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LA MAISON DBS FIANCÉS

Grâce à l'habileté du fameux Pelletan, et plus encore à un billet écrit par madame d'Egmont, après avoir lu l'histoire de S^verin, sa blessure était presque guérie ; chaque matin

Philibert rapportait à sa maîtresse de meilleures nouvelles. Un jour il lui remit ce peu de mots de la part de M. de Guys :

« Vous l'avez voulu, je vivrai... mais réordonner de vivre, c'était me promettre de vous voir? »

— Oui, je le verrai, pensa madame d'Egmont, je calmerai l'exaltation de ses sentiments en lui parlant avec franchise de l'impossibilité où je suis de lui accorder plus que de l'amitié. Son respect, sa reconnaissance, me répondent de sa soumission. Pour prix de ce que j'ai fait pour lui, il ne voudrait pas m'aflliger, j'en suis certaine.

Et dans cette douce confiance, madame d'Egmont formait un projet qui souriait autant à son bon cœur qu'à son esprit .romanesque.

Recevoir Se vérin dans cette modeste habitation, choisie, arrangée par elle pour les protégés de son frère, lui laisser croire que ce logement était le sien, qu'elle l'habitait en l'absence de son mari qui était à l'armée. Pouvoir lui parler, le voir sans le détromper sur le nom et l'état de Sophie Després, quel projet séduisant ! et comment résister au désir de le réaliser!...

Le comte d'Egmont venait en effet de partir pour son régiment ; le maréchal de Richelieu était dans son gouvernement de Guyenne. M. de Jaucourt, dont la jalousie aurait pu alarmer Septimanie, lui avait juré d'être discret et résigné : elle était donc presque libre.

Il faisait un de ces beaux jours de printemps qui en annoncent de plus beaux encore. Les Parisiens, vêtus de leurs habits de fêtes, se portaient en foule aux promenades ; car c'était le lundi de Pâques, jour consacré à la prière et au plaisir.

Madame d'Egmont s'était fait conduire de bonne heure a la messe ; puis rentrée chez elle, sa porte avait été défendue pour tout le monde.

Une heure après, elle était assise près d'une fenêtre, dans la maison du nouveau boulevart. Là, madame Sophie Després faisait semblant de coudre ; car la femme d'un caporal, la fille d'un honnête intendant si distinguée qu'elle soit, doit

être avant tout bonne femme de ménage, et les jolis doigts de madame d'Egmont ne savaient que parfiler l'or et la soie ; ce qui avait fait dire à M. de Rulhières dans un portrait d'elle :

Je sais qu'elle aime les héros; Elle est en sœur, épouse et fille.

Mais elle embellit leur repos, Et ne connaît pas leurs travaux; D'ailleurs, n'ayant jamais fait quatre points d'aiguille, etc. (1)

Ainsi, pour prendre l'attitude laborieuse d'une bourgeoise, madame d'Egmont s'était emparée furtivement du sac à ouvrage d'une de ses femmes de chambre, et continuait tout de travers un feston régulièrement commencé.

Pendant ce temps, Philibert en veste de paysan sarclait une plate-bande, dont les jacinthes et les giroflées jaunes à peine fleuries répandaient déjà leur parfum délicieux.

En regardant cette petite salle basse avec sa commode et son grand buffet de bois de chêne, ses deux fauteuils en velours d'Utrecht, et ses quatre chaises de paille, sa cheminée de plâtre peinte en façon de marbre, décorée d'un grand miroir, de deux flambeaux d'argent, d'une écuelle en porcelaine, et de deux pots de fleurs remplis de superbes tulipes; en écoutant le bruit monotone d'une horloge suspendue entre les deux croisées, et la brise qui agitait doucement les branches verdissantes d'un beau jasmin, seul rideau des fenêtres, madame d'Egmont se demandait s'il en fallait davantage pour être heureuse nrès de celui qu'on aime.

Elle avait déjà interrompu plus d'une fois sa douce rêverie pour aller s'assurer dans le grand miroir que son petit bonnet était bien mis à l'air de son visage, et que sa robe des dimanches lui allait à merveille. Jamais elle n'avait été si parée dans son déguisement, et, sans se l'avouer, elle n'avait peutêtre jamais tant désiré paraître belle!

