JEAN-JACQUES ROUSSEAU
— Comme vous rentrez tard! dit madame d'Aiguillon à sa nièce, voilà près d'une heure que je vous attends. C'est fort bien, sans doute, de donner beaucoup de ses moments à l'église les jours de grandes fêtes, mais encore faut-il en garder pour satisfaire à ses devoirs de société. Je ne sais si c'est la dévotion qui vous tourne la tête, mais vous êtes depuis quelque temps d'une distraction intolérable. Vous rêvez quand on vous parle, vous répondez sans penser à ce que vous dites; vos amis, ou plutôt vos flatteurs, vantent le charme de cette rêverie, ils trouvent charmantes les petites mines que vous
LA COMTESSE n'EGMONT 263
leur faites, pour réparer vos oublis, vos dédains involontaires ; mais tout le monde n'a pas cette indulgence, et je m'aperçois chaque jour des progrès d'une certaine malveillance contre vous, à laquelle il faut prendre garde. C'est de l'envie, je n'en doute pas; mais contentez- vous de l'exciter par tous vos avantages sans la réjouir par des travers.
— Voilà un petit sermon fort aimable, et dont je profiterai, /espère, ma chère tante, dit Septimanie avec un sourire plein de grâce; mais ce n'est pas seulement pour me gronder que vous avez eu la bonté de m' attendre si longtemps, je pense.
— Certainement, et je viens vous rappeler la promesse que vous avez faite au prince de Conti, car vous êtes capable de l'oublier, et Dieu sait le bel effet que cela produirait!
— D'aller demain à l'Ile- Adam, n'est-ce pas? Ah! madame, que je vous remercie!...
— Voyez comme j'ai bien fait de me méfier de vous; car on ne saurait accuser votre mémoire, elle est excellente pour tout ce qui vous intéresse.
— C'est probablement ce qui l'épuisé, dit Septimanie, et ce qui vous répond de mon souvenir; d'ailleurs ces sortes de voyages où l'on transplante la cour à la campagne, où les caquets de la médisance se mêlent aux famages des oiseaux, me semblent fort bons à oublier.
— - Et voilà comme on se fait des ennemis mortels! s'écria la duchesse. Pensez-vous que la comtesse de Bouftlers vous pardonne de dédaigner des fêtes arrangées pour elle? Et madame de Montesson qui se torture l'esprit depuis trois mois pour enfanter une comédie allégorique, où doivent paraître tous les princes de l'Olympe, Vertumne... Pomone... que sais-je encore, pensez-vous qu'elle ne vous haïra pas de tout son imour-propre, si vous vous dérobez au devoir de l'applaudir, çt surtout à l'obligation de dire au duc d'Orléans qu'elle es? la merveille du siècle? Et cet aimable prince de Conti qui s'attend à vous voir embellir sa cour... en vérité, je ne comprends plus rien aux jeunes femmes d'aujourd'hui! Démon temps il fallait être en couches ou mourante pour ne pas se rendre à l'invitation d'un prince du sang.
— Aussi m'y rendrai-je, madame.
— Fort bien ; mais ce n'est pas tout, il faut vous y montrer gracieuse, de bonne humeur, enfin aussi aimable que vous savez l'être lorsque cela vous plaît.
— Je vous promets d'être charmante, dit en riant madame d'Egmont.
— Et vous n'aurez pas grand mérite; le prince a eu la galanterie d'engager tous vos adorateurs, depuis le duc de Chartres jusqu'à Gentil Bernard ; sans compter que votre père vous ménage une agréable surprise.
— Reviendrait-il bientôt?
— Il le faut bien, puisque vous ne voulez pas aller le rejoindre et qu'il ne peut se passer de vous.
— Ah! que je serai heureuse de le revoir! dit vivement Septimanie... Puis une réflexion involontaire vint assombrir son visage...
— D'après sa dernière lettre, je pense qu'il ne tardera pas à quitter Bordeaux et que nous le trouverons ici à notre retour de l'Ile-Adam. Il veut être à Versailles pour la cérémonie des chevaliers de l'ordre.
L'idée d'être moins libre gâtait bien un peu le plaisir que ce retour causait à madame d'Egmont, mais il y avait un fond de joie dans son âme qui lui faisait braver toutes les contrariétés. Elle était adorée... adorée de celui qu'elle aimait!... Avec ce bonheur-là on est bien fort contre tous les malheurs, contre tous les ennuis possibles !
