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Homme de confiance de ^I""' Necker

LA COMTESSE D'IIOL DETOT. 57

sirs sont en contraste avec le spectacle du monde et ne semblent plus qu'une amère parodie, qu'une nouvelle insulte à nos malheurs.

Depuis deux ans seulement, j'ai découvert le secret de la nature humaine, et les exceptions m'en deviennent plus chères. mais l'espèce me fait peur. Ainsi, j'agrandis l'espace en paraissant le resserrer, et mon âme, lasse d'être enfermée dans ce cercle misérable, s'élance plus ardemment vers le ciel, se réunit plus intimement à la grande et belle nature, et trouve dans une amitié moins distraite de nouvelles ressources et de nouveaux mouvements du cœur.

L'hiver a été affreux dans ce pays, la terre était couverte d'un tapis de neige, et ces hautes montagnes dont nous sommes environnés paraissaient un mur blanc qui touchait au ciel et qui mettait une éternelle séparation entre notre asile et les autres contrées de l'univers. Ma frêle santé a entièrement succombé sous les rigueurs de la saison, j'ai eu une longue et cruelle maladie : toutes les pensées qui peuvent venir au terme de l'existence se sont présentées à mon esprit pendant quinze jours de veilles et de souffrances. Enfm, grâces au ciel (puisque je puis quelque chose pour le bonheur de M. Necker), je recommence un bail avec la vie, et je me resserre plus que jamais vers tout ce que j'aime. Les veilles, la diète et les saignées m'ont extrêmement épuisée, j'écris difficilement, et je finis par le sentiment qui m'a engagée à rompre le silence malgré ma faiblesse. J'écrirai par un des premiers courriers à M. de Saint Lambert.

A la fin d'une de ses lettres, M"'" \ecker trouve ce compliment pour M"" d'Houdetot :

Adieu, mon aimable amie. Je vivrais mille ans que je ne pourrais oublier le ton et l'air incomparable en amitié que vous aviez dans notre dernière conversation.

Au milieu des tempêtes de la Révolution, M"'^ Necker avait dû quitter la France et se réfugier en Suisse. La vie qu'elle avait rêvée en France se trouvait anéantie, aussi l'amertume de son àme ne fit-elle que s'accroître en exil.

Coppet en Suisse, par Versoix, ce 2 octobre.

Il est donc vrai, ma charmante amie, que j'ai quitté cette France autrefois si chérie, et des amis dont rien ne peut me dédommager, hélas ! J'avais toujours cru que Saint-Ouen ' serait mon tombeau, j'avais pensé qu'il serait l^aigné de vos larmes, et que votre nation honorerait celui de M. Necker. Je ne m'attendais pas qu'elle voulût le creuser. Il faut beaucoup de religion et de courage pour ne pas s'abandonner à la mélancolie, en faisant de si tristes réflexions. Je m'en distrais cependant par la contemplation des beaux lieux que nous habitons. Ici, la nature est calme comme l'âme du juste...

J'ai écrit à M. de Saint-Lambert; je voudrais joindre le passé au présent, tout retrouver et tout réunir, mais je ne le puis que par l'imagination, et elle a peu d'influence quand l'espérance même ne la seconde pas. Il est bien difficile de renoncer à toutes les habitudes, à tous les goûts qui ont rempli la vie; nous voyons même que pour passer de ce monde dans un autre, il faut changer d'organes en changeant d'habitation. A chaque visite que je reçois, je découvre l'empreinte du temps gravée sur tous les visages, mais j'y vois aussi une affection si tendre pour M. "Necker, et des sentiments si flatteurs pour

I. M'"'^ Necker possédait à Saint-Ouen une magnifique résidence.

lous deux que, vous exceptée et le très petit nombre d'amis qui nous restent encor à Paris, je ne sais comment je regrette quelque chose...

Pour vous, ma charmante amie, et pour M. de Saint-Lambert, la douleur que vous me causez est accompagnée de souvenirs si doux qu'elle est presque un baume pour mon cœur blessé. Je vous embrasse tendrement en vous serrant contre ce cœur à jamais fidèle.

Fin d une lettre datée de Genève, 4 décembre 1 79 1 . et de la main même de M'"" Necker :

Adieu, mille et mille fois, vous dont le caractère et l'esprit charmant ont répandu tant de douceur sur ma vie. J'ai fait effort pour écrire aujourd'hui de ma main, c'est une fantaisie de mon cœur, mais à présent il faut m'arrèter. Permettez que je dise encor à M. de Saint-Lambert avec quel attendrissement je ne cesse de penser à lui. Votre absence à tous les deux semble mettre Paris pour moi à mille lieues de distance.