Attentive à écouter les pas des promeneurs, elle entend

(1) Œuvres de M. de Rulhières, épître à madame Bouret.

qu'on s'arrête ù la porto. Son cœur bat avec violence .. On sonne... Philibert va ouvrir.

Une voix mal assurée demande madame Després.

— Elle y est, répond Philibert, ouvrez cette porte, monsieur, vous la trouverez dans la salle qui est à gauche en face la cuisine.

Malgré son émotion, M. de Guys ne peut s'empêcher de remarquer l'aspect élégant de cette habitation, qui ressemble plutôt à la chaumière d'un grand parc qu'à une maison bourgeoise. Mais c'est en vain qu'il veut faire un pas de plus; affaibli par un grand nombre de saignées, et trop vivement ému pour son état de convalescence, il est forcé de s'asseoir sur le banc de gazon. Philibert le voit pâlir; il s'empresse d'aller chercher du vinaigre, en criant :

— Ah! mon Dieu! il se trouve mal.

Sophie accourt près de Séverin, mais il est déjà mieux et cette vue achève de le ranimer.

— Quelle imprudence d'être sorti sitôt! dit-elle, je n'aurais pas dû vous le permettre.

— Ah! ne me plaignez pas, dit Séverin, je ne souffre presque plus de ma blessure; seulement mon bonheur a été plus fort que moi; je suis si heureux de vous revoir!

— J;avais besoin de vous remercier de votre confiance. Si vous saviez combien le récit que j'ai lu m'a intéressée!...

En ce momant Philibert revint, apportant du vinaigre, de l'eau de mélisse et un grand verre d'eau pure. Séverin le remercia avec cette politesse cordiale des gens comme il faut; il but quelques gouttes d'eau, puis il se leva et madame Després le conduisit dans la petite salle qu'elle venait de quitter.

— Ah! vous aimez les fleurs, dit Séverin, en voyant celles qui décoraient la cheminée, car il est à remarquer qu'entre deux personnes également préoccupées d'un grand intérêt de v^œur, l'entretien commence toujours par des phrases indifférentes.

— C'est ma passion, re'pondit-elle ; en général j'aime tout ce qui me rappelle la campagne. Hélas! vous n'avez pas les

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mêmes raisons de l'aimer, vous qui y avez passé de si cruelles années!

— Je ne m'en souviens plus, reprit Séverin les yeux fixés sur le beau visage de Sophie, et pourvu que le ciel m'accorde quelquefois le bonheur de vous contempler ainsi, je n'aurais plus le droit de lui rien reprocher.

— Il ne tiendra qu'à vous, dit madame d'Egmont, en s'cfforçant de paraître calme et enjouée. Ne dites jamais que ce que je pourrai entendre sans embarras, sans danger, ajoutât-elle en baissant les yeux, et je pourrai vous recevoir quelquefois.

— Sans danger ! je m'y engage ; mais encore faut-il bien que vous sachiez ce que je pense.

— C'est inutile... Je sais tout le prix que vous attachez au faible service que l'on m'a chargée de vous rendre ; mais je vais m'expliquer franchement avec vous. J'ai pour mari un honnête homme auquel je veux rester fidèle ; c'est bien assez de n'avoir jamais répondu à son amour, je ne lui donnerai point le chagrin de m'en voir écouter un autre... et si vous persistiez à me dire... ce que vous m'écrivez... vous me forceriez à ne plus vous entendre... et j'en serais... affligée.

Madame d'Egmont débita tout ceci avec assez d'assurance sauf les derniers mots, que la manière d'écouter de Séverin rendait plus embarrassants à dire, car il la regardait avec étonnement et curiosité, de l'air d'une personne qui cherche à s'expliquer ce qu'il voit, ce qu'il entend, et même ce gu'il éprouve.

Ce ton, ces manières distinguées qu'elle s'efforçait vainement de rendre un peu vulgaires, ne s'accordaient pas avec sa condition ; mais Séverin pensait qu'ayant été élevée avec la fille de son maître, Sophie en avait pris naturellement les habitudes élégantes, et cette attitude noble et fière qui lui inspirait malgré lui autant de respect que de timidité.

