‹ La comtesse d'EgmontChapitre 52 sur 55 · Î.ETTRE D'UN FILS A SON PÈRE · texte numérisé non relu

Î.ETTRE D'UN FILS A SON PÈRE

Resté seul, Séverin se livra à tout son ressentiment contre un père assez barbare pour faire succéder la persécution à l'abandon.

— 11 ne me recevra pas, pensait-il; eh bien il lira du moins les reproches de ce cœur qu'il a rempli d'amertume. Puisse tout ce que j'ai souffert éveiller ses remords !...

A monseigneur le maréchal duc de BeMe-Isle, ministre de la guerre.

« Au Sénégal!... à mille lieues de la France,.* sous un climat meurtrier... c'est là que vous reléguez le fils dont la vie a résisté à tant de malheurs!... Vous demandez à l'exil, aux feux d'un soleil dévorant, à la mer peut-être!... ce que vous n'avez pu obtenir de l'abandon, de la misère?... et c'est le même homme qui m'a tenu dans ses bras, dont j'ai reçu les caresses paternelles... c'est celui qui a comblé mon enfance des soins, des dons qu'on ne reçoit que d'un père... celui de qui je tiens cette montre qui a marqué tant d'heures cruelles pour moi !... c'est lui qui veut aujourd'hui ma mort... son or est prêt à la payer ! Ah ! cette existence qui lui fait ombrage, que je l'aurais donnée avec joie pour un seul de ses embrassements!...

» Hélas ! cette vague espérance a fait tout mon courage. Lorsque, livré à la charité d'un fermier, j'allais succomber à des fatigues au-dessus de mon âge, au fardeau d'un service humiliant, l'idée que mon père ignorait ce cruel sort, ou qui! finirait par en prendre pitié, me rendait la force de m'y soumettre. Plus tard, l'espoir de me distinguer dans l'armée par quelque action d'éclat me soutint encore. S'il est brave, pensais-je, il se reconnaîtra dans ma bravoure; s'il chérit la gloire, il verra que je ne suis pas indigne de porter son nom, Ah ! si je pouvais être blessé à la suite d'un beau fait d'armes ! s'il venait me voir mourir !... si sa main serrait la mienne à mon dernier moment, comme il me pressait sur son coeur quand j'arrivai au monde!... j'oublierais tout ce que j'ai souffert; et pourtant le ciel sait à quels affreux tourments, à quelles horribles tentations j'ai été en butte? car ce n'est pas seulement au malheur que l'abandon livre l'orphelin ; le déshonneur, le crime, sont là tout prêts aie recueillir, à lui promettre l'impunité avec la fortune, la vengeance avec le succès; sans nom à flétrir, sans parents à désoler, repoussé de la société par un préjugé barbare, maudissant la vie, ce présent d'un ennemi,

Va comtfsse d'egm 291

qu'à-t-il aménager?... que de courage il lui faut pour résister au désir ardent de se faire justice ! mais cette efrroyabté tentation, qui a plus d'une fois ébranlé mon âme, a été éloufpar le sentiment d'honneur que je tenais du ciel et de vous, j'espère,.. Écoutez-le ce sentiment ; il vous crie de me protéger, de me rendre l'affection que je n'ai pas mérité de perdre; seraient-ce des considérations d'orgueil, ou l'intérêt d'avides héritiers qui vous arrêteraient? Rassurez-vous; je ne veux rien de votre crédit, de votre fortune, celle que je tiens d'un frère me suffit, elle est la preuve de mes droits à votre cœur; voilà l'unique bien que j'envie. Mais au nom de ce fils quo vous chérissiez, ne rejetez pas ma prière, laissez-moi comme lui donner mon sang à la France... Ne m'arrachez pa à l'armée... c'est ma patrie... c'est ma famille, à moi! Là, fe soldat courageux trouve des frères ; le plus intrépide a l'estime de tous; là, les titres aux grades, aux honneurs se comptent par blessures ; laissez-moi en acquérir assez de ces nobles titres, pour que vous ne rougissiez plus de ma naissance. Si, malgré tant d'assurances, vous jugez ma mort nécessaire à votre repos, eh bien, que du moins cette mort soit glorieuse ; laissez-moi le choix de mon supplice, je vous promets de me faire tuer sur le champ de bataille ; accordez-moi cet honneur, c'est le dernier vœu d'un soldat à son général, d'un fils à soi père. »

Séverin.

A peine cette lettre fut-elle cachetée, que M. de Guys se rei> dit à Versailles, dans l'intention de la remettre lui-même chez le maréchal-ministre, s'il ne pouvait pénétrer jusqu'à monseigneur.

