‹ La comtesse d'EgmontChapitre 50 sur 55 · SEDAINE · texte numérisé non relu

SEDAINE

Philibert rapporta bientôt le billet en disant :

— Monsieur de Guys n'est point à Paris ; on croit qu'il est allé de Versailles à Chastenay, chez son ami M. Sedaine.

En effet, le malheureux Séverin, après avoir erré longtemps dans les bois de Satory, ne sachant où cacher son désespoir, s'était rappelé le seul ami qu'il eût au monde, et était venu se confier à lui et lui dire adieu avant d'exécuter le dessein qu'il avait de quitter pour jamais la France.

— Voilà donc pourquoi tu me délaisses depuis si longtemps, s'écria Sedaine en lui serrant la main : et moi qui te pardonnais de m'oublier, dans l'idée qu'un amour heureux remplissait tous tes moments !... Dans quel accablement je te vois !...

— J'avais promis le secret... Et craignant l'habitude que mon cœur a de te tout dire, j'évitais de te voir pour rester fidèle à ma parole, répondit Séverin ; mais le malheur, la perfidie me ramènent vers toi.... sûr que tu m'ouvriras tes bras... que tu ne riras pas de ma faiblesse... Cette Sophie, dont je t'ai parlé... cette jeune femme que je déifiais... don; la candeur, la pureté... la beauté naïve me rendaient fou... c'était cette même comtesse d'Egmont qui te semblait aussi une divinité, c'était une grande dame de la cour qui se moquait de moi...

Et Séverin sentait des larmes brûlantes s'échapper de ses yeux. — C'est assez d'humiliation, ajouta-t-il en se relevant

avec courage, je ne serai pas plus long temps le jouet de tout ce qu'il y a de puissant et de méprisable au monde...

— Non, elle n'est pas coupable, s'écria Sedaine, cette femme angélique, dont le regard si noble, la voix si pure, sont encore présents à ma pensée... Ce n'est pas l'attrait d'une intrigue, ni le désir de tourmenter à plaisir un homme que ses malheurs mêmes protègent contre l'injure et la raillerie, qui l'ont portée à te secourir... La bonté de son cœur l'a d'abord guidée; puis retenue par un sentiment qu'elle ignore peut-être, elle n'a pu résister au charme de se voir aimée d'un jeune homme beau, spirituel, passionné, et aussi distingué dans ses manières que tous ses adorateurs de cour. Elle ne t'a point trompée... te dis-je, c'est elle qui s'abusait en croyant adoucir tes peines par des consolations d1 'amitié... L'amour seul donne dans cette duperie... elle t'aime !...

— Grand Dieu ! s'écria Séverin en embrassant son ami avec une joie folle... S'il était vrai... mais, non... tu t'amuses aussi à me fair perdre la raison... Si elle m'aimait... ah ! mon ami, voudrais-je donc m'exiler, mourir?... La seule idée de vivre dans sa pensée me ferait supporter toutes les tortures de l'enfer de ce monde... Si elle m'aimait... ce nom obscur, dont ils ont voilé le mien, deviendrait le plus grand de ce siècle. Oui, succès, gloire, crime, il n'est rien dont je ne sois capable pour conserver son amour.

— Oui, mais cet amour demande plus encore... dit Sedaine, content de voir Séverin ranimé par l'espoir qu'il cherchait à lui rendre, il veut de grands sacrifices... Plus la passion brave les préjugés, plus elle respecte les devoirs, même les convenances. Songe donc à toutes les entraves que cette belle comtesse a déjà bravées pour arriver au point où vous êtes ?... Un père, un mari, une réputation, des principes de sagesse que l'éducation, la religion, gravent dans l'âme d'une femme, tout cela mérite considération. Une des premières dames de la cour oublier son rang, s'exposer à être compromise, cnansonnée, dénoncée au roi même, pour venir, jusque dans ta demeure, te consoler mourant, te supplier de vivre !... Ah ! ce n'est point à un tel dévoument que la coquetterie se laisse ja-

mais entraîner... elle n'est pas si imprudente... Les précautions, le mystère dont elle s'environnait prouvent les dangers que cette femme adorable bravait pour toi ; crains de les augmenter par la douleur où va la plonger ta résolution... Tu veux la fuir sans l'entendre ! malheureux, ne sais-tu pas qu'elle peut se perdre aux yeux de tous, pour vouloir se justifier envers toi ?...

