LE GRAND COUVERT
C'était le jour de la Saint-Louis. La comtesse d'Egmont, parée d'un grand habit de cour en dauphine lampassée fond noir, brodée en fleurs de capucines couleur naturelle, avec leur feuillage en or, ajoutait à cette riche parure les perles héréditaires de la maison d'Egmont ; ces perles, d'une si grande valeur que la république de Venise avait prêté dessus jadis, au comte Lamoral d'Egmont, l'argent nécessaire pour
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soutenir la guerre des Pays-Bas contre Philippe II et le duc d'Albe. Elle faisait agrafer ses bracelets, et son collier, dont les fermoirs en hyacinthe de la vieille roche, répondaient aux agrafes de la robe, lorsqu'on lui annonça que la princesse de Marsan l'attendait pour se rendre avec elle à Versailles.
— Vous êtes éblouissante, dit la princesse, en la voyant paraître; mais pourquoi cet habit à fond noir un jour de fête ? Vous n'en avez certes pas besoin pour faire ressortir la blancheur de votre teint.
— C'est M d'Egmont qui l'a désiré, répondit-elle, attendu qu'il est condé parienlé de Portugal, et que le deuil de la reine dona Maria dure encore pour lui.
— C'est juste, reprit gravement la princesse, trop fière de ses alérions de Lorraine pour se moquer de l'importance que mettait le comte d'Egmont à faire valoir les prérogatives de ses hautes alliances.
Ce jour-là les avantages d'un rang élevé n'étaient pas à dédaigner, car il y avait une si grande affluence au château de Versailles, que plusieurs femmes titrées ne purent trouver place dans la salle du grand couvert. Les huissiers de la chambre, étourdis par la foule des courtisans, avaient laissé envahir jusqu'au tabouret de plusieurs duchesses. C'était un tort irrémissible ; aussi les huissiers furent-ils le lendemain même impitoyablement chassés.
Jamais la cour ne s'était montrée avec plus de pompe ; jamais tant d'or et de pierreries n'avaient ébloui les yeux. La reine et les princesses étaient resplendissantes, et la parure de madame d'Egmont pouvait seule rivaliser de magnificence avec celle des convives royaux.
Placée avec les grandes d'Epagne à la droite du roi, et la dernière au premier rang, elle se trouvait la plus rapprochée de la balustrade qui séparait le public de la cour.
Des gardes postés aux deux bouts de cette balustrade faisaient défiler lentement le public, qui entrait par une porte et sortait par une autre.
Un silence respectueux régnait dans la salle, et n'était interrompu de temps à autre que par ces mots : A boPre cm
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roi, a boire à la reine. Quelques exclamations étouffées trahissaient parfois l'admiration du public pour ce spectacle brillant et pour la beauté de la comtesse d'Egmont, qui était ce jour-là d'un éclat sans égal.
Tout à coup une sorte de rumeur se fait entendre. La voix de l'exempt des gardes du corps menace vivement un militaire qui, les yeux fixés sur madame d'Egmont, reste immobile. C'était un jeune homme admirablement beau ; sa tournure élégante et sa coiffure à la Létorière contrastaient beaucoup avec son habit de simple soldat et le faisaient d'autant plus remarquer.
En vain l'exempt lui dit de passer outre, de ne pas s'opiniâtrer à entraver la marche du public et le service des gardes du corps, les prières, les menaces, il n'écoute rien ; oubliant la présence, du roi, en comtemplation devant la belle madame d'Egmont, paralysé par la surprise, n'en croyant pas ses yeux, il ne s'aperçoit pas même de l'ordre qu'on donne de se saisir de lui; on est obligé de l'arracher de la salle.
En cet instant madame d'Egmont ne peut retenir un gémissement douleureux. Son trouble fait pitié: vainement elle cherche à cacher son visage altéré derrière son éventail, le tremblement de cette main qui soutient l'éventail trahit l'état violent de son âme. Le roi vit son supplice, peut-être en savait-il la cause, car la police de Paris l'instruisait souvent des démarches secrètes des dames de sa cour. Mais, suivant l'inspiration de son cœur, il fait approcher l'exempt des gardes :
— Monsieur de Jouffroy, dit-il assez haut pour êtreentendu de madame d'Egmont mais sans arrêter les yeux sur elle, c'est l'appareil qui l'aura surpris et troublé!... C'est peutêtre la vue de la reine, ajouta-t-il en s'inclinant devant elle et en lui faisant un sourire adorable... qu'il aille en paix, ce jeune homme; allez commander qu'on le laisse tranquille... Je ne vous en remercie pas moins pour votre exactitude.
Comment résister au mouvement involontaire qu'inspirait une bonté si ingénieuse, si délicate? comment un regard voilé des pleurs de la reconnaissance ne se lèverait-il pas sur
un telprotectcur? Malgré toute l'imprudence d'un semblable regard, madame d'Egmont ne put le contraindre; mais en levant ses yeux timides sur le roi, ils rencontrèrent ceux du maréchal de Richelieu : le courroux dont ils étaient animés la glaça d'effroi: tout le blâme du monde était peint dans ce regard sévère.
— lime croit perdue, pensa- t-elle; cet affreux moment me ravit tout ce qui m'aidait à vivre, la tendresse de mon père, mon secret, et l'amour de Séverin!...