Un huissier du cabinet lui fit répondre par un valet de pied que le maréchal de Belie-Isle était en ce moment chez le roi ; et qu'à moins d'être muni d'un laissez-passer, il fallait venir le jour d'audience du ministre, et attendre son tour pour être admis à lui présenter sa requête. Toutes ces formalités entraînaient de longs délais. Séverin s'était engagé à répondre dès le lendemain à la proposition du maréchal, il laissa sa lettre

en disant qu'elle était attendue par le ministre, et on lui promit de la remettre avec exactitude.

En traversant ia cour de marbre, il rencontra le duc de Coi- Efly qui le reconnut, vint à lui et lui dit, de la manière la pi us cordiale, à quel point il s'affligeait de sa sortie du régiment des gardes.

— Si je puis vous être utile, mon cher monsieur de Guys, ne m'épargnez pas, ajouta-t-il, je serai toujours empressé de vous obliger; mais je pense que les changements survenus dans votre sort, et ceux que le temps doit amener, vous ont sans doute déterminé à vous retirer du service.

Alors Séverin lui fait entendre que sa retraite n'est pas volontaire. Cette réponse excite vivement la curiosité du duc de Coigny ; il apprend que Séverin veut retourner à Paris le soir même; il lui propose de le ramener.

—Nous arriverons, dit-il, encore à temps pour voir le pas de la petite Guimard, et nous causerons aussi bien dans ma loge qu'ailleurs. Je tiens beaucoup à ce qu'on nous voie ensemble, ajouta-t-il, car je serais désolé qu'on me soupçonnât d'être de connivence avec ceux qui vous traitent si injustement, et pourtant ce n'est pas un grand mal, car rien de tout cela n'arriverait si vous n'étiez pas devenu tout à coup si à la mode. Mais depuis l'histoire du grand couvert, on ne parle que du beau soldat, de sa distinction, de ses manières élégantes; c'est, dit-on, le comte de Gisors ressuscité; chacun veut pénétrer le mystère de votre ressemblance, de votre éducation. Les femmes, à qui l'extraordinaire plaît avant tout, ont une curiosité extrême de vous voir, et l'on ne vous pardonne pas l'effet que vous faites : c'est dans l'ordre. Mais soyez tranquille, il n'est point d'intérêt durable dans ce pays-ci, et vous serez oublié avant une semaine ; tâchez seulement de profiter vite des avantages que cette circonstance vous donne, quitte à braver ensuite la rage des envieux.

Séverin parla vivement de sa reconnaissance au duc de Coigny; il lui témoigna le regret de ne pouvoir répondre à ses offres obligeantes par une entière confiance, car une espérance secrète l'empêchait de dévoiler la conduite de son

prie... La moindre preuve d'affection de la part du maréchal de Belle-Isle pour son malheureux fils l'aurait si facilement lavé de tous ses torts envers lui!

En entrant à l'Opéra, dans la loge du duc de Coigny, Séverin fut saisi d'un étourdissement, qui le força de s'asseoir même avant de saluer la duchesse douairière de Goigny, qui se trouvait sur le devant de la loge; c'est qu'il avait aperçu en face de lui, dans celle du maréchal de Richelieu... la comtesse d'Egmont...

Après s'être excusé sur le malaise qu'il vient d'éprouver, il cède aux instances polies de la vieille duchesse, et s'assied entre elle et son fils; alors il s'entend nommer à l'orchestre, et bientôt une foule de regards se tournent vers lui.

Les siens, constamment attachés sur madame d'Egmont, s'enivraient d'admiration et de bonheur ; car entourée de tout ce qui peut flatter la vanité d'une reine, elle paraissait insensible à tant d'hommages. Son attitude langoureuse, son sourire inanimé, tout prouvait que sa pensée était absente, et cette pensée était peut-être à lui?...

Comment s'en assurer? d'abord la joie de cette présence l'a béatifié; il n'ose faire un mouvement, dans la crainte de vok s'évanouir le prestige qui l'enchante ; puis après avoir joui longtemps de l'ennui que semble éprouver madame d'Egmont, il voudrait être aperçu d'elle, pour savoir si ce beau visage garderait encore son expression languissante ; mais ses vœux ardents appellent en vain un regard de Septimanie, dont les yeux distraits sont fixés sur le théâtre; elle profite du droit que donne le spectacle, de se soustraire à la convepsation en paraissant captivé par la scène qu'on n'écoute pas.