Aussi fut-elle charmante, ainsi qu'elle l'avait promis en plaisantant, tout le temps qu'elle resta chez le prince de Conti. C'est particulièrement pour Sedaine qu'elle fut aimable. Le prince l'avait engagé à diriger les proverbes qu'on devait jouer pendant ce voyage à l'Ile-Adam, et à faire la lecture de quelques scènes de lui, l'on devine l'intérêt que madame d'Egmont prit à cette lecture et les éloges qu'elle donna à l'auteur.
Pendant le voyage, le prince de Conti parla de sa visite à Jean-Jacques Rousseau, et du plaisir qu'il avait eu à voir cet homme célèbre dans son intérieur. Il raconta comment il en avait été reçu en plein air sur sa terrasse, par l'excellente rai-
son que le plancher de la petite maison du Mont-Louis, à Montmorency, était si délabré qu'on pouvait craindre de le voir s'écrouler sous le poids de quelques personnes de plus. Le maréchal de Luxembourg, ému du danger que courait le philosophe dans cette habitation, le conjurait de venir loger au château de Montmorency; mais Jean-Jacques Rousseau hésitait encore à accepter cette offre gracieuse, tant il craignait pour sa chère liberté.
Le récit de cette visite donna à madame d'Egmont le désir d'en faire une aussi à l'auteur de cette Nouvelle Héloïse qui faisait déjà tant de bruit, bien que l'ouvrage ne fût pas encore publié; mais la copie que Jean-Jacques Rousseau en avait faite de sa main pour madame de Luxembourg avaifc^été lue par plusieurs personnes. Madame d'Egmont en connaissait un fragment, et la peinture de l'amour qu'inspirait un jeune homme par ses seules qualités, ses agréments, sa passion, à une femme née dans une condition supérieure à la sienne, devait intéresser madame d'Egmont plus vivement qu'une autre. Elle avait rencontré Rousseau chez madame de Luxembourg où il dinait souvent avant d'être établi au château de Montmorency. Il s'était toujours montré très-aimable pour elle : la douceur de ce beau visage captivait la confiance de l'homme le plus méfiant du monde; puis elle l'écoutait si bien !
Enfin, soit l'effet de la sympathie qui doit unir deux âmes passionnées, soit la présomption de ne pouvoir être mal accueillie de quelqu'un qui l'intéressait, madame d'Egmont ne douta pas du plaisir que Jean-Jacques Rousseau aurait à la recevoir, et elle accepta la proposition que lui fit M. de Rulhières de l'accompagner le lendemain matin au Mont-Louis.
Madame de Mirepoix, la duchesse de Lauraguais, M. de Jaucourt, le duc de Saulx-Tavannes et beaucoup d'autres, voulurent être de la partie.
— Si vous y allez tous, il ne vous recevra pas, dit le prince, et vous le priverez de la visite de madame d'Egmont pour laquelle je sais qu'il a un sentiment respectueux, mais trèsvif.
26(i LA COMTESSE D'eGMONT
— nuant à moi, je suis sûr de sa bienveillance, dit M. de Rulhières. J'ai été souvent démon ermitage dans le sien ; nous avons herborisé ensemble, et je vous assure que c'est un fort bon homme, une pervenche à la main.
Alors on convint de se rendre tous chez la maréchale de Luxembourg, etquedelàmadamed'Egmont et M. de Rulhières iraient à pied au Mont-Louis, pour moins effaroucher le Diogène moderne.
Le lendemain ils étaient tous les deux à Montmorency.
— M. Rousseau vient de rentrer, leur dit Thérèse Levasseur; il doit être là-haut dans le donjon, à copier quelque chose pour madame la maréchale.
— Si nous le faisions prévenir par mademoiselle?...
— Non, non, interrompit M. de PiUlhières, il ne faut jamais s'en remettre à la décision des gens timides, elle est toujours pour la négative. Il vaut mieux les surprendre; montons.
Un signe d'approbation de Thérèse détermina madame d'Egmont à suivre l'avis de M. de Rulhières. . Rousseau fit d'abord un mouvement d'impatience en les voyant entrer; puis s'apercevant que la comtesse intimidée restait près de la porte sans oser avancer, il alla vers elle et l'engagea à s'asseoir sur une chaise de paille à côté de la petite table où se trouvaient un manuscrit, des épreuves à moitié corrigées, du papier de musique et des plantes nouvellement cueillies.
Quelques mots de madame d'Egmont sur le besoin qu'elle éprouvait de le remercier du plaisir, elle dit même du bien, que lui avaient fait les lettres de Saint-Preux et de son amie, ramenèrent la sérénité sur le front de Rousseau. Son regard pénétrant chercha encore à se convaincre de la sincérité des éloges qu'elle lui adressait; mais nul regard ne pouvait s'arrêter sur celui de Septimanie sans subir le charme d'une douce émotion, et Jean- Jacques Rousseau nous a confessé luimême combien la grâce et la beauté avaient d'empire sur lui.
