LE SECRET DÉVOILÉ
En arrivant, Séverin trouva chez lui cette réponse à sa lettre :
« Rougissez de vos ingénieux soupçons. Oui, ce pur amour que votre frère avait fait naître, la mort qui n'a pu l'éteindre vous le réservait; il est à vous tout entier. Pourquoi faut-il que cet aveu nous sépare pour toujours!... mais plutôt cent fois vos regrets que votre haine... Adieu, tant de confiance en votre honneur me répond de votre soumission. Je ne dois... je ne veux plus vous revoir.
C'est dans la douleur, dans la joie enivrante où le plongeai cette lettre, que Séverin se rendit à l'hôtel du maréchal de Richelieu.
D'abord, ébloui par la magnificence de cette demeure, Séverin en contemplait toutes les richesses en se disant :
— Yoilà pourtant ce qu'elle quittait pour venir m'attendra dans cette humble maison, dont sa présence faisait tout l'ornement !
Seul dans un salon doré, où d'immenses glaces réfléchissaient des tableaux admirables, Séverin attendait le moment
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de passer dans le cabinet du maréchal, se livrant à toutes les réflexions que sa situation faisait naître; mais l'amour l'emportait de beaucop sur tous les autres intérêts, et il s'étonnait de ne penser qu'à la lettre de madame d'Egmont, qu'à ce noble aveu qui la justifiait si bien d'une ruse indigne d'elle; il s'étonnait de ne rêver qu'au moyen de la rassurer à son tour "ontre l'abus d'une si généreuse confiance, lorsqu'il touchait à l'instant si désiré qui allait lui révéler le grand mystère de sa vie.
Pendant ce temps, madame d'Egmont, aussi agitée que lui, était impatiente de savoir d'abord si Séverin se rendrait chez le maréchal, et puis quel serait le résultat de leur entretien.
Elle apprit par Philibert, posté depuis le malin près de la grande porte de l'hôtel de Richelieu, que M. de Guys y était entré vers les neuf heures; mais son père ne vint pas chez elle de la journée, il était parti pour Versailles en quittant M. de Guys.
Le soir, Madame d'Egmont n'avait pas osé fermer sa porte, mais elle pensa que les bruits qui couraient sur elle empêcheraient beaucoup de gens de venir la voir. Il n'en fut pas ainsi, elle reçut plusieurs visites, et particulièrement celle des personnes les plus marquantes de la cour.
— Enfin, tout est expliqué, dit en entrant la duchesse d'Aiguillon ; on sait pourquoi le beau soldat aux gardes est resté si longtemps ébahi devant vous au grand couvert; le pauvre diable a manqué coucher en prison, pour ne pouvoir se persuader qu'une bonne action vint d'une si grande dame. Votre père nous a tout conté ce matin chez la reine; il avait à cœur de ne pas vous laisser soupçonner d'une aventure ridicule, de ^apports inexplicables avec un homme de rien ; il se trouve înie ce simple soldat est le fils d'un maréchal de France, qu'il est de plus brave, spirituel, bien élevé, en un mot charmant; que vous avez été chargée de lui remettre, en secret, un héritage de deux cent mille francs, qu'il a cru le recevoir des mains d'une petite bourgeoise; que votre père, après avoir tout dirigé, n'a pas eu l'idée que le jeune homme vous reconnaîtrait sitôt sous un habit de cour, et qu'il en résulterait une
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scène si singulière. La reine a beaucoup ri de la surprise de ce pauvre garçon... Votre embarras lui a paru fort simple... mais elle a été plus sévère pour certain personnage, accusé dans tout ceci de n'être pas très-paternel.
La duchesse de Lauraguais , s'apercevant du malaise qu'éprouvait madame d'Egmont, dit quelques mots pour confirmer le bon effet du récit de M. de Richelieu; mais le plaisir d'échapper un instant à la médisance ne se fit pas sentir à travers l'effroi que lui causaient les réflexions de la reine sur le maréchal de Belle-Isle.
— S'il vient à les savoir, pensait-elle, Séverin est perdu!... tout le crédit de mon père ne le sauvera pas.
Hélas! ce pressentiment était trop bien fondé!
Bientôt toute la cour sut qu'il existait un fils naturel du maréchal de Belle-Isle, un portrait vivant du comte de Gisors; les uns avaient dîné avec lui et son ami Sedaine chez le maréchal de Richelieu, et les autres l'avaient rencontré chez la duchesse de Goigny, où il était reçu à merveille; chacun voulait le voir, et racontait son histoire vraie ou fausse , mais toujours accompagnée de notes critiques sur le maréchal ministre.
Cependant madame d'Egmont se maintenait dans la résolution de ne plus revoir Séverin, même après en avoir reçu une nouvelle lettre, où se trouvait ce passage :
« Je l'avais deviné à l'excès de ma passion!... Oui, le sang de celui qui est mort en vous adorant coulait aussi dans mes veines; c'est au père du comte de Gisors, c'est à un maréchal de France que je dois la vie; j'en suis fier pour vous- dont le noble cœur ne devait ni changer, ni déroger.
» Mais pourquoi détruire tant de bonheur par un ordre cruel? Quoi! c'est lorsque le destin cesse de me persécuter; lorsque je puis accepter sans honte l'héritage d'un frère, me parer de ma reconnaissance pour celle à qui je le dois ; lorsque le puis vivre votre esclave, heureux de la seule félicité de Vous voir, que vous voulez m'exilerpour toujours?... Ah! ne me rejetez pas dans l'abîme d'où vous m'avez tiré:... ne remplacez pas tous mes malheurs par un plus grand encore...
Sophie, s'il est vrai que vous m'aimiez... ne me faites pas maudire cet aveu, que je relis à genoux pour la dernière fois... il est trop bien gravé dans mon cœur pour que j'aie besoin d'en garder le souvenir écrit de votre main... je vous le renvoie ; l'honneur, la prudence m'en font un devoir... Jugez combien je vous aime!... et si vous devez rien craindre de l'amour capable d'un tel sacrifice!... »
Madame d'Egmont, en brûlant cette preuve de la faiblesse de son cœur, se reprochait d'avoir obéi trop vite peut-être au noble sentiment qui l'avait dictée; car cet aveu l'éloignait de Séverin au momen t où il était peut-être le plus en danger.
Peu de jours après, on apprit que le ministre de la guerre l'avait fait chasser des gardes françaises. Le maréchal de Richelieu venait de repartir pour son gouvernement, et M. de Guys ne put réclamer sa protection contre cette injustice.
Un homme d'affaires était venu chez Séverin lui proposer, de la part d'un inconnu, une somme assez considérable, à la condition de se rendre sans délai dans un établissement français, au Sénégal. Cet émissaire avait insisté vivement pour obtenir sur-le-champ une réponse positive, et M. de Guys lui avait répondu en cherchant vainement à contraindre son indignation.
— Dites à celui qui vous envoie que je lui porterai moimême, demain, ma réponse.