I. M. de Lalive de Jullv
Effectivement ils ne tenaient pas longtemps contre un tel adversaire. Nous avons vu trois chiens, lancés successivement contre lui, être jetés en l'air d'un coup de corne à plus de quinze pieds, et être morts avant de retomber. D'autres lui tenaient tête, esquivaient adroitement les cornes menaçantes, et savaient le prendre par l'oreille. Ce spectacle animé par des trompettes et des cors qui sonnent de temps en temps la victoire du chien ou du taureau, l'affluence du monde de toute espèce qui remplissait aux deux tiers tous les gradins, et qui offrait un coup d'oeil unique, tout donnait une image des spectacles des Romains et de leurs Jeux Floraux.
... Vous me trouvez bien courageux de quitter ces pays que je vous peins être aussi attrayants : ils le sont en effet, et on ne peut les quitter sans regret. Mais il faut considérer que je ne suis ici ni avec mes parents, ni avec mes amis, et que je n'ai jamais fait d'eux une si longue absence, \o\is savez qu'il faut un peu de société dans la vie : dans toute l'Italie il n'y en a pas l'ombre, j'en excepte pourtant Milan où on dit qu'elle est très agréable, mais je n'en jouirai pas, ne devant y rester que 7 à 8 jours, et quand j'y resterais davantage, ce serait encore bien peu pour jouir de ce qu'on appelle la société. Avec tout cela, je doute qu'elle vaille cellede Paris et de ses environs. . .
Votre lettre, ma chère sœur, m'a fait verser des larmes de tendresse : j'y vois toujours l'épanchement d'un cœur dont j'aime à être aimé... Je me dispose à arriver à Lyon le i" ou le 2 de juin, y rester deux ou trois jours, et de là à Paris... Adieu, chère sœur, je vous embrasse mille fois.
III. — Lettres de M'"Wecker. — Une très grande amitié unissait M"' d'Houdetot et M'°' Necker. Dans notre premier volume \ nous avons publié, d après
X. La Comtesse d'Houdetot, une Amie de J.-J. Rousseau, i vol. in-S", Calraann-Lévv éditeur, 1901.
LA COMTESSE D'HOLDETOT. 55
M. le comte d Haussonville, plusieurs lettres de Sophie k l'amie de Thomas et de Buffon. Xous sommes heureux de pouvoir donner ici quelques lettres inédites de cette dernière à l'amie de Rousseau. On y retrouve son àme inquiète, désabusée, effrayée toujours à la pensée de la mort, mais puisant dans l'amitié une force consolante, un courage momentané. Au fond de cette nature ardente et avide de perfection on peut dire que l'affection encore était un tourment, car elle se disait que tout finit, hélas ! et qu'un jour il lui faudrait abandonner ou perdre les êtres de choix qu'elle aimait.
Ce 4 octobre 1780.
J'ai reçu avec un plaisir extrême, ma charmante amie, une marque touchante de votre souvenir, et de l'intérêt que vous ne cessez de prendre aux opérations de M. Necker, et aux vues de bienfaisance qui les dirigent. \ous nous faites sentir encore la douceur de captiver l'opinion qui depuis longtemps ne me semblait plus mériter que la plus parfaite indiiTérence ; mais quand vous parlez pour elle, j'oublie son ignorance et ses injustices. M. de Saint-Lambert m'a écrit aussi une lettre infiniment aimable, et j'en ai senti tout le prix. Je serai charmée quand la saison vous obligera de revenir à Paris, et d'y rejoindre des amis qui vous sont véritablement attachés.
J'ai fait préparer la petite collection d'édits que vous m'aviez demandée et j'aurai l'honneur de vous la remettre à notre première entrevue.
La mort de M™" du DefTand m'a fort attristée, sans cependant me causer des déchirements. Je ne puis supporter les absences éternelles, même des personnes dont la présence ne
semble rien ajouter à mon bonheur. D'ailleurs, le spectacle de la destruction paraît s'étendre sur tout ce qui nous est cher, et nous montrer des possibilités cruelles qu'on ne se représente pas dans le cours ordinaire de la vie ; l'effet de ces réflexions est toujours de nous porter vers l'amitié avec une nouvelle sensibilité, et d'y chercher un asile contre l'effroi de nos propres pensées. Je le fais en vous écrivant, ma charmante amie, et je finis à regret.
A Genève, ce i'' février.
J'avais chargé ïribout', ma charmante amie, d'excuser auprès de vous un silence bien involontaire. Yous m'avez écrit deux lettres qui respirent tout ce que l'amitié, la bonté, la sensibilité peuvent avoir de plus doux. En les lisant, je croyais être transportée dans le pays des anges. Quel contraste avec tout ce qui vous entoure 1 Le caractère charmant qui vous distingue, vous et M. de Saint-Lambert, qui vous isole dans ce siècle, vous aurait unis à l'âge d'or et au siècle d'Auguste.
La lettre de M. de Saint-Lambert ajoute à l'impression que m'ont faite les vôtres, elle est du même genre, et elle semble dictée par la même âme. Je ne vous parlerai pas davantage de la faveur que j'avais sollicitée : je vous prie seulement de vous la rappeler, et, si les circonstances changent, de me faire obtenir la préférence pour ce plus léger de tous les services.
Autrefois, je m'étonnais que vos âmes actives n'eussent besoin cependant, pour goûter le bonheur, que de recueillir ensemble les fleurs du printemps, mais chaque jour me rapproche davantage de cette manière de voir et de jouir ; les autres plai-