En considérant cette misérable habitation où la suite du prince du sang, du maréchal de France qui la visitait, ne
pouvait s'abriter, madame d'Egmont se livra à un sentiment d'orgueil dont Séverin était l'objet. La naissance, le rang, la fortune ne sont donc plus indispensables? pensait-elle. Le mérite s'attire les mêmes hommages. Le plus spirituel des princes du sang, la femme la plus hautaine de la cour, viennent ici mendier une heure de conversation, une confidence littéraire du fils de l'horloger. C'est à qui obtiendra de lui la faveur d'une visite, et s'il veut bien accepter un diner au château de Montmorency, on le voit à la place d'honneur avec son habit de drap gris et sa perruque ronde, en dépit des titres et des habits brodés de nos grands seigneurs. N'est-ce donc pas la preuve que le plus injuste des préjugés s'éteint, et que la société, loin de blâmer les affections fondées sur le seul mérite, honore et protège les attachements où les considérations du rang et de la vanité n'entrent pour rien.
Ainsi l'amour rapporte tout à lui. Madame d'Egmont ne voyait dans Rousseau que Saint-Preux, et dans Saint-Preux que l'homme aimable, pauvre et sans famille, qui plaisait par l'unique puissance de sa passion pour Julie. Tout cela ne ressemblai t-il pas à Séverin? Cette âme douce, mélancolique et pourtant exaltée, n'avait pas besoin de se montrer dans ses discours pour être devinée, ou plutôt sentie par l'âme éloquente de Rousseau. Sans savoir à quel point un sentiment romanesque liait madame d'Egmont aux principes qu'il professait sur la noblesse innée, celle du cœur, et sur cette noblesse de convention qui faisait dire à milord Edouard : « Je serais bien fâché de n'avoir pour preuve de mon mérite qu'un homme mort depuis cinq cents ans; » sans soupçonner la raison qui l'attirait vers lui, Rousseau était certain de ne pas devoir la visite de madame d'Egmont au simple désir de se trouver avec M. de Rulhières* L'espi it brillant de ce dernier si séduisant près des femmes, dont il llattait la vanité, était sans puissance sur une imagination passionnée, sur un cœur généreux, qui avait besoin de se dévouer et de plaindre avant d'aimer.
M. de Rulhières venait de dire avec sa brusquerie qui plaisait d'ordinaire à Rousseau ;
— Vous devriez bien nous lire quelques pages de votre Nouvelle Hèloïse: madame n'osera jamais vous le demander...
— Si vraiment! je crois que je l'oserais, dit madame d'Egmont avec un sourire d'enfant.
Et Jean -Jacques Rousseau, qu'une inflexion naïve charmait plus que tout l'esprit possible, se résigna de la meilleure grâce à ce que désirait madame d'Egmont, et acheva de troubler sa raison par la peinture brûlante d'un amour si semblable à celui qu'elle inspirait.
Après le plaisir de créer un ouvrage, vient celui de le voir écouter à son gré, de reconnaître dans le confident de son œuvre cette même fièvre d'intérêt, d'impatience qu'on avait à l'écrire. Alors seulement on sait ce qu'il vaut, et si le bonheur veut que l'excès de l'émotion empêche de vous complimenter, votre succès futur est assuré.
Pendant la lecture des lettres datées des rochers de Meillerie, madame d'Egmont avait plus d'une fois porté la main à ses yeux ; mais quand l'auteur en vint à l'adieu de Julie, elle laissa couler ses larmes sans s'apercevoir que son visage en était baigné. Dans l'excès de son attendrissement, elle tendit sa main à Rousseau sans pouvoir proférer une parole, et lui, presque aussi ému qu'elle, prit cette blanche main, y imprima ses lèvres, et ne trouva pas un mot pour la remercier de ses pleurs.
C'est au souvenir de cette émotion réciproque que madame d'Egmont a dû depuis la confidence de plusieurs livres des Confessions de Jean-Jacques.
Combien il fallait compter sur la supériorité d'âme et d'esprit de madame d'Egmont pour l'admettre à une semblable lecture (1)!
(1) « J'ajoutai ce qui suit dans la lecture que je fis à M. le comte et a madame la comtesse d'Egmont, » dit J.-J. Rousseau à la fin du livre xi2 de ses Confesssions.
Et plus loin :
« J'achevai ainsi ma lecture, et tout le monde se tut. Madame d'Egmont fut la seule qui me parut émue. »
(Rousseau, tom. xxvi, pag. 153.)
