de ce jour, je prends l'état de distrait,

— Vous aurez beau faire, monsieur le duc, dit Rulhiôres vous serez toujours pire et mieux que cela.

— Au fait, je n'ai pas la prétention de tenter ma conversior. quandles sermons de ma sœur y ont échoué, et pourtant je venais la prier dem'aider dans une bonne action. Vous riez?». on ne croit jamais aux bonnes actions d'un mauvais sujet. Eh bien, on a tort ; c'est une inconstance aussi piquante que beaucoup d'autres.

Alors chacun voulut connaître cette bonne action ; mais le duc refusa de la dire, se retranchant sur ce qu'un bienfait perd tout son prix lorqu'on le divulgue. Gela parut suspect.

— Vous ne sauriez en soupçonner la pureté, dit-il, puisque c'est à ma sœur que je la confie. (

En effet, lorsqu'ils furent tous deux seuls, M. de Fronsac» raconta que, parmi les beautés faciles que lui fournissait uukvieille femme très-célèbre dans ce genre de commerce, il avau' rencontré une jeune fille charmante, dont le désespoir l'avait touché. Vendue, comme Joseph, par ses frères, la pauvre enfant s'était vue livrer avec horreur à la prostitution, etnevouiaitrien moins que se tuer pour n'être pas infidèle au sergent qu'elle aimait.

— 11 se trouve justement que ce brave garçon sert dans mon régiment, dit M, de Fronsac. L'aventure m'a paru singulière ; j'ai promis de les réunir. La petite a été confiée à unû honnête lingère qui la gardera jusqu'au moment où le congij

que j'obtiendrai pour son fiancé lui permettra de venir la rejoindre ; mais c'est bien assez de les marier pour ma vengeance, je ne veux pas qu'ils meurent de faim, et je leur consacre tout ce que j'ai gagné hier au cavagnole... Fort heureusement je repars ce soir pour l'armée, et je n'ai pas le temps de reperdre tout cela.

En parlant ainsi, le duc de Fronsac sortait de sa poche plusieurs rouleaux de doubles louis, et les posait sur une table.

— Voilà de quoi, continua-t-il, payer le loyer d'une modeste habitation dans quelque faubourg de Paris, et un petit mobilier fort convenable ; c'est vous, ma chère Septimanie, que je charge du soin de choisir et de parer cet asile de la vertu et de bonheur, comme on dit dans les opéras-comiques ; pour votre récompense, je vous rendrai témoin de la surprise de mon sergent et de sa femme, lorsqu'on les conduira dans ce fortuné séjour au sortir de l'autel: ce sera un fort joli coup de théâtre, et je verrai bien alors si les bonnes actions sont aussi amusantes que vous le dites.

Septimanie embrassa son frère, en le remerciant de l'associer à cette bonne œuvre, et s'engagea à le seconder avec zèle.

Dès le lendemain, Philibert fut à la recherche de la maison destinée aux jeunes mariés ; et peu de jours après, madame d'Egmont, ou plutôt Sophie Després, veillait à l'arrangement d'une maisonnette donnant sur les nouveaux boulevarts, faisant garnir de roses et de chèvrefeuilles le petit jardin, élaguer de ses branches mortes le tilleul qui lui servait d'ombrage, et placer un banc de gazon sous ce bel arbre; jamais un soin plus doux ne l'avait occupée... Ah! qui peut se garantir des pièges que la bonté sait tendre à la faiblesse !

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