Genève, 3 avril i~[):i-

La lettre que vous m'avez écrite, ma charmante amie, m'a transportée un moment auprès de vous. Je croyais voir l'oiseau dont j'entendais la voix. Ce moment d'illusion s'est bientôt dissipé, mais cette lettre a laissé dans mon cœur une impression trop douce pour être une illusion. Je vois comme vous la scène dont vous êtes témoin, vous la croyez permanente, mais je la juge passagère. Il faut que ce chaos produise enfin quelque création. Que pensez-vous à présent du piiilosophc Condorcct".*

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Si la Grèce avait eu sept sages comme lui, elle aurait fait encore plus de bruit dans le monde...

Je lis toujours les Saisons : c'est le tableau du pays que j'habite. Je trouve une grande moralité dans le genre de bonheur que M. de Saint-Lambert sait goûter et faire goûter, et c'est une belle profession de foi que cet hommage touchant rendu à la nature... Faites-moi vivre avec vous par tous les détails dont je suis avide. Mille tendresses et mille hommages.

Dans la lettre qui suit, M"" Necker caractérise 1 attrait qu'offrait la société du xviif siècle. Pouvaitelle ne point regretter les séductions du passé?

Plus nous avons été rendus à nous-mêmes, plus nous avons été séparés d'une société véritablement magique, dont le suffrage, la bonté, la sensibilité changeaient pour nous la nature des objets, et plus nous avons été surpris de nous voir exilés. Quelques rapprochements que je ne puis m'empêcher de faire me font regarder cet événement comme un des plus bizarres peut-être que l'histoire ait jamais fournis à la réflexion, mais quelles que puissent être nos pensées à cet égard, nous rendrons à la nature humaine toute l'estime que nous lui devons en pensant à vous, Madame, à M. de Saint-Lambert, et au petit nombre de gens qui réunissent le don de la pensée à celui du sentiment.

Le 21 octobre 1792.

Vous reverrai-je encore, ma charmante amie? Pourrai-je vous dire, ainsi qu'à M. de Saint-Lambert, que je ne vous ai

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jamais perdus de vue dans toutes les vicissitudes qui ont rempli le temps de mon absence? Ah! c'est bien dans cette absence qu'on apprend à connaître les personnes que l'on aime véritablement. Le temps efface successivement les légères impressions , il ne reste plus que celles qui ont été gravées, et bientôt elles remplissent seules tout l'espace.

IV. — Lettres de M. Necker. — M"" Necker vient de mourir, M. Necker n'a de consolation que dans le souvenir.

Le 4 septembre 1790.

J'étais bien sûr, Madame, que les meilleurs amis de M""" Necker ne communiqueraient pas sans attendrissement avec ses dernières pensées. Ah! qu'elle eût joui de vos éloges, et que j'eusse eu du plaisir à les lui rapporter! Mais, je ne puis plus rien pour elle, je ne puis plus rien pour son bonheur, et ma vie est perdue. Un souvenir perpétuel, un culte chaque jour le même, m'attachent à son image, et si le temps en affaiblissait les traits, ce serait le comble de mon malheur.

Puissiez-vous, Madame, et votre ami fidèle, lutter encore longtemps ensemble contre les traverses de ce monde, et voir ensemble des moments plus paisibles ! Je vous prie de me conserver un peu d'intérêt : ce lien me reste cher sous toutes sortes de rapports, et je vous prie de partager avec votre illustre ami l'hommage de mon inviolable et respectueux attachement.

M"' d'Houdetot avait dû parler à M. Necker de l'affaiblissement d'esprit de Saint-Lambert. L'ancien ministre essaie de la consoler.

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21 décembre 1801.

Que je vous plains, Madame, et combien votre âme doit être attristée! Ahl sans doute une effrayante comparaison s'offre continuellement à votre pensée et à votre souvenir, et pourtant quelques vers des Saisons doivent encore vous plaire et vous attirer, car c'est lui ; et, je vous l'annonce, vous regretterez le simulacre qui vous reste quand vous aurez tout perdu .

Vous me dites, Madame, sur M™'' Necker que lorsqu'elle parle du ciel et de la vertu, elle paraît être dans son pays et parler sa langue. Cette pensée et l'expression que vous y donnez resteront gravées dans mon cœur.

Je désire bien vivement, Madame, que vous conserviez le courage dont vous avez besoin, et que votre esprit puisse saisir quelque réflexion douce au milieu de vos peines. Daignez agréer mes vœux et l'hommage de mon tendre respect.

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