LES REPROCHES
On devine tout ce que cette aventure fournit de suppositions malveillantes aux bavards de la cour. Heureusement pour Septimanie, elles allèrent si loin, que le merécbal de Richelieu sentit la nécessité de ne pas seconder la méchanceté de mesdames de Grammont, de Forcalquier, d'Esparbès et autres, en paraissant blâmer la conduite de sa fille. D'ailleurs, l'abattement où elle était tombée depuis le jour où M. de Guys avait reconnu Sophie Després dans la comtesse d'Egmont inspirait trop de pitié à M. de Richelieu, pour qu'il voulût ajouter à la peine de Septimanie.
Le lendemaint de ce jour fatal, Philibert lui remit une lettre datée de Versailles, à l'adresse de madame Després, mais qui commençait par ces mots :
« Madame la comtesse,
»> Est-il possible!... vous me trompiez?... ces airs d'une candeur si douce... d'une simplicité si naïve... cet intérêt touchant qui semblait vous associer à mes malheurs pour vous donner le droit de m'en consoler... cette tendre pitié qui vous faisait écouter mon amour... tout cela n'était que le jeu d'une imagination blasée sur les hommages du grand
monde, d'une noble coquette, curieuse de savoir ce que peuvent ses charmes sans le secours de la parure, et du prestige attaché au rang, à la richesse; c'était une épreuve sans coneéquence. Se déguiser, tourner la tête d'un soldat, c'est une plaisanterie, un caprice de grande dame; mais prendre pour prétexte de l'aifection qu'on témoigne à ce soldat la commisération due à l'injustice de son sort, se servir de sa ressemblance avec celui qu'on a aimé et qu'on pleure, pour faire naître dans le cœur de cet homme malheureux un sentiment profond, délirant, que l'évidence d'une trahison, d'une odieuse ironie, ne peut même altérer : ce n'est plus là une raillerie innocente.
» Ah! madame, comment les battements de ce cœur, sur lequel votre main s'est posée, ne vous ont-ils pas détournée d'un projet si cruel, d'un amusement barbare que la vengeance même n'oserait concevoir?... Comment n'avez-vous pas reconnu, dans le trouble où me jetait votre présence, cette fièvre dont on meurt, quand l'ingratitude et la dérision l'irritent?
» Après m'être ainsi abusé sur l'être qui était mon idole, ma vie, sur cette femme ravissante de modestie et de grâce, dont les manières élégantes auraient dû m'éclairer peut-être, mais que j'aurais eu honte de soupçonner de mensonge, en qui puis-je croire maintenant? que dois-je faire de cet héritage anonyme qui me parut un don du ciel apporté par un ange?... Pourrai-je le garder sans rougir?... Non, c'est la connaissance du bienfaiteur qui rend seul le bienfait acceptable... Hélas! si je l'ai reçu avec tant de joie, ce legs que j'espérais tenir du souvenir d'un frère, c'est que je conçus un instant l'espoir de le partager avec cette douce Sophie, dont le charme puissant m'aveuglait au point de ne pas voir tout i ce qu'il y avait de trop brillant en elle.
» Aujourd'hui que l'illusion cesse, que la belle, l'éclatante comtesse d'Egmont a tué l'adorable Sophie, je redeviens le fils abandonné, le soldat pauvre, que sa triste naissance et sa condition éloignent également de vous, madame. Oubliez-le; car le remords d'avoir mis le comble à ses malheurs pourrait
troubler votre repos, surtout ne lui faites pas l'injure de redouter ses plaintes, dût-il succomber au dernier coup qui le frappe, vous seule, madame, saurez la main qui l'a porté.
» J'ai l'honneur d'être avec douleur et respect, votre très*humble, etc.,
» Séverin de Guys, d
— Ali! je l'avais trop prévu! s'écria madame d'Egmont en fondant en larmes... 11 m'accuse... je ne suis plus à ses yeux qu'une femme odieuse, qui s'est jouée de son cœur, de l'état d'abandon qui devait le rendre si accessible à un sentiment tendre. Il me croit vaine, railleuse, coquette, perfide... Et c'est quand son amour me brûle, quand il a ma pensée tout entière, quand ses malheurs sont devenus les miens, qu'il m'accuse de vouloir y mettre le comble! Bonté divine! puisje me résigner à tant d'injustice! Moi l'accabler à plaisir, lorsque j'ai tout risqué pour lui, ma réputation, l'estime du monde, celle de ma famille, la mienne peut-être, et cela pour le secourir, le consoler ; pour lui prouver qu'il existe une âme digne de le comprendre, qu'il n'était plus seul au monde; qu'il y avait là un cœur où toutes ses peines, ses joies se reflétaient... un cœur tout à lui!... Et je lui laisserais calomnier un tel dévouement?... Non... son estime est mon bien le plus cher... j'y sacrifierai, s'il le faut, mon repos, ma vie,.. Mais il saura tout... le motif qui m'a porté à lui cacher mon nom sera apprécié par son noble cœur; il saura quel serment me retenait, d'où lui vient sa fortune, le nom de son père... Il saura plus encore... il saura que je...
En ce moment, la porte s'ouvrit, et le maréchal de Richelieu, pâle, défait, comme s'il venait de perdre une bataille, resta quelque temps immobile près de la porte, à contempler douloureusement les larmes qui inondaient le visage de sa fille.