‹ La comtesse d'EgmontChapitre 49 sur 55 · LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE

— Je l'avais vu et je ne voulais pas le croire, dit le maréchal on prenant la main de Scptimanie.

— Ne croyez rien de ce qui déshonorerait votre fille, monsieur, dit-elle avec toute la fierté d'un malheur non mérité. Les apparences m'accusent, je le sais: mais si un sentiment généreux m'a rendue imprudente, croyez qu'il ne m'a pas fait oublier mes devoirs.

— Et qu'importe ce qui est? le monde ne juge que ce qu'il croit, interrompit le maréchal d'un ton qui prouvait assez sa préférence pour la réputation sur la vertu. La scène qui s'est passée hier soir, ajouta-t-il, a confirmé les bruits qui circulaient déjà. M. d'Egmont et moi sommes peut-être les seuls à qui Ton n'ait osé en parler, c'est dans l'ordre ; mais vous deviez vous attendre à être reconnue tôt ou tard par ce Sosie du comte de Gisors ; les soldats aux gardes nous voient sans cesse quand ils sont de service à Versailles, et quel que soit le travestissement que vous ayez pris pour vous rapprocher de sa condition, l'incognito ne pouvait durer longtemps. Au reste, il ne s'agit pas de ce qu'on devait, mais bien de ce qu'on doit faire pour empêcher cette misérable aventure de vous perdre à jamais. J'ai bien droit au conseil lorsqu'il y va de votre réputation dont j'étais si fier, de cette réputation si belle, qu'elle semblait m'absoudre de toutes celles que j'ai fait perdre! Dites-moi donc, madame, avec franchise, quels sont vos rapports avec ce soldat, et nous aviserons ensuite aux moyens de vous en justifier ou de les nier, s'il est possible.

Cet aveu, tout pénible qu'il fût, Septimanie le désirait, et elle raconta à son père ce qui s'était passé entre elle et Séverin, sans se laisser intimider par la manière dont le maréchal fronçait les sourcils à certains endroits de son récit, et sans

être encouragée par le plaisir qu'il prenait malgré lui à entendre une histoire dont l'intérêt romanesque lui rappelait ses beaux jours. Si elle garda le silence sur l'amour qu'elle inspirait, ce fut par pure modestie, car elle était trop vivement préoccupée de la lettre de Séverin et du besoin de se justifier près de lui, pour redouter aucune autre colère.

— Il n'y a pas à balancer, dit M. de Richelieu, après avoir écouté attentivement sa fille. Les héritiers de M. de Lusignan se fâcheront s'ils le veulent, mais c'est en faisant connaître le legs que le défunt vidame vous a chargé de remettre à M. de Guys, c'est en insinuant à quel titre ce legs a été fait par l'ami du comte de Gisors, c'est en nous déclarant tous enfin les protecteurs du fils naturel du maréchal de Belle-Isle, que nous expliquerons et justifierons, j'espère, vos rapports avec ce jeune homme. Sa ressemblance avec le comte Louis ne laissera aucun doute sur sa naissance. D'ailleurs plusieurs faits que je me rappelle aujourd'hui, l'intrigue du maréchal de Belle-Isle avec la jolie dame de R*** morte si jeune, quelques mots échappés à M. de Belle-Isle quand nous étions amis, j'en sais assez pour convaincre tout le monde de la vérité, et puis notre zèle a secourir cet enfant perdu paraîtra une noble vengeance des procédés infâmes du ministre envers moi.

— Ne craignez-vous pas, dit Septimanie, dans un trouble extrême, que son père irrité de se voir démasqué ne le punisse cruellement de votre protection ?

— Il n'oserait! d'ailleurs je puis le mettre à l'abri de ses coups, en lui donnant un brevet pour être lieutenant des maréchaux de France, ou bien secrétaire à notre tribunal du point d'honneur. C'est moi qui tiens la place de connétable au tribunal des maréchaux; M. de Belle-Isle ne pourrait s'y opposer. Il lui faudra bien subir le petit supplice de me voir secourir le fils qu'il abandonne. Quelle bonne vengeance!

C'est à ce sentiment et au désir de ménager la réputation de madame d'Egmont que le chevalier de Guys dut l'indulgence et la protection de M. de Richelieu.

— Pour Dieu ! ajouta-t-il assez durement, n'allez pas tout déconcerter par vos larmes, Quittez cet air de Madeleine repentante, qui confirmerait tout ce qu'on suppose ; et puis ce jeune homme n'est pas votre amant ; prouvez qu'il ne doit pas l'être en le voyant avec indifférence, ou du moins en ne témoignant que l'intérêt que sa position inspire. Oui, ajouta-t-il, après avoir réfléchi un moment, c'est un moyen sûr de déjouer la médisance... Donnez-moi son adresse ; je veux le faire venir, je veux lui parler.

— Il ne viendra pas, mon père.

— Il ne viendra pas? ah ! je le ferai plutôt conduire pieds et mains liés à l'hôtel de Richelieu par les gardes de la connétablie. Il ne viendra pas î et pourquoi ne se rendrait-il pas à mon invitation ? elle sera polie...

— Je n'en doute pas; mais il croit avoir été l'objet d'un frivole amusement, d'une coquetterie moqueuse, et sa fierté en est blessée... sans doute... ajouta-t-elle en baissant les yeux.

— Ah ! ah ! reprit le maréchal, d'un ton qui semblait dire comment le savez- vous?

Puis revenant à son idée :

— - Peu m'importe ce qu'il pense, continua-t-il ; il nous doit de se résigner à tout ce qu'exige le soin de votre réputation, le respect dû à une famille telle que la nôtre. S'il est aussi bien élevé que vous le dites, il ne se donnera pas ce tort envers moi. Je me charge d'instruire le comte d'Egmont des motifs qui me font prendre les intérêts de M. de Guys; mais il faut que la conduite de ce jeune homme et la vôtre ne me fassent pas jouer un rôle ridicule. Je m'en lie là-dessus à votre honneur. Songez-y bien, il sait maintenant qui vous êtes, et les démarches de la comtesse d'Egmont ont une autre conséquence que celles de la fille d'un intendant du vidame de Poitiers !

— Il ne viendra pas, répéta madame d'Egmont, se parlant à elle-même.

— Si, vous dis-je; il ne résistera pas au désir de connaître sa famille, et quelques mots sur son père ne manqueront pas leur effet, croyez-moi.

Alors le maréchal, qui s'était approché d'une table à écrire, fit appeler Philibert et lui remit un billet pour M. de Guys, avec ordre de le porter sur-le-champ.

Philibert étonné ne put s'empêdierde toir servers sa maîtresse un regard où se peignaient son étoiiuement et son incertitude.

Un signe de madame d'EgmoDt lui commanda d'obéir.

Page 1