En trouvant qu'elle réunissait tout ce qu'on pouvait désirer dans une reine, il se crut sous l'empire d'un amour aveugle, et dans sa dérision pour ce qu'il supposait être l'effet d'un prestige, il tenta de s'affranchir d'une contrainte pénible, et

de répondre a ce discours si raisonnable par tout ce que sa passion lui dictait; mais un sentiment impérieux, inexplicable, le retint. La crainte d'offenser cette femme que la con- (iance, la générosité et l'imprudence, peut-être, livraient à lui, arrêta Jes paroles brûlantes prêtes à s'échapper de sa bouche.

— Pourquoi donc, pensa-t-il, la grâce, la pureté, n'imposeraient-elles pas autant que le rang et la fortune?

— Vous m'en voulez de ma franchise, dit Sophie en voyant que Séverin gardait le silence.

— Non, dit-il, je pense à l'impossibilité de vous obéir, et la crainte de perdre le peu que vous me donnez m'inspire parfois l'idée de vous tromper sur ce queje ressens pour vous; mais comment y parviendrais-je?... Vous connaissez ma vie... vous savez si, après avoir tant soutfert de l'abandon, je puis ne pas adorer celle dont la pitié, la bonté viennent à mon secours. Mon cœur flétri ne pouvait se ranimer que par la reconnaissance, et de la reconnaissance pour vous,

Sophie, ce sera toujours de l'amour Ah! ne détournez

pas ces yeux charmants où je puise l'existence, le courage... oui, le courage de me soumettre à tout ce que vous exigerez de moi. Excepté ma pensée qui ne m'appartient pas, que votre volonté ni la mienne ne peuvent distraire de vous, disposez de mes actions comme de celles d'un esclave.

— Eh bien, je ne me piquerai point de générosité, dit en souriant Sophie, j'accepte le pouvoir que vous m'offrez en regrettant de n'en avoir pas davantage sur votre cœur.

— Quoi! vous le regrettez? dit Séverin, en portant sur Sophie un regard triste.

— Je le devrais... reprit-elle en souriant pour cacher son trouble; mais laissons ce sujet... J'ai à vous parler d'une crainte sur laquelle il faut que vous me rassuriez... En lisant vos souvenirs, j'ai frémi du désir de vengeance qui vous anime trop justement contre votre père. Jurez-moi que si jamais le hasard vous le fait connaître, vous étoufferez le rcs-

sentiment que méritent ses torts; que vous ne l'irriterez pas par de sanglants reproches...

— Il vivrait! s'écria Séverin, avec l'expression d'une joie féroce. Je pourrais humilier son misérable orgueil, en publiant sa barbarie envers moi ?... moi, son fils, son sang... Celui des aïeux dont il est fier sans doute? Quoi! je pourrais...

— Et voilà ce qui me fait trembler pour vous. Si l'on venait à soupçonner ce besoin de vengeance qui me paraît l'emporter sur tous... vos sentiments, ajouta Sophie, en appuyant sur ces derniers mots, vous seriez perdu sans retour,

— Ah ! rien ne saurait l'emporter dans mon âme sur l'intérêt que vous me témoignez... mais j'en serais indigne, si tout mon sang ne bouillonnait pas à l'idée que celui qui m'a livré à la misère, à la servitude, s'enorgueillit peut-être dans un haut rang du nom qu'il me refuse... C'est ce nom, ce nom seul que je réclame... je laisse sans regret sa fortune à ceux qui l'attendent. A défaut du père pouf lequel j'aurais sacrifié ma vie, il me faut le nom qui m'appartient, ou je dénoncerai celui qui le porte au mépris public, à l'indignation des enfants et des pères.

— Calmez-vous ! dit Sophie, en voyant la pâleur succéder à la rougeur la plus vive sur le front de Séverin, et devinant à l'altération de ses traits la souffrance qu'il voulait déguiser. Combien, ajouta-t-elle, je m'accuse de vous faire tant de mal en rappelant vos cruels souvenirs!

— Ah! vous n'en connaissez pas encore toute l'amertume, s'écria Séverin avec une rage concentrée ; il y a tant d'humiliation dans ce malheur!