Séverin l'écoutait d'un air égaré, partagé entre les sentiments les plus contraires, haïssant la comtesse d'Egmont, adorant toujours Sophie; il s'efforçait de croire au jugement de Sedaine, et se flattait que tant d'esprit et d'expérience ne pouvaient se tromper; puis le souvenir de tout ce qui le séparait de madame d'Egmont le ramenait à son désespoir.

11 se promenait à grands pas dans la chambre... Se livrant de nouveau à ses projets insensés... il disait adieu à Sedaine... lui demandait pardon de ne pas l'aimer assez pour supporter près de lui laperte de Sophie... Alors un regard de son ami... venait l'attendrir, et il retombait dans l'accablement.

Sedaine s'afflige de le voir ainsi, mais il n'a plus la même crainte... il a glissé dans le cœur de Séverin assez d'espérance pour combattre les résolutions les plus sinistres.

Pendant que M. de Guys est absorbé dans ses pensées, et que Sedaine cherche un moyen de le sortir de sa situation cruelle, avec plus de zèle et autant d'esprit qu'il en mettait à dénouer une intrigue dramatique, on vient l'avertir qu'un homme, arrivant à cheval, demande à lui parler.

— Quel est cet homme? que me veut-il?

— Il porte un bel habit de livrée, répond d'un air d'envie le domestique, et il dit qu'il vient de la part de monseigneur le maréchal duc de Richelieu.

— Du maréchal de Richelieu ! s'écrièrent à la fois les deux amis, fais-le entrer ; et l'homme à la belle livrée vint remettre à Sedaine une lettre d'invitation, pour diner le lendemain chez le maréchal de Richelieu.

Sedaine en recevait quelquefois dépareilles. Une s'en étonne point; mais il lit un post-scriptum, dans lequel on le prie de

faire parvenir le billet ci-joint à son ami M. le chevalier de Guys.

Il tourne la feuille, aperçoit le billet, le donne à Séverin ; alors le messager se retire, et va attendre la réponse dans l'antichambre.

Par ce billet tourné avec la politesse gracieuse, et presque coquette, dont le maréchal avait contracté l'habitude avec les gens qu'il voulait captiver, il priait M. de Guys de se rendre le lendemain matin à l'hôtel de Richelieu, lui laissait entendre qu'il avait à lui révéler un secret important, et finissait par des offres de services et des assurances d'intérêt, qui ne devaient laisser aucun doute sur la manière dont Séverin serait accueilli.

— Je réponds aussi pour toi, dit Sedaine en écrivant, tu ne peux te refuser à cet entretien.

— Quoi! tu penses... Mais s'il allait me reprocher d'avoir osé parler de mon amour à sa fille?...

— Eh bien, tant mieux, cela prouverait encore plus qu'elle t'aime... car ton amour n'importe guère au maréchal. Tu ne peux avoir dans cette affaire qu'un tort... c'est de t'ètre fait aimer de sa fille; il en faut subir la peine.

— Ah! s'il allait m'accabler de sa colère, que j'en serais

heureux! Là, je me trouverai encore près d'elle... dans

une maison... où. elle vient sans cesse... Je serai chez son père... je devinerai peut-être à la manière dont il me traitera ce que je dois penser de... Hélas! je ne sais plus quel nom lui donner.

— Courage, dit Sedaine après avoir cacheté sa réponse au maréchal, il sait que tu es chez moi, et il me fait une politesse, donc il ne veut pas être mal pour toi. Gela n'est pas douteux; sois prudent, vois-le venir; c'est un fin renard, mais un. esprit juste, qui ne fait point de mal inutile et souvent du bien. Quant à son cœur, on prétend qu'il est tout à sa fille,; c'est le seul attachement profond et religieux de sa vie, et les pères idolâtres ont ordinairement beaucoup d'indulgence pour celui qui sacrifie à leur idole.

— Oh! mon Dieu, que je t'aime! dit Séverin en l'embras-

sant, mais que j'aurai peur demain... car tu as raison, je le sens... ou elle s'est indignement jouée de mon amour... et c'est une femme méprisable qu'il faut fuir à jamais, ou son cœur, touché de ma passion, me trompait par bonté, et c'est encore l'ange de ma vie... Ah! mon ami, de toute manière j'en deviendrai fou.

— En vérité j'en ai peur, dit Sedaine, aussi je ne te quitte pas.

Et le soir même ils revinrent ensemble à Paris.

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