UN MALHEUR PREVU
On arrive...
— Madame Glairvilleî... demande Philibert.
La loge du portier est déserte... Mais un enfant qui joue dans la cour répond :
— C'est ici... montez, elle y est.
Madame d'Egmont reconnaît la maison où elle est venue voir Se vérin mourant; elle n'attend pas que Philibert la soutienne pour franchir le marchepied de sa voiture; et courant aussitôt vers l'appartement de madame Clairville, elle s'étonne de traverser toutes les chambres sans rencontrer personne. Elle revient sur ses pas, monte à l'étage supérieur. Son pied heurte quelque chose... c'est un morceau de drap bleu, bordé d'un large galon d'argent; c'est un lambeau évidemment arraché à un habit d'uniforme; plus loin est un œillet blanc bordé de pourpre. Septimanie le reconnaît, elle le ramasse... l'anneau n'y est plus... Plusieurs débris de bouquet sont épars sur les degrés... Cet aspect jette la terreur dans ï âme de madame d'Egmont... Elle veut vaincre le tremblement qui l'agite, et elle parvient à l'appartement de M. de Guys. Toutes les portes en sont ouvertes ; mais elle entend des sanglots... des plaintes amères contre la tyrannie. Elle arrive à la chambre d'où partent ces plaintes; elle aperçoit madame Clairville et Annette fondant en larmes.
— Ah ! madame, s'écrie la vieille femme avec l'accent du désespoir... ils l'ont arraché d'ici, les monstres!. .. Un ordre du roi... une lettre de cachet... un exempt... dix hommes armés... en vain il a voulu protester, se défendre, se faire tuer plutôt que de les suivre ; il a fallu céder à la force.., Içs
misérables l'ont presque assassiné... Comme ils désespéraient de lui arracher son épée, un de ces hommes l'a frappé lâchement en arriére d'un coup de crosse de fusil sur la tête. La violence du coup lui a fait perdre connaissance, et ils s'en sont , saisis... Dieu sait où ils l'ont conduit!... Dieu sait comment ils le puniront de sa résistance!..
En écoutant ce récit, madame d'Egmont est glacée d'un froid mortel. Elle veut questionner madame Clairville sur cette arrestation, dont elle devine trop bien la cause et l'auteur; elle ne pouvait articuler que ces mots :
— Hélas! trop tard...
Sa respiration est suspendue, la surprise, la douleur, semblent l'avoir anéantie.
Elle tombe sur un siège... Ses yeux égarés se promènent involontairement sur les objets qui l'environnent : ce désordre d'une chambre d'où l'on vient d'arracher celui qui l'habite, cette bougie qui brûle encore sur la cheminée, malgré les premiers rayons du soleil qui éclairent la chambre, cette madone du Gorrège, objet du culte de Se vérin, elle les considère lour à tour comme pour se convaincre qu'elle est bien chez lui... et que le malheur tant redouté est accompli.
— Encore, si nous connaissions quelques gens en crédit, s'écrie madame Clairville en pleurs, nous pourrions demander justice contre cet attentat. Mais que. faire?... nos réclamations, nos cris ne seront pas écoutés... Au nom du roi!... Oui... c'est au nom du roi qu'ils l'ont arrêté... c'est au nom du roi qu'ils l'ont frappé... qu'ils achèvent de le tuer sans doute, au fond d'un horrible cachot!... et personne... personne pour le protéger contre ses ennemis! ses persécuteurs!
— Et mon père n'est pas là pour le secourir, dit Septimanie en larmes, mais il saura jusqu'où cet homme dénaturé a poussé la barbarie... il saura le punir de son crime... Et si sa victime n'a pas succombé, mon père l'arrachera de ses mains... je me jetterai aux pieds du roi. ..il saura tout.. .J'en mourrai... mais il faudra qu'on nous le rende...
En disant ces mots, dont madame Clairville et Annette restent stupéfaites, madame d'Egmont se lève comme une in-^
sensée, sort précipitamment, court à sa voiture qui l'entraîne aussitôt... Mais lorsque arrivé à l'hôtel d'Egmont, Philibert ouvre la portière, il aperçoit sa maîtresse pâle, étendue et sans mouvement; il l'a croit morte... Ses cris attirent tous les gens de la comtesse... On la transporte sur son lit... la fièvre, le délire s'emparent d'elle; c'est, dit-on, par suite de l'imprudence qu'elle a faite d'aller à la messe presqu'en sortant du bal.
Mais l'espoir d'arracher Séverin à son persécuteur a ranimé les forces de Septimanie; elle écrit à M. de Jaucourt, à Sedaine, de se rendre au plus tôt chez elle; elle ne doute pas de leur ^zèle à tous deux pour l'aider à découvrir où l'on a conduit Séverin. N'est-ce pas par un billet de M. de Jaucourt qu'elle a été prévenue de la lettre de cachet obtenue contre M. de Guys? Ah ! combien elle maudit le spectacle, le bal, qui l'ont empêchée de- recevoir plus tôt cet avis secourable!... elle aurail pu le sauver peut-être... et Sedaine, cet ami si dévoué... si intelligent... il parviendra sans doute à retrouver celui qu'il aime comme un frère.
Hélas! les recherches les plus actives, celles du maréchal de Richelieu lui-même, l'argent prodigué aux agents les plus adroits, les promesses, les menaces, rien ne parvient à jeter Ja moindre lumière sur le chevalier de Guys. On sait qu'il n'est pas à la Bastille, voilà tout.
Cependant M. de Richelieu, frappé de l'accablement où il voit sa fille, sent la nécessité de maintenir l'espoir dans cette âme exaltée... Il flatte cet espoir par des mots vagues... mais qui prouvent sa confiance dans le succès de nouvelles démarches qu'il veut tenter... et la malheureuse Septimanie, comme la pauvre Nina, ne vit plus que pour l'attendre.
XLYII