LA CONTREDANCE
A peine de retour chez elle, madame d'Egmont fut obligée d'accompagner son père à Villers-Cotterets où. l'on devait jouer des comédies enfantines de madame de Genlis. Ce temps passé dans les fêtes lui aurait paru bien long, sans les fréquents voyages de Philibert à Paris, et le soin qu'il avait d'en rapporter presque toujours un billet à l'adresse de madame Després.
Un soir que le bal avait succédé à la comédie, M. de Jaucourt vint inviter à danser madame d'Egmont.
— Y pensez-vous bien? dit-elle avec surprise; je vous croyais un profond mépris pour la danse?
— Il est vrai que je ne conçois rien à ce plaisir-là; mais j'en reconnais l'utilité quand il n'y a pas d'autre moyen de causer avec la seule personne à qui l'on ait quelque chose à dire, répondit le marquis de Jaucourt de l'air le moins en harmonie avec la danse.
— Je suis bien tentée de vous refuser, reprit-elle, car ce préambule n'annonce rien de bon.
— Vous avez peur que je trouble un instant le bonheur qui vous enivre?... Ce héros mystérieux est donc bien adorable?...
— Si vous continuez sur ce ton, je vous quitte et retourne à ma place.
La contredanse commençait; il fallut traverser. Tous les yeux étaient fixés sur madame d'Egmont; sa grâce inimitable était l'objet d'une admiration exaltée qui faisait soupirer M. de Jaucourt, car il se mêlait aux éloges pour sa belle danseuse plus d'une réflexion dont son amour-propre pouvait jouir, mais dont son cœur s'affligeait cruellement : il était si loin du bonheur qu'on lui supposait!
— Eh bien, qu'avez-vous à me dire? demanda- t-elle, pendant que l'autre moitié de la contredanse figurait.
— Qu'on vous épie, que cetto beauté éclatante, cet air ra-
dieux, paraissent très-suspects à ceux qui vous ont vue si longtemps languissante, et que le secret d'une si belle résurrection intéresse trop de personnes pour n'être pas bientôt découvert.
— Ces gens-là s'y connaissent mal; si j'avais à me reprocher les torts qu'ils me supposent, je ne serais pas si gaie.
— Voilà bien les femmes! elles ne se reprochent que l'excèf de passion qui doit être leur excuse; faire le malheur de celui qui les aime est un crime qui ne trouble pas un moment leur conscience.
— C'est à vous, monsieur, dit le danseur qui était le plus près de M. de Jaucourt, et il fut obligé d'interrompre ses sentences amères pour chasser et déchasser.
— D'abord, je vous prie de ne pas dire les femmes, à propos de moi, dit madame d'Egmont, c'est une généralité qui me choque toujours; ce n'est pas que j'aie la prétention d'être meilleure que la plupart des femmes, mais il me semble que j'ai même, par mes défauts particuliers, le droit d'être jugée à part.
— Comme celui d'être adorée, n'est-ce pas? Ah! ce n'est pas moi qui vous le conteste, et il faut que vous ayez une susceptibilité rare pour trouver une injure dans ce que je vous dis ; mais les bons avis ne sont jamais mieux reçus. Cependant, il faut que vous sachiez que d'autres que moi vous ont vue sortir déguisée, que l'on commence à soupçonner la dévotion qui vous attire si souvent à l'église, et que la prudence veut...
Un balance à gauche, commandé d'une voix formidable par" le chef d'orchestre, sépara de nouveau les deux causeurs. Puis continuant :
— On a reconnu un de vos gens vêtu en jardinier... dans un quartier désert, où l'on soupçonne que vous avez un asile secret.
— Sans doute, vous savez bien que j'ai fait arranger la maison que mon frère destine à son protégé.
— Eh bien, trahissez cette bonne action pour faire taire les bruits qui circulent, reprit M. de Jaucourt, en feignant d'ac-
cueillir la raison que donnait madame d'Egmont pour motiver ses démarches mystérieuses. ■ Puis il ajouta :
— Si vous saviez tout ce qu'on disait de ridicule dernièrement à ce sujet chez madame de Brionne... j'en étais au supplice ; ce qui me faisait enrager par-dessus tout, c'est l'obstination de cette coterie à me faire honneur de ce beau mystère.
— Que vous importe ! laissez-vous calomnier.
— Ah! je sais bien que vous ne serez pas embarrassée de me justifier du crime de vous plaire; mais rien n'est plus insupportable que de se voir envier un bien qu'on nous refuse... et il faut toute ma générosité pour ne pas dire à quel point je suis innocent de vos charmantes folies.