— Pourquoi en être humilié? reprit Sophie, avec toute la fierté qu'on a pour celui que notre estime place au plus haut rang; pourquoi prendre votre part de la honte qui revient seule à votre père, à cet homme méprisable qui manque au devoir le plus sacré? Ce nom que vous revendiquez n'est-il pas souillé d'une action infâme? Ne pouvez-vous illustrer celui qu'on vous a donné? Les talents, le courage, n'ont-ils pas cent fois réparé les torts de la fortune ? Ah ! ne soyez pas

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ingrat envers le ciel ! il vous a comblé de ses plus nobles dons..,

Ainsi madame Després, oubliant son rôle, se laissait aller à toute la véhémence de sa pensée, et Séverin restait confondu de l'entendre s'exprimer ainsi. Mais le cœur est toujours éloquent, pensait-il, lorsqu'un noble sentiment l'anime; et puis Sophie était pour lui un être à part, que l'aveugle destin s'était plu à placer dans une condition commune, pour prouver que Dieu seul donne la supériorité et la distinction.

— Ah ! vous êtes adorable! s'écria-t-il, et vous avez raison... C'est être ingrat envers le ciel que de se rappeler ses malheurs prés de vous.

— Sans ces malheurs, je ne vous connaîtrais pas, dit-elle d'une voix angélique.

— Ah ! je les bénis mille fois... Oui, je brave d'avance tous ceux qui peuvent m'atteindre, s'ils doivent me conserver cet intérêt... Mais est-il bien vrai que votre bonté seule réponde à tout ce que j'éprouve?... N'est-ce point à un souvenir que vous accordez tant de complaisauce àm'écouter?et cet homme que je n'ai vu qu'une heure en ma vie, qui m'a traité, secouru comme un frère... n'est-ce pas à lui seul que vous répondez, quand tout mon cœur vous parle?

— Je ne le nie point, le souvenir, ou plutôt le sentiment qui n'a jamais cessé de remplir mon âme est le lien qui m'attache à vous, et votre ressemblance est telle...

— Quoi ! vous l'auriez aimé, celui dont la voix fraternelle retentit encore à mon cœur? Mais si je ne me trompe, sa naissance, son rang dans le monde, devaient être un obstacle à...

— 11 est vrai qu'un obstacle invincible nous séparait, que sa mort... mais non, il existe encore, ajouta Sophie, en fixant ses yeux sur le visage de Séverin... je le vois... je l'entends...

— Ah! nommez-le moi, s'écrie-t-il, en s'emparant de la main de Sophie... qu'avec ses traits, sa voix j'acquière aussi les vertus qui vous l'ont l'ait aimer?.».

— Je ne le puis... un serment me lie.

— Que redoutez-vous ?..'. hélas! il n'a plus rien à craindre, lui... et ne vous ai-je pas juré de sacrifier ma vengeance contre son père et le mien?... car le même sang brûle mes veines^ je n'en puis douter, je le sens trop à mon amour pour vous. Nommez-le moi, Sophie, que je sache par vous qui je suis... qui je dois regretter, qui je dois haïr!... Sophie, s'écria Séverin, en implorant à genoux madame d'Egmont, au nom de celui que vous pleurez, vous à qui je dois tant... dévoilez cet affreux mystère, qui fait depuis si longtemps mon supplice... que j'obtienne par vous ce que j'ai si souvent demandé au ciel !... son nom... le mien... Sophie, oh! dis-le-moi, pour que je t'aime encore, s'il se peut, davantage!

— Non, non répétait Sophie dans un trouble extrême, je ne puis trahir ce serment, la mort l'a reçu... Je serais trop coupable... Ah! si vous m'aimez, Séverin, ne l'exigez pas.

Et madame d'Egmont, trop émue des prières de Séverin , allait peut-être y céder, lorsque l'idée des dangers où elle le livrerait par cette indiscrétion vint lui rendre toute sa force.

— Jamais!... jamais!... dit-elle avec effroi... vous seriez perdu...

— Eh! que m'importe la colère d'un ennemi puissant? peutelle outrepasser le mal qu'il m'a déjà fait?

— Eh bien, c'est moi qu'il punirait... qu'il mettrait au désespoir... c'est moi qui vous supplie de m'épargner un malheur qui serait au-dessus de mon courage.

— Vous exposer à son ressentiment, ah! ne le craignez pas, Sophie, plutôt mourir mille fois que de vous affliger; mais en retour d'un si grand sacrifice, n'obtiendrai-je pas un mot de votre cœur... un seul mot qui réponde au mien... Sophie.