— Voici la comtesse de Brionne, dit le duc de Goigny à la duchesse de Gramont, elles arrivent bien tard et s'en iront bientô t, sans doute, car le bal de Madame ,de Mirepoix les réclame ; c'e9t seulement pour donner aux habitués de l'Opéra une idée de leur éclatante parure qu'elles daignent se montrer ici. Eu ciïet, elles~sont très-brillantes, et madame d'Egmont pourra fort bien n'être pas ce soir la reine du bal.

— Elle est pourtant coiffée à ravir, dit la duchesse, autant

qu'on en peut juger, car elle est à moitié cachée par la colonne de la loge, et je présume que cette pelisse d'hermine qu'elle s'obstine à garder couvre un habit de bal charmant; elle a si bon goût T.. .

Alors M. de Guys témoigne un vif désir de voir la belle madame de Brionne; sa loge était du même côté que celle du duc de Goigny ; il fallait s'avancer pour l'apercevoir. Séverin se lève, et se laisse désigner plus longtemps qu'il ne le fallait la loge où se trouvaient ces dames. Il parle de leur beauté d'un ton fort animé, les lorgne, fait des gestes d'admiration, tout cela dans l'espoir d'être remarqué de la seule femme qu'il trouve belle.

Il ne pouvait jouer cette petite comédie sans détourner ses yeux de dessus madame d'Egmont; il fallait bien regarder un peu ce qu'il avait l'air d'admirer avec tant d'enthousiasme.

On était dans un entr'acte; Séverin se retira dans le fond de la loge, pour faire place aux personnes qui vinrent visiter madame de Goigny, et il reporta toute son observation sur madame d'Egmont; elle était aussi occupée à répondre à une foule d'adorateurs, qui venaient par amour ou par air solliciter un salut ou un mot de sa part.

— C'est en vain, pensait M. de Guys, que je me suis fait remarquer de tout le monde, en affectant une admiration ridicule pour madame de Brionne... elle ne m'a point vu...

Cependant madame d'Egmont parlait avec vivacité; ses mouvements, sans rien perdre de leur grâce accoutumée, étaient plus rapides; elle souriait à tout avec cette expression naïve qui charmait, que ses ennemis disaient être affectée, tant elle était naturelle. En ôtant un de ses gants pour prendre une pastille dans la bonbonnière du vieux maréchal de Noailles, elle avait laissé glisser sa pelisse de dessus ses belles épaules ; et l'éclat de sa parure, joint à celui d'un teint éblouissant, d'une ligure céleste, d'un ensemble aussi élégant que noble, lui ramenaient tous les regards un moment portés sur madame de Brionne.

Qui peut l'avoir ainsi ranimée?... se demandait SéveriD... et il cherchait dans un coin de cette loge dorée s'il ne décou-

vrirait pas la cause de ce changement subit ; car le véritable amour n'est pas présomptueux, et puis madame d'Egmont ne tournait plus les yeux de son côté... Était-ce hasard ou volonté?... Séverin éprouvait une agitation qu'il avait peine à dissimuler.

Madame d'Egmont tenait à la main un bouquet, composé de jasmins d'Espagne et d'œillets les plus rares : c'était la lleur à la mode. Il y avait alors des amateurs d'œillets qui payaient jusqu'à cent louis de simples marcottes. L'espèce des œilletsplumes était la plus recherchée; elle avait l'avantage d'être plus touiïue que les autres. Les blancs bordés de rouge étaient les plus rares.

Ce beau bouquet, produit des serres du duc de Richelieu, madame d'Egmont le considérait depuis assez longtemps avec une attention toute particulière, hésitant à céder à une idée folle, ou plutôt à une de ces superstitions d'amants qu'ils prennent pour des inspirations du ciel.

Alors, tirant de son doigt un anneau émaillé, elle réunit les feuilles du plus bel œillet de son bouquet, les passe dans la bague; puis leur rendant la liberté, ces feuilles parfumées ont bientôt recouvert l'anneau, de manière à le rendre invisible.

— S'il m'aime, pense-t-elle, il s'apercevra que je laisse ici ce bouquet, il trouvera un moyen de l'avoir; et une fois entre ses mains, je suis bien sûre qu'il découvrira l'anneau.

Puis elle pose un moment le bouquet sur ses genoux, avant de le laisser glisser doucement à terre, car il ne faut pas qu'on le voie tomber. Il y a des gens qui s'empresseraient de le ramasser!

Elle ne veut pas non plus qu'un seul regard d'elle puisse faire soupçonner à Séverin à quelle singulière épreuve elle met sa pénétration et leur sympathie... Il faut toute la force d'un sentiment superstitieux pour l'empêcher de tourner ses yeux vers celui dont la présence a tant de pouvoir sur elle; mais il y va pour Septimanie d'un de ces oracles du ciel, dont les moindres objets sont l'interprète, et qui décidaient autrefois de toute une destinée,

29fi L4 COMTESSE D'EGMONT

M. de Guys, qui ne perd pas un des mouvements de madame d'Egmont, la voit sortir de sa loge sans le bouquet qu'il avait remarqué à sa main.