— Que disait-on encore chez madame de Brionne? Autre interruption obligée.
— Avant de réunir toutes les probabilités en ma faveur, on a parlé d'un prince du sang, d'un jeune duc, d'un officier poëte, il n'y a que ce pauvre Gentil Bernard sur qui les soupçons ne soient pas tombés, cela prouve assez que les plus aimans sont les moins dangereux.
— Voilà tout?
— Et n'est-ce donc pas assez? Ah! si je n'étais arrêté par votre confiance, avec ce pew-là, je saurais bientôt tout le reste.
— Eh bien, laissez-les croire ce qu'ils veulent.
— Me donner les airs d'un fat? moi, qui les ai dans une horreur...
— Il n'y a pas de fatuité à laisser supposer qu'on vous trouve aimable, et je ne m'étonne pas qu'on me croie digne d'apprécier votre cœur et votre esprit. Au fait ils ont raison, je vous aime beaucoup.
■— Ah ! misérable moi! s'écria M. de Jauconrt avec une désolation risible, qu'ai-je fait pour que vous m'accabliez de ce gros aveu d'amitié? vaudrait mieux cent fois votre haine.
Enfin la dernière figure de la contredanse arriva.
— Je ne puis rien sur mes sentiments, dit madame d'Egmont
en acceptant la main du marquis pour retourner lentement à sa place; mais vous n'avez pas droit de vous plaindre de celui que j'ai pour vous, car vous pouvez me faire bien du mal, et je ne vous crains pas.
Un doux serrement de main répondit à ce mot dont la délicatesse devait être vivement sentie par M. de Jaucourt.
La foule des admirateurs de madame d'Egmont vint les interrompre. Le premier lui dit à voix basse :
— C'en est donc fait, madame, vous ne rêvez plus qu'au clair de l'une? C'est pourtant une lumière bien fade, bien froide. Mais que dit de cette préférence si justement enviée
Ce beau marquis à révérence, Assez piquant par son silence, Très-froid, très-méchant, très-poli, Mordant sans paraître médire, Ce qu'on nomme un pince sans rire (1).
— Ce beau marquis attend probablement que vous ayez fini de le tourner en ridicule pour vous rendre le même service, répondit en riant madame d'Egmont.
En effet, le marquis de N*** ne tarda pas à venir lui demander quel plaisir elle trouvait à se laisser adorer par ce Desmazures de la maréchaussée (2), dont la muse ne savait que flatter ou médire.
— Celui que vous appelez avec tant de bienveillance le Desmazures de la maréchaussée est à mes yeux un officier distingué, qui a été aide de camp de mon père et un homme de beaucoup d'esprit, répondit madame d'Egmont, en vengeant ainsi l'un après l'autre ceux que la rivalité rendait injustes et presque méchants.
Quelle est la jolie femme qui ne passe pas une partie de sa
journée à entendre et à réfuter la satire de ceux qui l'aiment?
En ce moment, madame d'Egmont vit passer près d'elle le
(1) Le marquis de Noailles. Œuvres de Rulhières, p. 50.
(2) M. de Rulhières était fils d'un inspecteur de la maréchaussée.
LA COMTESSE D'EGMOXT 273
duc de Nivernais et sa fille, la comtesse de Gisors. La tristesse douce et résignée empreinte sur les traits de la jeune veuve toucha pour la première fois Septimanie : elle s'étonna de ne plus éprouver l'impression douloureuse, la rancune jalouse que cette vue lui causait d'ordinaire. Mais au même instant,
maréchal de Belle-Isle vint parler à sa belle-fille, et le cœur de Septimanie battit de colère. Ses regards attachés sur lui, elle contemplait avec dégoût les hommages que chacun venait rendre au ministre en crédit, à cet homme vain comme un parvenu, et dont l'orgueil étonné de son élévation étouffait chez lui tous les sentiments de la nature.
Que de force il fallut à madame d'Egmont pour résister au désir violent d'aller troubler ce triomphe de vanité, d'ambition, par un seul mot: le nom obscur du fils abandonnné! Avec quelle joie vengeresse elle eût démasqué aux yeux de tout le monde le caractère de cet homme dont la bravoure cachait tant d'iniquités; elle eût dénoncé cet égoïsme féroce, qui lui avait fait si souvent sacrifier la vie de ses soldats à son avancement, comme il sacrifiait le bonheur de son fils à un préjugé barbare !
— Vous paraissez souffrir, dit M. de Jaucourt, en voyant pâlir madame d'Egmont.
— Oui, sortons, dit-elle, j'ai besoin de prendre l'air... la vue de cet homme me fait mal.