— Ne le demandez pas... Si je pouvais me croire assez coupable... l'aveu d'une telle faiblesse m'empêcherait de vous revoir... Non, je n'en rougirais pas deux fois à vos yeux; vous le savez... je ne suis pas libre... Si mon père, mon mari pouvaient soupçonner ce que je fais pour vous, toute pure que Soit l'affection qui me guide, malgré le sentiment de respect qui vous attire ma confiance, leur couroux, leur mépris ni'ac-

câbleraient... Sauvez-moi de ce chagrin, il me ferait mourir... Ne m'enlevez pas le bienfait d'une amitié qui me console, qui me fait braver nos ennemis... 11 est triste, à mon âge, de vivre entourée de cœurs froids, égoïstes, de gens que le malheur n'a pas éprouvés, qui tournent en dérision toutes les maladies de l'âme. . . Je trouve en vous le seul ami qui comprenne qu'une imagination tendre, exaltée, peut s'allier chez une femme honnête à des sentiments d'honneur, à la ferme volonté de rester sage. Ne me séparez pas d'un tel ami par la crainte de le voir abuser de mon affection; rassurez-moi plutôt... ditesmoi que le désir de conserver cette amitié, auquel le mystère ajoute tant de charme, lui fera sacrifier le sentiment qui...

— Je ne le saurais, interrompit vivement Séverin, cet amour, c'est moi... c'est l'air que je respire... Si vous ne vouliez plus en entendre parler, il fallait me laisser mourir.

— Oh! mon Dieu! que je suis malheureuse! s'écria Sophie^ plus émue qu'affligée, pourquoi faut-il qu'une démarche imprudente m'ait ainsi entraînée?...

— Ah! n'injuriez pas cet amour, madame, vous n'avez rien à en craindre; lors même que la reconnaissance ne me ferait pas un devoir de respecter votre volonté, croyez que je n'abuserais pas davantage de ce que vous appelez une démarche imprudente, dit Séverin d'un ton digne; vous voir émue de ce que j'éprouve m'eût rendu trop heureux!... Je n'y puis penser sans que mon cœur frémisse de joie... Mais chercher à vous entraîner à votre insu, me faire un droit de votre intérêt, de votre pitié, pour trahir tant de bonté, de confiance? non, madame, vous ne le craignez pas; le mensonge le plus innocent me paraîtrait un crime envers vous. Après vous avoir fait connaître ma vie, mes sentiments, je n'ai pu vous tromper sur celui qui me domine; il ne dépend ni de vous ni de moi, c'est un de ces rayons brûlants que le ciel jette sur une existence et qui meurt avec elle... Sophie, je vous aime, comme un être abandonné peut seul aimer... sans mélange d'affections, de liens de famille, d'intérêts, de vanités... vousmême, dont l'âme élevée devine si bien l'effet d'une noble

exaltation, vous ne sauriez comprendre ce que vous êtes pour moi...

Jamais langage plus doux n'avait charmé le cœur de madame d'Egmont. Les yeux fixés sur Séverin, elle l'écoutait avec un ravissement qui ne lui permettait ni de l'interrompre, ni de lui répondre, enfin, s'apercevant qu'il la regardait à son tour avec anxiété :

— Comment ne pas craindre un tel amour! dit-elle avec un accent dont rien ne saurait peindre la douceur; puis elle livra sa main à celui qui s'en emparait pour la couvrir de baisers.

En cet instant Philibert entra, pour avertir que quelqu'un demandait à parler à madame Desprès : c'était le signal convenu, pour la prévenir de l'heure où elle devait rentrer chez elle. La vieille duchesse d'Aiguillon l'y attendait.

Sans s'inquiéter de la véritable cause qui le forçait à se retirer, Séverin, jaloux de prouver à Sophie sa crainte de la compromettre, se leva aussitôt, en la conjurant de lui permettre de revenir.

De cet entretien, où chacun des deux avait été de bonne foi, l'une dans sa résolution de rester sage, l'autre dans ses protestations de respect et de soumission, madame d'Egmont sortit effrayée du danger qui la menaçait, et Séverin le cœur ivre d'espoir.

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