— L'aurait-elle donné? Ce soupçon l'inquiète vivement; il court à l'ouvreuse de loges.

—Madame la comtesse d'Egmont a laissé son bouquet dans sa loge, dit-il, je viens le chercher.

L'ouvreuse, qui ne doute pas que M. de Guys ne soit envoyé par la comtesse, ouvre la loge; Severin aperçoit aussitôt le bouquet, s'en empare, donne un louis d'or à l'ouvreuse qui le prend pour un prince, et il vole à la sortie. Les aboyeurs criaient à toute voix :

Le carrosse de madame la comtesse d'Egmont!

Séverin arrive à temps pour se trouver sur le passage de la comtesse. La riche dentelle qui se joue sur le bras de Septimanie a frôlé le bouquet; elle se retourne, et jette sur M. de Guys un regard... qu'il eût payé de sa vie.

l'avis généreux

Sa lettre au maréchal de Belle-Isle, la colère ou le repentir qu'elle peut faire naître, les malheurs ou le bien qu'il doit en résulter, tout est oublié ; qu'importe le passé, l'avenir, les caresses, les menaces d'un père, la liberté, les cachots ! un regard... un seul regard vient de jeter tant de joie dans l'âme de Séverin, qu'il défierait Septimanie elle-même d'attrister son bonheur... car il est aimé... Il Ta vu... il le sent, tout son être a frémi... il est dans cette extase du cœur où l'on ne pense plus, où, transporté un moment dans le ciel, on se croit inaccessible à tous les coups du sort. Divine apothéose ! dont la Providence même serait jalouse, si l'élu de l'amour ne devait bientôt retomber sur la terre !

Pendant ce temps, madame d'Egmont, ravie d'avoir été si bien devinée, embellie de cette douce sérénité que donne la

LA COMTESSE D'EUMOXT 207

certitude d'être adorée, faisait retentir les salons de la duchesse de Mirepoix des éloges qu'on lui prodiguait; les correspondances de ce temps ont constaté le triomphe qu'obtint la beauté, le charme de la comtesse d'Egmont à cette brillante fête (1).

Le bal se prolongea jusqu'au matin; il était près de sept heures lorsque madame d'Egmont se retira, en laissant encore la danse fort animée. De retour chez elle, elle trouve un billet sur sa cheminée, reconnaît l'écriture de M. de Jaucourt, et présume qu'il lui apprend la raison qui l'a empêché de venir au bal de madame de Mirepoix; elle ouvre nonchalamment ce billet, pendant que ses femmes de chambre la deshabillaient, mais pâlissant tout à coup :

— Dépêchez-vous, dit-elle d'une voix altérée, et en arrachant les aigrettes de diamants qui retiennent ses cheveux, donnez-moi vite une robe du matin, un mantelet noir; faites appeler Philibert, qu'on laisse les chevaux à la voiture, ajoute-t-elle eu voyant entrer Philibert. — Vous allez me suivre...

Philibert prie la comtesse de lui donner le temps de s'habiller convenablement.

— Non, il n'est pas un instant à perdre, répondit-elle, en mettant dans un petit sac de velours plusieurs rouleaux de louis et ses tablettes... pourvu qu'il ne soit pas trop tard!...

En disant ces mots, elle descend rapidement l'escalier; et sans faire la moindre réflexion sur l'inconvénient d'être ren-

(1) Madame de Mirepoix donne aujourd'hui un bal à l'hôtel de Brancas. Il y a vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses. Les habits sont de caractères indiens, sultanes, vestales, etc., etc. Chaque femme a son partner, les danseurs et danseuses sont divisés en six bandes de de quatre hommes et quatre femmes, M. le duc de Chartres et madame d'Egmont sont à la tête de la première... »

Puis à la fin de la lettre :

« Le prix de la beauté n'a point e'te' accorde' à madame de Saint-Maigrin, madame d'Egmont l'a emporté unanimement. »

{Corrçspondçtme ds Itfqdaïiie du Dêffant, tom. !.)

contrée de si grand matin dans son carrosse armorié, conduit par un cocher avec sa livrée, suivie d'un domestique en habit gris avec sa coiffure de la veille, ce qui, dans ce temps d'étiquette, devait paraître fort étrange, madame d'Egmont s'élance dans sa voiture, et Philibert crie au cocher ;

— Rue Saint-Jacques l

Page 1